d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage de son fils unique avec la
princesse Christine-Victoire de Bavière. L'un des frères de Colbert,
président au parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé
auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa fille pour
l'héritier de la couronne de France. Quelque brillante que fût cette
alliance, le duc de Bavière hésitait, influencé sans doute par les menées
de l'Autriche, en tout et partout hostile à la France et craignant de la
voir prendre ainsi pied au cœur de l'Allemagne. Depuis un mois Louis XIV
attendait une solution qu'on lui faisait désirer, et le marquis de
Pomponne, chargé du département des affaires étrangères, avait reçu
recommandation de suivre cette affaire avec un soin tout particulier.
Mais celui-ci, depuis quelque temps, se trouvait en butte aux sourdes
menées de Louvois et de Colbert, réunis pour le perdre en une commune
jalousie, avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans le
conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui avaient valu
l'amitié et la considération du public ainsi que l'estime du maître.
C'est ce qui faisait l'envie de ses deux collègues, plus craints
qu'aimés. Ils avaient d'abord exploité contre lui l'épouvantail du
jansénisme, où Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une
cabale politique. Mais la pureté et la prudence de conduite de M. de
Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans une criante injustice, lui
rien imputer de la polémique gênante et hautaine du grand Arnauld, son
oncle, qui venait, au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans
compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable esprit.
Colbert et Louvois se rabattirent sur les détails du service d'un
collègue dont ils voulaient se débarrasser dans l'espoir de le remplacer
par un homme à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque
nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait avec la fiévreuse
activité, l'imperturbable exactitude et l'initiative hardie de ses deux
collègues. Ils le prirent par là, faisant valoir au roi, difficile sur
les détails, des minuties comme des affaires de conséquence. Louis XIV,
au comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée, sorti sans
rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait aussi alors au ministre chargé
de traduire sa politique en Europe, de mettre trop de douceur, de
contours polis, de formes conciliantes dans son langage; il eût voulu
chez lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur même ne lui
eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait à l'occasion ni de dignité
ni de fermeté, ne pouvait demander à l'exquise mesure de sa nature douce
et tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse.
Les choses en étaient là, lorsqu'un fait vraiment inexplicable vint
précipiter sa chute.
Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience croissante
l'acquiescement de la cour de Munich à l'alliance qu'il avait proposée.
Le jeudi, 18 novembre, M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par
lesquelles le président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse
conclusion de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner à sa
résidence favorite de _Pomponne_, sur les bords de la Marne, où il
s'était attardé pendant quelques journées d'arrière-saison, au milieu
d'une société d'intimes, tels que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin,
madame de Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable
ministre et sa charmante et influente belle-sœur, la marquise de Vins.
Les dépêches de Bavière étaient chiffrées; M. de Pomponne les envoya à
Paris pour être traduites, et, pensant que le roi ne connaîtrait point la
date précise de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le
dire blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter la
correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur avait chargé le même
courrier de remettre à son frère, le ministre, une lettre dans laquelle
il lui donnait le résumé de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi,
qui, ayant inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi et le
samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin à le sacrifier.
Louvois, qui avait le plus poussé à la chute, n'eut pas le bénéfice de
cette campagne entreprise en commun avec son rival; celui-ci en
recueillit tous les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui
fut appelé au département des affaires étrangères.
L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un des épisodes les plus
complets, les mieux sentis de la correspondance de madame de Sévigné:
c'est avec le cœur, le cœur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a
racontée à sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal
éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle. Elles font bien
comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce, mot effrayant, dernier
des malheurs, sous un régime où la faveur royale, comme une divinité
mystérieuse et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes les
adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A ces divers
titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent trouver place ici; ce
n'est pas de la grande histoire, mais un intéressant chapitre de
mémoires, destiné à faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage
intérieur du gouvernement de Louis XIV.
Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan étonnée la chute d'un
ministre qui était un intermédiaire utile, sinon un patron puissant, pour
le lieutenant de la Provence:
A Paris, mercredi 22 novembre 1679.
«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant; M. de
Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenoit de
_Pomponne_, de se défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit
sept cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs qu'il
avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté vouloit lui marquer
par cet arrangement qu'elle étoit contente de sa fidélité. Ce fut M.
Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il _étoit au
désespoir d'être obligé_, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourroit
point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle
étoit la faute qui avoit attiré ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne
le pouvoit pas, en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son
extrême douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir
contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille et le
supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avoit. Il fit remettre
aussitôt ses chevaux au carrosse et revint à Paris où il arriva à minuit.
M. de Pomponne n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à
propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la
fortune n'avoit fait qu'employer les vertus qu'il avoit pour le bonheur
des autres; on l'aimoit surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous
avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à _Pomponne_, M. de
Chaulnes, Caumartin et moi: nous le trouvâmes, et les dames, qui nous
reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah!
quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain! Il y alla dès le
lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendoit, de sorte que M.
Colbert, qui croyoit le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant
qu'il étoit allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa
crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de _Pomponne_ qu'après
dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de
mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste
nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le
dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'étoit une
marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il étoit si
excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit lui
dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que, quand elle sut qu'il
n'étoit que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle
fut remise; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant,
laissant tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur,
elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous pouvez vous
représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent en
se revoyant si différents de ce qu'ils pensoient être la veille.
«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue
qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne
les voyoit point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de
Pomponne m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne
purent retenir leurs larmes ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez
pas retenu les vôtres; c'étoit un spectacle douloureux: la circonstance
de ce que nous venions de nous quitter à _Pomponne_ d'une manière si
différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis vous représenter
cet état; la pauvre madame de Vins que j'avois laissée si fleurie n'étoit
pas reconnoissable; je dis pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours
ne l'auroit pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle
étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de
Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle
ressentoit de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires,
et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son
mari; elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'étoit
point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir de certaines choses
ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens: il y a bien des
degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des
particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver
naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement! quel
retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir
pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent trente mille
livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire
tristement à Paris, à _Pomponne_. On dit que tant de voyages, et
quelquefois des courriers qui attendoient, même celui de Bavière qui
étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit impatiemment, ont un
peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la
Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la
charge; comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a
écrit, en se réjouissant et pour le surprendre, comme si on s'étoit
trompé au-dessus de la lettre: _A monsieur, monsieur Colbert, ministre_
_et secrétaire d'État_. J'en ai fait mes compliments dans la maison
affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un peu de réflexion à toute
la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le
reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté _où l'on se
marie_, ne vaut point cela.
«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il
me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions:
il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop
parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est
encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile; il
est vrai que je l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit
ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de
Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand,
d'ailleurs, on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être
plaint dans l'adversité[688].»
[688] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 22.
Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne est, en abrégé, dans
cette première lettre. On y voit la cause occasionnelle de sa chute, la
ligue antérieure de Colbert et de Louvois, le succès du premier et la
déconvenue _de ce côté où l'on se marie_ (mademoiselle de Louvois était à
la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld, fils de Marsillac
le favori), la portée de cette disgrâce pour M. de Pomponne et les siens,
sa résignation religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet.
Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de développer ces divers
points, afin de satisfaire la curiosité de sa fille, curiosité inspirée
par sa reconnaissance envers un ministre qui avait souvent aidé M. de
Grignan dans son administration et son amitié plus particulière pour la
belle-sœur de celui-ci, la marquise de Vins.
«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint et lui fait des
compliments,» dit madame de Sévigné, au lendemain de la chute[689]. Un
mois après, en constatant qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus
de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute: «C'est le prix
de n'avoir point changé pour ses amis; vous verrez qu'ils ne changeront
point pour lui[690].» Et, pensant aux flatteurs habituels du succès, et
peut-être aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère de la
guerre la surintendance des postes: «Un ministre de cette humeur,
dit-elle, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est
une chose si rare qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle
perte[691].» Madame de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant
_trop pleine_ d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la cour:
«Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens (lui réplique sa
mère, forcée toutefois d'avouer que le temps a déjà passé par-là), car,
pour le torrent, il va comme votre Durance quand elle est endiablée; mais
elle n'entraîne pas tout avec elle[692].»
[689] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1679), t. VI, p. 30.
[690] _Ibid._ (29 décembre), t. VI, p. 86.
[691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p.
36 et 86.
[692] _Ibid._, p. 59.
Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance de son âme, elle
s'écrie: «Le malheur ne me chassera pas de cette maison: il y a trente
ans (c'est une belle date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui
jure fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise que dans la
bonne fortune[693].» Elle se fait la compagne, le courtisan assidu des
affligés, mais avec des ménagements que la plus exquise délicatesse peut
seule inspirer. «Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que
je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une
fausse générosité.» Elle ajoute, et on le conçoit de reste: «Ils sont
contents de moi[694].»
[693] _Lettres inédites._ Éd. Klostermann, p. 40.
[694] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 36.
M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et digne dont il supportait
la disgrâce. Dès le premier jour son amie l'avait dit: «M. de Pomponne
prendra bien son parti, et soutiendra dignement son infortune[695].» Elle
le peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement, mais,
pourtant, sans affectation d'être gai, et d'une manière si noble, si
naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour
attirer l'admiration, qu'il n'a pas de peine à y réussir[696].» Elle
proclame que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue. «Comme le
ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la disgrâce ne le change point
aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle, nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si
parfait, comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que le plus
honnête homme du monde[697].»
[695] _Ibid._, p. 30.
[696] _Ibid._, p. 36.
[697] _Ibid._, p. 36 et 75.
Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples de la
Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent l'adversité pour penser
à Dieu. Il s'humilia et ne s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part,
résignée aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous ses vœux, son
amie était faite pour le comprendre et l'approuver. Le lendemain du coup,
c'est le sujet de leur premier entretien. «Nous avons bien parlé de la
Providence, dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié, il
entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir à la Providence,
redit-elle dans la lettre suivante, dont M. de Pomponne est adorateur et
disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se
pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a bien de la
peine à s'en empêcher[698].»
[698] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 30 et 37.
Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et surtout moins de
résignation religieuse cette ruine de la commune fortune. Madame de
Sévigné lui prodigue de plus féminines consolations dans la persuasion où
elle est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de
Pomponne[699].» Madame de Grignan et madame de Villars, ses deux
meilleures amies, étant absentes, la marquise de Sévigné les remplace
auprès d'elle. Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses
visites à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air, et qui la
courtisaient hier à cause de son influence reconnue sur son beau-frère.
Un grand mois après, elle n'avait pu trouver encore la force nécessaire
pour accepter ce renversement soudain d'une position dont elle s'était
fait une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement de son
mari et à l'établissement de son fils. «Madame de Vins, écrit à sa fille
madame de Sévigné le 29 décembre, me paroît toujours touchée jusqu'aux
larmes, dont j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut
faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de Villars lui
manquez; elle peut disposer de ma personne tant qu'elle s'en accommodera.
J'ai trop de raisons pour me trouver heureuse de ce goût... Son cœur la
mène et lui fait souhaiter le séjour de _Pomponne_; cet attachement est
digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs[700].»
[699] _Ibid._, p. 36.
[700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 86.
Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse de sa fille à
la lettre par laquelle elle lui faisait connaître le renvoi de leur ami.
Comme elle avait à s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux
principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea prudent de ne
point adresser directement sa lettre à sa mère; elle la lui fit parvenir
par une voie détournée, ce qui apporta dans sa correspondance un retard
inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut prompte à s'alarmer.
«Le voilà donc, ce cher paquet (s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant
enfin la réponse de sa fille), le voilà! Vous avez très-bien fait de le
déguiser et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout surprise de
votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en ai senti, je le sens
encore tous les jours[701];» et elle loue «les réflexions si tendres, si
justes, si sages et si bonnes» de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à
sa mère, pour M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont nous
avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où, en des termes un peu
trop entortillés pourtant, elle lui demande, comme le plus honorable et
le plus précieux des biens qu'elle ait encore reçus de lui, la
continuation de son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour
vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un hommage naturel et
mieux senti), il m'est difficile de vous plaindre; il me semble que vous
auriez beaucoup perdu si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand
vous avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on pas se
consoler quand on est assuré d'être toujours l'homme du monde dont les
vertus et le singulier mérite se font le plus aimer et respecter[702].»
Les condoléances de madame de Grignan furent accueillies comme venant
aussi d'un cœur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui mande que M. de
Pomponne lui avait parlé fort tendrement d'elle, et lui avait paru fort
touché de sa dernière lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en
parlant de la bonté de son cœur; «et tous nos yeux rougirent,»
ajoute-t-elle[703].
[701] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 59.
[702] Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70.
[703] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 75.
L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion bien singulièrement
personnelle, était que son malheur, sa mauvaise fortune avait dû influer
sur la disgrâce de M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné
n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une part de ce
_guignon_ de famille. Mais, en répondant à sa fille, elle lui donne une
meilleure explication de la chute de leur ami, amenée, nous l'avons dit,
par les efforts communs de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se
trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que pour son
rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les détails relatifs à cette
dépêche de Bavière, qui fit éclater l'orage. Madame de Grignan avait paru
craindre de trop s'appesantir sur un sujet qui déjà, depuis quelque
temps, faisait tous les frais de la correspondance de sa mère:
«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui dit celle-ci;
vous aurez vu par toutes mes lettres que je traite ce chapitre
très-naturellement, et qu'il me seroit difficile de m'en taire puisque
j'y pense très-souvent, et que si j'ai un degré de chaleur moins que vous
pour la belle-sœur, j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère.
Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font trouver, dans
cette occasion, plus d'attachement que je ne pensois en avoir. Ils sont
encore à la campagne: je vous envoie deux de leurs billets qu'ils
m'écrivent en me renvoyant vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se
peut-il rien ajouter à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments?
Je n'oublierai rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils ont de
l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est augmentée par leurs
malheurs: je suis persuadée, ma fille, que le nôtre a contribué à leur
disgrâce. Jetez les yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos
réflexions fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute
cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois vous
avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit valoir les minuties:
cela avoit formé une disposition qui étoit toujours fomentée dans la
pensée d'en profiter, et la dernière faute impatienta et combla cette
mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, et tout fut
résolu en un moment. Voici le fait: un courrier attendu avec impatience
étoit arrivé le jeudi au soir; M. de Pomponne donne tout à déchiffrer, et
c'étoit une affaire de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne
point paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit, il
donna les lettres à la famille: cette famille, c'est-à-dire le frère, dit
à Sa Majesté ce qu'on mandoit de Bavière; l'impatience prit de savoir ce
qu'on déchiffroit; on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout le
jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment, quand M. de
Pomponne arriva, tout étoit fait; et le matin encore on eût pu se
remettre dans les arçons. Il étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on
ne sauroit rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi; il
partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit trop tard. Et voilà la
raison, le prétexte, et tout ce qu'il vous plaira; car il est certain
que, soit cela, soit autre chose, on avoit enfin renversé cette fortune
qui ne tenoit plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est que
celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et a été plus affligé
qu'on ne peut croire[704].»
[704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. VI, p. 61.
Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé que cette affaire de
courrier n'était que la goutte d'eau qui fait répandre le vase[705]. Les
courtisans, néanmoins, ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais
embarrassés pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur,
disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que, depuis deux ans, M. de
Pomponne était gâté auprès du roi, qu'il était opiniâtre au conseil,
qu'il allait trop souvent à _Pomponne_, que cela lui ôtait l'exactitude
et que les courriers attendaient[706]. Madame de Grignan avait pensé
aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était point étranger à la
disgrâce de Pomponne: «Personne ne croit, lui répond sa mère, que le nom
y ait eu part; peut-être aussi qu'il y est entré pour sa _vade_[707].» Et
elle résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme à celle
de sa fille: «Vous avez raison, la dernière faute n'a point fait tout le
mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain
homme (_Louvois_) avoit donné de grands coups depuis un an, espérant tout
réunir: mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux, de
sorte que l'affliction n'a pas été médiocre... C'est donc un _mat_ qui a
été donné, lorsqu'on croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et
rassembler toutes ses pièces ensemble.[708]» On comprend que Louis XIV
n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires étrangères et la
guerre.
[705] T. VI, p. 59.
[706] _Ibid._, p. 30 et 49.
[707] Terme du jeu de Brelan.
[708] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 60.