marquise de Sévigné, qui recueille tous les bruits relatifs à son ami,
nous a dit également qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre
au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui lui ôtoit
l'exactitude[740].» On pourrait croire que les secrétaires de Louis XIV,
ceux qui étaient chargés de donner habituellement à ses pensées une
allure littéraire dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les
motifs indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de Pomponne, dans
cette tirade qui paraît écrite au jour même de l'événement; à moins que
le roi, ce qu'on doit peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait
fait entendre à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir
adresser à son ministre.
[740] Voy. _supra_, p. 413.
Mais, à douze ans de là, Louis XIV, un peu moins enivré de son grand
succès de Nimègue, se chargea de justifier en quelque sorte contre
lui-même, M. de Pomponne, en lui restituant avec honneur sa place dans le
conseil[741].
[741] Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore:
VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; SAINTE-BEUVE,
_Port-Royal_, t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les
relations de madame de Sévigné avec son ami, conférez WALCKENAER,
_Mémoires_, etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p.
467.
Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de
Pomponne, ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous
ne pouvons que mentionner ici. En voici le titre: _Mémoires du
marquis de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département des
affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit de la
bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction et
de la vie du marquis de Pomponne_ par J. Mavidal. Paris, 1861,
chez Benjamin Duprat.
CHAPITRE X.
1680.
Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal
ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du
maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La
Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de
Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame
d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement au
roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est exilée.
Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle de Blois, cette
première fille de Louis XIV et de la tendre La Vallière, dont la
réputation de beauté, portée au delà les mers, lui avait valu les
hommages de l'empereur du Maroc, désireux de devenir son époux[742].
Saint-Simon prétend que son père avait voulu la marier au prince
d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on avait l'habitude
d'épouser des filles et non des bâtardes de roi; et il ajoute que c'est
de là que vint la haine irréconciliable de Louis XIV pour le futur roi de
la Grande-Bretagne[743]. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui
demanderait une autre caution pour être crue, le roi s'estimait alors
heureux de voir sa fille, la plus chère de celles que ses coupables
amours lui avaient données, recherchée par un prince du sang royal, le
neveu du grand Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par
le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus français, que
l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait pas avec lui un injurieux
souvenir de Tibère[744].
[742] MADAME, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une
lettre du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de
Maroc ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le
roi a nettement repoussé cette proposition.» (_Lettres_, éd. de
M. G. Brunet, t. 1er, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse
brochure de M. Raymond Thomassy, intitulée: _De la politique
maritime de la France sous Louis XIV, et de la demande de
Muley-Ismaël pour obtenir en mariage la princesse de Conti_.
Paris, 1841.
[743] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 39.
[744] SAINT-SIMON, t. Ier, p. 192, et II, p. 77.
Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu très-vite et
très-passionément amoureux de mademoiselle de Blois, fort jeune aussi,
belle, naïve, tendre et fort bien élevée par sa gouvernante, madame
Colbert, sans doute sous la direction discrète mais efficace de la douce
et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la faute de sa naissance.
Outre la satisfaction de sa tendresse paternelle, Louis XIV cherchait
dans l'établissement de sa fille aînée, une occasion de donner à celle
qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée, une marque
qu'elle ne pût refuser de son estime et de sa durable affection. Madame
de Sévigné remarque qu'il mariait sa fille comme si elle eût été celle de
la reine, qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq cent
mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en user avec les
couronnes[745].
[745] Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83.
Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable épistolaire tout ce
joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle, des amours enfantines du
prince de Conti et de mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de
l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante. Mais l'espace
qui se resserre de plus en plus nous force à contre-cœur (le lecteur
partagera nos regrets) à nous contenter de ces deux extraits.
Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné, le 27 décembre
1679:
«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Conti et de
mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans: le roi s'est
fait un grand jeu de leur inclination: il parla tendrement à sa fille, et
l'assura qu'il l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de
lui: la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui
dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion pour le mari
qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses pleurs; son petit cœur ne
pouvoit contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout
le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté,
il ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit
par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin, pour aller voir
mademoiselle de Blois. Madame Colbert ne vouloit pas qu'il la vît que le
soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main;
elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne
petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit la manger.
Le comte de Gramont[746] fit ses compliments, comme les autres, au
prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi,
ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu
de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que
vous vous trouverez fort bien de cette alliance.» Le roi se réjouit de
tout cela, et marie sa fille, en faisant des compliments, comme un autre,
à M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame la Duchesse, à
laquelle il demande son amitié pour mademoiselle de Blois, disant qu'elle
seroit trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon
exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti; il lui fait
dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il faut remettre
l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince amoureux tombe comme
évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. Cette
fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais, dans la vérité, il n'y
eut jamais un si joli roman. Vous pouvez penser comme ce mariage et la
manière dont le roi le fait donnent de plaisir en certain lieu[747]!»
Madame de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne seraient
pas différemment traités.
[746] On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité
dans ses discours.
[747] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 76.
Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette pauvre La Vallière,
déjà bien oubliée, car même celle qui l'avait remplacée avec tant de
faste et d'arrogance, touchoit à son déclin. _La timide violette_[748],
pendant son règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé
personne. Elle était généralement aimée, et malgré sa faute avait emporté
l'estime publique dans sa pieuse retraite.
[748] Expression de madame de Sévigné.
On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la personne de sa
fille. Tout le monde vint faire compliment «à cette sainte
carmélite[749].» Le grand Condé et son fils, plus courtisans toutefois
que sincères, y coururent des premiers. On trouva «qu'elle avoit
parfaitement accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa
tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ[750].»
[749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1679), t. VI, p. 83.
[750] _Ibid._
La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous dirions plutôt fait la
partie, d'aller la voir avec madame de Coulanges, car on venait là un peu
comme à un spectacle intéressant et délicat. Mais la grande MADEMOISELLE,
de temps en temps prise de tendre ressouvenir pour une femme, presque une
amie, devant qui elle avait pleuré sans contrainte la rupture de son
mariage avec Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les
autres! madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore sous son
voile _sœur Louise de la Miséricorde_, et sa visite nous a valu une
jolie page qui eût manqué à l'histoire de cette amante délaissée par un
roi, consolée par un Dieu.
«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne
pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans
ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[751]; elle me
parla de vous, comme vous connoissant par sa sœur. Je vis madame Stuart
belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon qui ne me trouva pas
défigurée[752]; il y avoit plus de trente ans que nous ne nous étions
vues: elle me parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut à
la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au parloir. Ce fut à mes yeux
tous les charmes que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni
bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses
mêmes yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et
le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si
étrange n'ôte rien à la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie,
elle n'est pas plus grande que quand elle donnoit au monde une princesse
de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille
honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit
étoit si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de
mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur;
ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et
cette retraite sont une grande dignité pour elle[753].»
[751] Mademoiselle de Bellefonds, sœur de madame de Villars.
[752] Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon.
[753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680) t. VI, p. 92.
Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir de gracieuses
descriptions dans la Correspondance de madame de Sévigné[754]. Mais, ô
vanité des jeunes amours, ce joli roman ne put aller au delà de six mois.
«Que dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès le 7
juillet, de ce mariage de la princesse de Conti, sur qui toutes les fées
avoient soufflé?» Elle s'arrête là, soit que la mésintelligence des époux
fût déjà notoire et connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses
lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et dommageables
retranchements. Mais dans la lettre suivante, on lit ces mots qui
paraissent donner tous les torts à l'acariâtre fille d'une si douce mère:
«M. le Prince est du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette
jeune princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son
mari, demeure à Chantilly auprès de madame la Duchesse; cette école est
excellente[755].» On comprend que le prince de Conti dut aussi se
refroidir de son côté.
[754] Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et
120.--Le _Mercure galant_ a consacré un volume entier (2e tome de
janvier 1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à
cette occasion.
[755] Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.--Bussy,
dans une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers
détails sur cette brouille précoce.
La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en quelques lignes.
Leur mariage avait duré cinq ans, en proie à une incurable
mésintelligence, lorsqu'au mois de novembre 1685, la princesse de Conti
fut atteinte de la petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la
soigner. Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura longtemps encore,
mais le prince prit la même maladie et succomba en peu de jours[756].
«Tel vient de mourir à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de
la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point[757].»
En annonçant cette mort du prince de Conti madame de Sévigné ajoute: «Sa
belle veuve l'a fort pleuré; elle a cent mille écus de rente, et a reçu
tant de marques de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle pour
elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle ne se
console[758].» Elle se consola, en effet, et les mémoires du temps sont
pleins de ses amours avec le chevalier de Clermont-Chate. Mais cette
liaison devint la cause pour elle de cuisants chagrins et d'une
mortification sanglante, le chevalier de Clermont ayant fait le
sacrifice insultant de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur,
mademoiselle Chouin, dont il était devenu amoureux[759].
[756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1685), t. VII, p. 356.
[757] _Caractères_, chap. XI, _de l'homme_.
[758] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 356.
[759] Conf. MADAME DE CAYLUS (coll. Michaud, t. XXXII);
SAINT-SIMON, t. III.
En même temps que la cour prenait part aux fêtes du mariage de la
princesse de Conti, et se disputait les places de la maison de la
nouvelle Dauphine, qui allait bientôt arriver, on s'entretenait avec
curiosité et effroi des révélations qui surgissaient à chaque instant
devant la Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses
affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par la justice. Après
avoir compromis des noms obscurs, la Voisin et la Vigoureux, dignes
émules de la Brinvilliers, mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges
et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et l'instruction
judiciaire se crut sur la voie de plus grands coupables. Dans le cours de
l'année 1679, à la suite de leurs révélations, on vit arrêter
successivement trois prêtres, Le Sage, Mariette et Davot, madame
Brissart, femme d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme
de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron, veuve du
président de la deuxième chambre des Enquêtes. Au mois d'août, les
révélations montant toujours, on arrêta la _dame suivante_ de madame la
comtesse de Soissons, cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces
de Mazarin[760]. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité de
devineresse, la Voisin, avait nommé en même temps, la Sénéchale de
Rennes, madame de Canilhac, la comtesse du Roure, la vicomtesse de
Polignac, la maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon
et la comtesse de Soissons, les deux sœurs. Pour couronner l'œuvre, la
Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le nom du maréchal de Luxembourg.
On arrivait au plus hautes sphères de l'État.
[760] Nouvelles _Causes célèbres_, publiées par M. Fouquier (97e
livraison), _la Chambre ardente_. Paris, 1860, p. 12 et 14.
Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms que dans des
opérations de sorcellerie, d'art divinatoire, de conjurations et de
sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse était tellement identifiée à la
devineresse, que les avoir fréquentées était une note qui appelait
nécessairement de la part de la justice de plus amples investigations. Le
22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant avoir le fin mot de
ces ténébreuses affaires, où, on le verra, sa personne était intéressée,
avait ordonné à la commission de l'Arsenal (que le peuple désignait sous
le nom de _Chambre ardente_, car elle avait pour mission d'envoyer au feu
les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans ce malheureux commerce,
sans aucune distinction de personnes, de condition et de sexe[761].» Un
mois après seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction
facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement en justice des plus
grands personnages de la cour, la comtesse de Soissons et sa sœur la
duchesse de Bouillon, le maréchal de Luxembourg et la princesse de
Tingry, sa belle-sœur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la Ferté,
mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de Cessac, de la maison de
Clermont-Lodève, les marquis de Thermes et de Feuquières. Ici il faut
donner la parole à madame de Sévigné.
[761] FOUQUIER, _La Chambre ardente_, p. 15.
Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer à la poste une
longue lettre pour sa fille. Mais, ayant appris, dans la soirée, ces
graves événements, elle reprend la plume et lui adresse ce supplément
daté de _dix heures du soir_; «Ma grosse lettre est partie; mais quand il
y a de grandes nouvelles, il faut les écrire, quoique vous puissiez les
savoir par d'autres. Je vous dirai donc que madame la comtesse de
Soissons est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque autre
endroit qui ne soit pas la France. La Voisin l'a extrêmement marquée, et
je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le temps de se
retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se
croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de madame de Tingry,
de plusieurs autres encore; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui
est positif; à vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse de
Soissons _à trois briefs jours_, c'est-à-dire qu'on va lui faire son
procès par contumace. Le roi dit à madame de Carignan[762]: «Madame, j'ai
bien voulu que madame la Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je
compte un jour à Dieu et à mes peuples[763]».
[762] Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la
comtesse de Soissons.
[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 125.
Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on trouve ces détails de
l'étrange emprisonnement d'un maréchal de France, d'un Montmorency, du
premier général d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une
pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi (24) à Saint-Germain,
sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit
qu'il y avoit contre lui un décret de prise de corps: il voulut parler
au roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que s'il
étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison, et qu'il avoit
donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en
laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât
point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le
père de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venoient ici, le
rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse:
après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à
Bezemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. Il
entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Mecklembourg (sa
sœur) vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une
heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une
des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à
peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un
grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, à
l'honneur qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et
représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros
verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil.
Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que
voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres[764].» La
belle-sœur du maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir,
l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse de Tingry,[765]
recevait en même temps assignation de comparaître à bref délai devant le
commission de l'Arsenal.
[764] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 130.
[765] SAINT-SIMON, t. I, p. 136.
Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui a fait dire, par
crainte de la haine de Louvois, qui, selon elle, la voulait perdre, la
comtesse de Soissons ne se sentit ni la volonté ni le courage
_d'envisager la prison_[766]. Voici comment la marquise de Sévigné
raconte sa disparition: «Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de
Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit qu'il
falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle ne balança point:
elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent plus.
L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupoit en ville;
tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit de l'argent, des
pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux
cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès
d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas
aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens
qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle étoit innocente, mais
que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura;
elle passa chez madame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du
matin[767]...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre, avait été
autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux procès, intéressant, l'un sa
femme, l'autre sa fille, transmet ces détails de plus à son futur gendre
et futur ennemi, M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon dire à
la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente, elle entrât à
la Bastille, et qu'il la serviroit comme son ami dans le procès qu'on lui
feroit; mais que si elle étoit coupable, elle se retirât où elle
voudroit. Elle manda au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne
pouvoit souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise
d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va, dit-on, en
Flandre[768].» Le marquis de Cessac s'empressa aussi de quitter la
France, en même temps qu'Olympe Mancini et la marquise d'Alluye.
[766] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 140.
[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 132.
[768] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier
1680), t. V, p. 44.
Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce qu'on n'a point fait
encore, la correspondance de celle de sa cousine, est plus expressif et
plus dur, et il formule en termes très-crus les accusations dont la
plupart des personnes nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies
comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il dans la
première et plus fiévreuse semaine, que le crime de M. de Luxembourg est
d'avoir fait empoisonner, à l'armée, un intendant des contributions de
Flandre, duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons
(est accusée d'avoir empoisonné son mari[769]); la marquise d'Alluye, son
beau-père, Sourdis; la princesse de Tingry, des enfants dont elle étoit
accouchée; madame de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses
commerces amoureux[770].» Et Bussy, acceptant pour plus que probable tout
ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu tant d'horreurs en France, parmi
les gens de qualité, qu'on en voit aujourd'hui[771].» En province
l'effet produit par cette affaire était plus grand encore, et la mise en
justice seule de si hauts personnages, y semblait une preuve des crimes
que l'opinion leur reprochait. «Je crois, monsieur (écrit de Laon, le 26
janvier, à Bussy sa fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris
de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues de
poison, car il faut qu'il y ait des indices bien forts contre elles,
puisqu'on a donné des prises de corps[772].» Un autre correspondant de
Bussy, constatant le retentissement de cette affaire au dehors, et
étendant outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur:
«Voilà la cour de France bien décriée dans les pays étrangers, grâce aux
dames et aux courtisans[773].»
[769] Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être
supplées.
[770] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier 1680),
t. V, p. 45.
[771] _Corr. de Bussy_, t. V, p. 48.
[772] _Ibid._, p. 47.