ses amis redoutaient pour lui le vide de sa nouvelle existence. C'est une
pensée venue, dès le début, à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec
madame de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce:
«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle; il étoit désoccupé et
commençoit à sentir la vie et la véritable longueur des jours, car, de la
manière dont les siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que
sa vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans qu'il pût la
retenir[709].» Six semaines après, on trouve cet aveu de M. Pomponne, que
même pour les âmes les moins portées aux vanités de la puissance, la vie
de cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de se
soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute sa raison pour oublier
parfaitement ce pays-là, et pour reprendre la vie de Paris. Savez-vous
bien qu'il y a un sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir
le charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet avis, il
faut croire sa solide sagesse[710].» Mais, comme madame de Sévigné
connaît la sincère piété de son ami, elle estime que sa disgrâce sera le
chemin de son salut, et croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de
temps à se jeter dans la solitude[711]» En effet, le ministre disgracié,
voulant faire une retraite complète, avait formé le dessein d'aller se
fixer sur les bords de la Marne, dans son château ou plutôt sa maison de
_Pomponne_, et il n'attendait pour partir que la liquidation de la
finance de sa charge, c'est-à-dire le remboursement de ce qu'il avait eu
à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique dépendant du choix et de la
confiance la plus directe du prince, les charges de secrétaires d'État
étaient, comme tous les emplois, soumises au régime de la vénalité.
[709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1679), t. VI, p. 36.
[710] _Ibid._ (12 janvier), p. 102.
[711] _Ibid._ p. 39.
Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit, ou mieux, le
cœur de madame de Sévigné. Elle craint «que le séjour de _Pomponne_, que
son ami a aimé si démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels,
ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.» «Cette
trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle, lui donnera du dégoût, et le
fera souvenir que ce _Pomponne_ a contribué à son malheur. Ne sera-ce
point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou
et M. de Pomponne est sage.[712].» C'était un sage, en effet.
[712] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 40. Déjà, le 4 août 1677,
madame de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce
que dit l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a
épousé sa maîtresse; il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé
d'y demeurer; il ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en
sortir.» (T. V, p. 170.)
Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent et paya ses dettes.
Il sortait des affaires plus pauvre qu'il n'y était entré. Cela était
rare. Il en reçut plus de louange et plus d'estime: supérieurs à lui en
génie et en services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne peuvent
se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement.
Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à M. de Pomponne une
épreuve à subir. Il avait à prendre congé du roi qui, lui ayant fait
attendre une audience près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi,
5 février. Il faut encore emprunter à madame de Sévigné le récit de cette
dernière entrevue du souverain déjà calmé et radouci, et du ministre
fidèle et attendri, et, on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en
sépare à regret:
«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous comprendrez
aisément: M. de Pomponne est enfin allé à la cour. Il craignoit fort
cette journée: vous pouvez vous imaginer tout ce qu'il pensa par le
chemin, et lorsqu'il revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut
les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé. Il étoit
saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit. Que peut-on dire?
et par où commencer? Le roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa
fidélité, de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires
secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du bien et à sa
famille. M. de Pomponne ne put retenir quelques larmes, en lui parlant du
malheur qu'il avoit eu de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille,
il l'abandonnoit aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur étoit
d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché autant par inclination
que par devoir; qu'il étoit difficile de ne pas sentir vivement cette
sorte de perte; que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en
lui des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté lui
pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché; qu'elles venoient
d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en être fâché. Tout roula sur ce
point, et M. de Pomponne sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un
homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta tout cela hier au
soir; il eût bien voulu paroître plus ferme, mais il ne fut pas le maître
de son émotion. C'est la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce
ne seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour à faire. Il
reprendra la suite de son courage, et le voilà quitte d'une grande
affaire: ce sont des renouvellements que l'on ne peut s'empêcher de
sentir comme lui. Madame de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle
différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit son pays, et
elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti ce qu'elle a souffert dans ce
voyage[713].»
[713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1680), t. VI, p. 154.
En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu de choses sur ce renvoi
de M. de Pomponne qui tient tant de place dans sa correspondance.
L'ancien valet de chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu
successivement, à force de justesse d'esprit, de droiture de cœur,
d'intelligence, d'habileté et surtout de probité, secrétaire de l'auteur
des _Maximes_, intendant du prince de Condé, ministre plénipotentiaire,
conseiller d'État, et surtout riche à millions, Gourville, dans cette
affaire, cherche un peu à justifier tout le monde, mais cependant plutôt
Louvois que Colbert[714]. Il rend d'abord justice à la matière dont M. de
Pomponne s'acquittait de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois
cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions étrangères, et
«prenant occasion, quand il la pouvoit trouver, de faire voir au roi
qu'il en savoit plus que les autres.» Mais il nie qu'il ait été pour
quelque chose dans la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville
au fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme madame de
Sévigné, et à propos duquel il donne de justes louanges à la patience de
Louis XIV. Il n'affirme pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son
ton réservé l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien faire,
dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup en peine d'excuser M.
de Pomponne, cela n'étant guère d'usage entre les ministres; car, entre
amis particuliers, M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de Pomponne
pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il ne falloit pas plus de
trois heures pour cela[715].»
[714] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
591).
[715] _Ibid._, p. 592.
Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus par M. de
Pomponne. A l'en croire (et la connaissance de son caractère comme le ton
de ses mémoires portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme
un ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son sentiment la
lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont parle madame de Sévigné,
où Pomponne cherchait à excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et
demandait l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et malgré les
contestations de Gourville, M. de Pomponne lui avoua «qu'il croyoit que
M. de Louvois étoit cause de sa perte.» Le grand argument de Gourville,
sans aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant de là, ne
devoit pas espérer d'en mettre un autre en sa place, et même pouvoit
craindre que celui sur qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît
peut-être plus de peine que lui[716].» Gourville semble croire qu'il
avait fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu d'en
douter, en voyant madame de Sévigné, pendant trois mois écho persistant
de la maison affligée, attribuer à l'ambitieux Louvois la principale
part, l'initiative ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne, soit
qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu, M. Courtin, son
ami, soit, comme on l'a dit encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le
portefeuille des affaires étrangères[717].
[716] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
591.)
[717] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 18.
Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon sont presque les seuls
qui parlent encore de M. de Pomponne, le premier avec une sévérité
excessive, le second avec cette plénitude dans la louange, qui est chez
lui la contre-partie de son impitoyable critique.
Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu de grandes obligations
à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un an durant, montré au roi de belles
lettres qu'il lui écrivoit de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à
le faire ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois
mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut bientôt que
c'étoit un bon homme, d'un génie assez court[718].» L'historien de
_Port-Royal_ a raison de dire que l'abbé de Choisy, «quand il tranche à
ce point, est une autorité légère[719].»
[718] _Mémoires de l'abbé de Choisy_ (coll. Michaud, t. XXXII, p.
644).
[719] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p.
49.
Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement honnête
homme, ce qui n'est pas synonyme de bon homme, un portrait qui est un de
ses mieux réussis dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui,
de réussir en louant que d'exceller dans l'invective.
«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par un sens droit,
juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit tout avec maturité, mais sans
lenteur; d'une modestie, d'une modération, d'une simplicité de mœurs
admirables, et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses yeux
montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa physionomie, de la
sagesse et de la candeur; un art, une dextérité, un talent singulier à
prendre ses avantages en traitant; une finesse, une souplesse sans ruse
qui savoit parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience
qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une fermeté, et, quand il
le falloit, une hauteur à soutenir l'intérêt de l'État et la grandeur de
la couronne, que rien ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit
aimer de tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les
divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé, et il en
avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et jamais ministre qu'en
traitant, il se fit adorer à la cour, où il mena une vie égale, unie, et
toujours éloignée du luxe et de l'épargne, et ne connaissant de
délassement de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses
livres. La douceur et le sel de son commerce étoient charmants, et ses
conversations, sans qu'il le voulût, infiniment instructives. Tout se
faisoit chez lui et par lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière,
sans jamais altérer sa tranquillité[720].»
[720] _Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon_,
etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, et
précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie
française. Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160.
Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne fut principalement
due à des considérations religieuses, et il affirme aussi, par la
tradition conservée jusqu'à lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps
ligués ensemble, furent les véritables instigateurs de sa chute.
Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un trop grand
contraste avec celles des deux autres ministres, plus brillants mais
moins aimables, pour en pouvoir être souffertes avec patience. «Chacun
d'eux vouloit ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout
avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de Saint-Simon,
la grande connaissance qu'avait M. de Pomponne de la situation de
l'Europe et du personnel des cours, lui avait maintenu, pour les
questions extérieures, la première place dans le conseil du roi. De là
chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le remplacer
par un homme plus docile. Saint-Simon déclare nettement que le jansénisme
fut leur prétexte et leur moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant
l'un après l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au
sacrifice,» mais non «sans une extrême répugnance[721].» Louis de Brienne
est plus formel encore sur la part qu'eut dans le renvoi de M. de
Pomponne la crainte du jansénisme. «Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna
avis à Sa Majesté que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il
vouloit l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale cause de
la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé, quant à moi, que le
jansénisme et la peur qu'eurent les jésuites de voir M. Arnauld cardinal
ont contribué plus que toute autre chose à la perte de M. de
Pomponne[722].»
[721] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 320.
[722] _Mémoires de Brienne._
Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle l'incident du courrier de
Bavière, «la dernière goutte d'eau.» Aux détails que nous connaissons
déjà, il ajoute deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans le
temps florissant de sa beauté et de sa faveur,» bien instruite de tout ce
qui se tramait contre M. de Pomponne, son ami, et présente, sans doute,
lorsque celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne point
retourner à _Pomponne_, et probablement d'aller avertir le roi de
l'arrivée d'une correspondance si impatiemment attendue, en même temps
qu'il l'envoyait déchiffrer. Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M.
de Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant pouvoir le
lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais le commis qui déchiffrait
habituellement les dépêches étrangères, profitant de l'absence de son
maître, était allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à
Saint-Germain, à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements,
que le lendemain, et ce contre-temps ajouta encore aux trop longs délais
que l'absence du ministre devait entraîner[723].»
[723] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 326.
Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré à la disgrâce de
M. de Pomponne par cette anecdote réellement piquante si elle est
vraie.--«Ce grand coup frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses
raisons, avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée à son
père (_le chancelier_), se hâta d'aller lui conter la menée et le succès:
«Mais, lui répondit froidement l'habile Le Tellier, avez-vous un homme
tout prêt pour mettre en cette place?--Non, lui répondit son fils, on n'a
songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant la place vide
ne manquera pas, et il faut voir de qui la remplir.--Vous n'êtes qu'un
sot, mon fils, avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le
Tellier; M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez qu'à l'heure
qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé; vous serez pis
qu'avec l'homme que vous avez chassé, qui, avec toutes ses bonnes
parties, n'étoit pas, au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le
répète, vous vous en repentirez[724].» Saint-Simon ajoute que Louvois en
fut brouillé plus que jamais avec Colbert. Gourville, de son côté, dit
tenir de M. de Pomponne, que «ses enfants ayant pris le parti de la
guerre, M. de Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un
remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou plutôt par dépit
du succès de Colbert, son rival[725].
[724] SAINT SIMON, _Mémoires_.
[725] _Mémoires de Gourville._ (Coll. Michaud, t. XXX, p.
592).--La nouvelle édition de la _Biographie Michaud_ attribue à
madame de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré
d'une lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t.
X, p. 290 des _Lettres de madame de Sévigné_, éd. Monmerqué).
Il nous reste à reproduire une dernière explication de la chute de M. de
Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable, si l'on considère
l'autorité dont elle émane. Il n'en est pas de plus haute.
On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin son fils un monument de
son expérience et de son affection, avait entrepris des Mémoires qui,
malgré le concours de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu
précepteur du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être menés à fin, soit
difficulté du sujet soit inconstance de l'auteur, et fatigue de ses
interprètes. Une nouvelle et complète édition de cette œuvre de forme
indigeste mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger Louis
XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il voulait paraître aux
yeux de la postérité plus encore qu'à ceux de son fils[726]. Ce qu'il
prépare à celui-ci, c'est une théorie du pouvoir royal, réalisant son
idéal du parfait souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande
surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force d'âme, la
résistance aux suggestions de la bonté, quand parle le bien de l'État, ou
l'intérêt de la royauté, ce qui, dans son esprit, est synonyme. C'est à
ce propos que, dans un morceau fameux sur _le Métier de roi_, après avoir
résumé avec grandeur son système des devoirs royaux, il donne à son fils,
comme un exemple de faiblesse à éviter, et que par conséquent il se
reproche, sa condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère, même
longtemps après s'être aperçu de son insuffisance et de son peu
d'aptitude à représenter au dehors la politique d'un roi tel que lui. Le
lecteur ne nous blâmera point de mettre, en entier sous ses yeux ce
fragment déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans sa lettre de
remercîment au maréchal de Noailles, qui le lui avait procuré, l'appelle
«un des plus beaux monuments de la gloire de Louis XIV, qui est bien
pensé, bien fait, qui montre un esprit juste et une grande âme[727].»
Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu s'empêcher de
marquer de sa touche ce morceau souvent remanié, mais que le dernier et
scrupuleux éditeur des _Mémoires_ de Louis XIV, a eu le bon esprit de
reproduire en lui laissant à la fois toute la saveur et toute
l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe si
étrange, ce chapitre sur _le Métier de roi_, qui appartient à l'histoire
du renvoi de M. de Pomponne:
«Les roys sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination
et qui blesse leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plesir et il
faut qu'ils chatie souvent et perde des gens à qui naturellement ils
veulent du bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On doit
forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de ce reprocher dans
quelque chose d'important qu'on pouvoit faire mieux, mais que quelques
interet particuliers en ont empesché et ont destourné les veues qu'on
devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l'Estat.
Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine il y en a de délicats
qu'il est difficile à desmesler[728]. On a des idées confuses. Tant que
cela est on peut demeurer sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est
fixé l'esprit à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il le
faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que jay fait.
Les fautes que jay faites et qui m'ont donné des peines infinies ont esté
par complaisance ou pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des
autres. Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque nature
qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut seslever au-dessus d'eux
et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits on ce doit
desterminer par le jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant
toujours à ne rien ordonner[729] qui soit indigne de soy du caractère
qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les princes qui ont de bonnes
intentions et quelque connoissance de leurs affaires soit par expérience
soit par étude et une grande application à ce rendre capables trouve tant
de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent connoistre qu'ils
doivent avoir un soing particulier et une aplication universelle à tout.
Il faut ce garder contre soy mesme prendre garde à toute inclination et
estre toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy est grand
noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s'acquister de toutes
les choses auxquelles il engage. Mais il naist pas exempt de peines, de
fatigues et d'inquiestudes. L'incertitude désespère quelquefois et quand
on a passé un temps raisonnable[730] à examiner une affaire il faut se
desterminer et prendre le party qu'on croit le meilleur[731]. Quand on a
l'Estat en veue on travaille pour soy. Le bien de l'un fait la gloire de
l'autre. Quand le premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est
cause en est glorieux et par[732] conséquent doit plus gouster que ses
sujets par raport à luy et à eux tout ce qu'il y a de plus agréable dans
la vie. Quand on c'est mespris il faut resparer[733] la faute le plus
tost qu'il est possible et que nulle considération en empesche pas mesme
la bonté. En 1671 un ministre[734] mourut qui avoit une charge de
secrétaire d'Estat ayant le despartement des étrangers. Il estoit homme
capable mais non pas sen défaut. Il ne laissoit pas de bien remplir ce
poste qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je
ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je treuvé qu'un
homme[735] qui avoit longtemps servy dans les ambassades estoit celuy qui
la rempliroit le mieux. Je l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout
le monde ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession de la
charge à son retour. Je ne le connaissois que de réputation et par les
commissions dont je l'avois chargé qu'il avoit bien exécutées[736]. Mais
l'employ que je luy ay donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour
luy. J'ai soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté et
de son inaplication[737]. Il m'en a cousté des choses considérables. Je
nay pas profité de tous les avantages que je pouvois avoir et tout cela
par complaisance et bonté. Enfin il faut[738] que je lui ordonne de ce
retirer, parce que tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la
force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy de France qui
naist pas malheureux. Ci j'avois pris le party de l'esloigner plus tost
j'aurois esvité les inconvéniens qui me sont arrivés et je ne me
reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay
fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay dit cy
devant.[739]»
[726] Voy. MÉMOIRES _de Louis XIV, pour l'instruction du
Dauphin_, première édition complète, d'après les textes
originaux, avec une étude sur leur composition, des notes et des
éclaircissements, par M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8º. Paris,
1860, chez Didier et compagnie.
[727] Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre
1749.
[728] Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss
et les _variantes_ et corrections relevées par lui.
(On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: _A débrouiller_»; il
a corrigé aussitôt.)
[729] (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.»)
[730] (Louis XIV avait écrit: «_un temps honneste aux affaires_.»
Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss
attribue les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de
Périgny.)
[731] (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la
phrase avec ces mots: «_qu'on croit le meilleur pour l'Estat_,»
quand l'idée de la phrase suivante lui est venue.)
[732] (Ce mot «_par_», que Louis XIV avait oublié est de la main
qui corrige.)
[733] (Louis XIV avait mis: «_restablir_.)»
[734] (On lit d'abord de la main du roi: «_un homme_.»)
[735] (Louis XIV avait mis: «_que Pompone_.»)
[736] (Louis XIV avait mis: «_que je luy avois donné, dont il
s'estoit bien acquitté_.»)
[737] (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots:
«_et enfin de son manque de dignité_.» Je ne suis pas sûr du
dernier mot: l'idée reparaît plus loin.)
[738] (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi
Louis XIV; ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette
phrase le passé ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le
présent.)
[739] _Mémoires_ de Louis XIV, t. II, p. 418-421.