La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse, malheureuse de

devenir reine. Mais outre son attachement, on le verra payé de retour,

pour la fille de la première MADAME qu'elle avait bien connue, la

marquise de Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait

s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme qui allait pour

jamais quitter tous les siens. «La reine d'Espagne, mande-t-elle le 20

septembre, devient fontaine aujourd'hui; je comprends bien aisément le

mal des séparations[665].» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine

d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi; ils retournèrent

deux ou trois fois aux embrassades et au redoublement des sanglots: c'est

une horrible chose que les séparations[666]!» La semaine d'après, enfin,

elle donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de cette

aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique destinée qui

l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La reine d'Espagne va toujours

criant et pleurant. Le peuple disoit, en la voyant dans la rue

Saint-Honoré: «Ah! MONSIEUR est trop bon, il ne la laissera point aller,

elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la Grande-Duchesse

(la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise de France, séparée de son

mari, et à qui Louis XIV semble avoir voulu donner une leçon): «Madame,

je souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le plus grand

malheur qui vous pût arriver que de revoir la France[667].»

[665] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 434.

[666] _Ibid._, p. 438.

[667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 443.

Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du prince et de la

princesse d'Harcourt, chargés dans cette circonstance de représenter le

roi, de la maréchale de Clérembault, gouvernante des enfants de MONSIEUR,

et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille du maréchal de ce

nom. Les lecteurs des _Mémoires sur madame de Sévigné_ ont déjà pu se

faire de ces deux derniers personnages une juste et suffisante idée[668].

M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant connaître

leurs relations avec la marquise de Sévigné, du duc et de la duchesse de

Villars, père et mère du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour

recevoir la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas dans un monde

pour elle si nouveau[669].

[668] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 271.--Sur la maréchale de

Clérembault, conf. SAINT-SIMON, III, p. 383; VI, 110, et IX,

425-427.

[669] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 349-351; SAINT-SIMON, t. I, p.

49, et III, p. 158.

Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse de Villars eut, avec

madame de Coulanges, une correspondance dont il ne nous est parvenu que

trente-sept lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines

d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour d'Espagne de ce

temps, les mœurs et les usages du pays, mais ne pouvant certes lutter

d'originalité, d'inspiration, de _brio_ et d'ampleur, avec les lettres de

son amie, madame de Sévigné[670]. A la mort du chevalier Marius de

Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance de madame de

Villars, qui lui avait été confiée pour la publier pareillement, se

trouva dans ses papiers, et c'est d'après la copie qu'il avait préparée

et qu'il n'eut point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été

publiées depuis.

[670] V. _Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de

Tencin, etc._, accompagnées de notices biographiques et de notes

explicatives; Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12.

La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames de Sévigné, de

la Fayette et de Coulanges. Si elle fit choix pour sa correspondante

ordinaire de celle-ci, plus jeune, plus répandue et non moins

spirituelle, aimée et choyée par madame de Maintenon, et, de plus,

cousine de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion que

pour sa vanité et son désir de paraître, et madame de Villars n'était

point fâchée qu'on connût à Versailles les détails de son ambassade.

Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir la susceptibilité

de la marquise de Sévigné. «Madame de Villars (mande-t-elle à sa fille,

le 8 novembre 1679) n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à

madame de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des

compliments à toutes nous autres, vieilles amies: madame de Schomberg,

mademoiselle de Lestranges, madame de la Fayette, tout est en un paquet.

Madame de Villars dit _qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus

d'envie d'y bâtir des châteaux_. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux

adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[671].»

[671] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 16.

Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait trop long

d'analyser, on voit bien les débuts de l'histoire de cette belle et

triste fille d'une malheureuse mère: on y suit sa marche à travers

l'Espagne pauvre et déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa

venue; les premiers enchantements de Charles II, surpris de la beauté et

heureux du bon esprit de sa compagne; puis les ennuis de celle-ci dans

une cour où l'on déteste la France, ses quelques fautes de conduite ou

plutôt ses quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de son

crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie.

Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France, était parti pour aller

au-devant de la reine jusqu'au delà de Burgos, «transporté d'amour et

d'impatience (écrit la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité

qu'on ne peut le suivre[672].» La première entrevue ayant eu beaucoup de

témoins, les conducteurs de la princesse, entre autres, et leur suite,

fut connue à Paris bien avant que la relation que madame de Villars

tenait de son mari, partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à

madame de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise de Sévigné en

envoie les détails à sa fille:

«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est toute livrée à

l'Espagne: elle n'a conservé que quatre femmes de chambre françoises. Le

roi la surprit comme elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle

voulut se jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui

baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux. Ils se

marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent pour _causer_: la reine

entend l'espagnol; ils étoient habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à

Burgos; ils se couchèrent à huit heures, et furent au lit le lendemain

matin jusqu'à dix. La reine écrit de là à MONSIEUR, et lui mande qu'elle

est heureuse et contente; qu'elle a trouvé le roi bien plus aimable qu'on

ne lui avoit dit. Le roi est fort amoureux: la reine a été très-bien

conseillée, et s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels

conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale (_de

Clérembault_) étoit immobile, ayant joint une dose de la gravité

d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. C'est donc madame de Grancey

qui a fait le plus raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes

louanges et de grands présents. Le roi (_d'Espagne_) lui donne une

pension de six mille francs qu'elle prendra sur Bruxelles; elle a un don

de dix mille écus sur un avis que Los Balbasez lui donna, et pour dix

mille écus de pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes est

passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle s'y accoutumera

si bien, qu'elle s'ennuiera en France si on ne la traite comme en

Espagne[673].»

[672] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (2 novembre 1679), p. 1.

[673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 52.

Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était aussi par son

avarice et son avidité. C'est d'elle que mademoiselle de Montpensier a

dit qu'elle ambitionnait le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient

à recevoir des étrennes[674]. Madame de Grancey, de son côté, avait bien

peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains, car, si l'on en

croit la seconde MADAME, il ne se vendait pas une charge dans la maison

de MONSIEUR qu'on n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au

chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux du duc

d'Orléans[675]. Quant à la maréchale de Clérembault, qui avait paru

s'acquitter de mauvaise grâce et même avec humeur d'une mission où elle

trouvait, sans doute, que le profit ne compensait pas la peine, elle se

vit remerciée avant son retour et bientôt remplacée comme gouvernante

des enfants de MONSIEUR, par la marquise d'Effiat[676].

[674] _Mémoires_, _etc._ (coll. Michaud), t. XXVIII.

[675] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 53.

[676] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et

56.

Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse de Villars,

lettre perdue, fut pour madame de Sévigné, qui en donne cette analyse à

sa fille: «J'ai reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars;

je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois points qui ne vous

apprendroient rien de nouveau. Il me paroît, de plus, qu'elle se renferme

fort chez elle, voulant éviter tous les airs d'empressement, et faire

mentir les prophéties. La reine veut la voir _incognito_; elle se fait

prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée; elle a paru,

pour la dernière fois, chez la reine, sa belle-mère, habillée et parée à

la françoise. Elle apprend le françois au roi, et le roi lui apprend

l'espagnol: tout va bien jusqu'ici[677].» Ces lignes disent que

l'ambassadrice de France à Madrid réservait pour la seule madame de

Coulanges ses relations étendues et ses confidences intimes. Elles nous

apprennent aussi que la connaissance du caractère un peu vain de la

duchesse de Villars avait fait _prophétiser_ qu'elle voudrait se rendre

importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne, par le moyen

de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait un grand attachement.

Mais, bien dirigée par son mari, madame de Villars se faisait, au

contraire, désirer dans un palais où tout ce qui appartenait à la France

était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice la marquise de

Sévigné, pour donner à ses visites plus de prix, mais pour ne pas

assumer, soit à Madrid, soit à Versailles, la responsabilité de tout ce

que ferait et dirait la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on

dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles pour

l'élégance et les amusements[678]». Aussi la duchesse de Villars est-elle

alerte à prendre ses précautions sur ce point, dans ses lettres qu'elle

adresse plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon qu'à madame

de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle à cette dernière, que je ne

tiens guère à la reine de propos qui soient propres à la faire soupirer

incessamment après la France[679].»

[677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680), t. VI, p. 95.

[678] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 17.

[679] _Ibid._, _Lettre_ du 12 janvier 1680, p. 25.

La correspondance de madame de Villars obtenait un grand succès dans la

société de la marquise de Sévigné, presque toute composée de ceux qui

avaient aimé la mère de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des

sentiments par elle connus et partagés. Madame de Sévigné constate ce

succès, tout en laissant percer quelque jalousie de la préférence presque

exclusive accordée à madame de Coulanges, et en faisant malicieusement

honneur à l'air de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de

l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu Saint-Simon,

lequel, avec sa manière excessive, a dit d'elle: _de l'esprit comme un

démon_,--_méchante comme un serpent_[680]: «Madame de Villars mande mille

choses agréables à madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre les

nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de beaucoup de

personnes: M. de La Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi

nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons les raisons qui

font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais cela est mêlé de

tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit

changé en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on nous en

fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et grasse, le roi amoureux et

jaloux sans savoir de quoi ni de qui: les combats de taureaux affreux,

deux grands pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent

la scène est ensanglantée: voilà les divertissements d'un royaume

chrétien: les nôtres sont bien opposés à cette destruction, et bien plus

aisés à comprendre[681].»

[680] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 34. _Mémoires de Saint-Simon_,

t. XV, p. 352.

[681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 janvier 1680), t. VI, p. 181.

Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner ses amies de Paris

par des relations, que sa correspondance imprimée n'a point reproduites,

sur les abominables divertissements que la cour et le peuple de Madrid

cherchaient dans ces _auto-da-fé_, dignes des nations et des temps les

plus barbares. Ceci a été écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin

1680) «Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de

plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux... Il y aura

une autre fête, le 31 de ce mois, dont je vous ferai écrire une ample

relation. Vous la trouverez bien extraordinaire; elle ne se fait que de

cinquante en cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a

d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce sont des choses

horribles.»--(25 juillet) «Je n'ai pas eu le courage d'assister à cette

horrible exécution des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que

j'en ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien

y être, à moins de bonnes attestations de médecins d'être à l'extrémité,

car autrement on eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais

que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui s'y passoit. Mais

ce qu'on a vu exercer de cruautés à la mort de ces misérables, c'est ce

qu'on ne vous peut décrire[682].» Ne se croirait-on pas revenu à Philippe

II et au duc d'Albe?

[682] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 59.

Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de Villars pour madame

de Coulanges eût mis un peu de froideur entre elle et madame de Sévigné,

si friande pour sa fille de nouvelles de première main, elles ne

laissèrent pas, néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci,

datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace d'une

correspondance malheureusement perdue; on y voit, en outre, que la jeune

reine conservait fidèle souvenir des amis de sa mère, restés les siens:

«J'ai reçu, par cet ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne

saurois lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en aie. J'ai

fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné parle d'elle et de

ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne

grâce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses

jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement qu'à faire

quelques tours de chambre, et à huit heures et demie, tous les soirs, à

la conduire dans son lit. Elle m'a ordonné de vous faire à toutes deux

bien des amitiés... La reine me demanda fort des nouvelles de madame de

Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver à Paris[683].» Louise

d'Orléans savait, comme tous les amis de la marquise de Sévigné, les

moyens de plaire à cette mère idolâtre.

[683] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (6 mars 1680), p. 40.

Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en jour mieux à la

cour d'Espagne, madame de Villars peut transmettre à madame de Coulanges

ce résumé fidèle et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si

j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent. L'ennui du palais

est affreux, et je dis quelquefois à cette princesse, quand j'entre dans

sa chambre, qu'il me semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le

touche, tant il est répandu épais. Cependant je n'oublie rien pour faire

en sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher de le moins

sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gâter, en la

flattant de sottises et de chimères, dont beaucoup de gens ne sont que

trop prodigues.... Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du plaisir à

voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle. Nous chantons

ensemble des airs d'opéra. Je chante quelquefois un menuet qu'elle danse.

Quand elle me parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de

discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations. Quand elle

sort, rien n'est si triste que ses promenades. Elle est avec le roi dans

un carrosse fort rude, tous les rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les

usages d'Espagne; et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on

les changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que je ne

comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché par mer et par terre,

et au poids de l'or, quelque femme d'esprit, de mérite et de prudence,

pour servir à cette princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on

qu'elle n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers le roi

avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun à

espérer dans cette cour; mais, comme je n'ai aucun personnage à faire

auprès d'elle, et que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de

pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me fait beaucoup

d'honneur de vouloir que je sois souvent auprès d'elle; mais quand cela

n'est pas, je ne meurs point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime

bien autant m'aller promener[684].»

[684] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (28 mai 1680), p. 54.

Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce soin de ne pas

s'immiscer dans des débuts délicats, et sa crainte d'en être soupçonnée,

la duchesse de Villars n'était pas depuis un an à Madrid, que, déjà, les

ministres espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer une

influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au mois de mars 1681,

ils en vinrent jusqu'à demander le rappel de M. de Villars, auquel on ne

reprochait rien, mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient

surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame de Coulanges,

qu'elle est pure de toute intrigue. «Vous et mes enfants, lui écrit-elle,

me dites que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que

c'est que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi, ne nous

disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu apprendre la

langue du pays, on ne diroit pas que ç'a été avec les femmes, non plus

qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement de

la reine.... Avec toute la tranquillité que doit inspirer le repos d'une

bonne conscience, je suis pourtant affligée du malheur que j'ai de ne

pouvoir quasi douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien

sinistrement devant tout ce qu'il y a de plus grand et de plus

respectable dans le monde; et ce que je souffre à cet égard, me fait

porter une véritable envie aux gens dont on n'a jamais entendu parler ni

en bien ni en mal[685].» Ce qu'il y a _de plus grand_, c'est Louis XIV,

et ce qu'il y a _de plus respectable_, évidemment madame de Maintenon.

[685] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (3 avril 1681), p. 101.

Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son pouvoir la duchesse

de Villars à Versailles et à Paris, et celle-ci reconnaît dans ses

lettres ces bons offices par d'inimaginables flatteries[686]. Mais Louis

XIV n'avait point encore révélé sa politique future envers l'Espagne;

vingt ans devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils sur

le trône de Charles II. Il était alors dans la période de ces ménagements

habiles par lesquels il savait toujours masquer la préparation de ses

hardis desseins. Il eut l'air de faire une concession à l'influence

rivale de la France, et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de

Villars, toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre ne

paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que d'être trop bien

reçus par la jeune reine, toujours fidèle et trop fidèle à son ancienne

patrie.

[686] _Ibid._ Voy. notamment la lettre du 8 août 1680.

Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie dix ans après.

Madame de La Fayette qui a raconté la tragique mort d'Henriette

d'Angleterre, nous donne aussi des détails sinistres et précis sur la fin

de cette nouvelle et innocente victime de la scélératesse des cours. «La

reine d'Espagne, lit-on dans les _Mémoires de la cour de France_, mourut

empoisonnée. Elle en avoit toujours eu du soupçon, et le mandoit presque

tous les ordinaires à MONSIEUR. Enfin MONSIEUR lui avoit envoyé du

contre-poison qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne aimoit

passionnément la reine; mais elle avoit conservé pour sa patrie un amour

trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit

qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle ne le mettoit pas

dans les intérêts de la France, tout au moins l'empêcheroit-elle d'être

dans des intérêts contraires, ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet

empire, prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir se faire.

La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a jugé, par une tasse de

chocolat. Quand on vint dire à l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se

transporta au palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que

les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il se retirât,

et le lendemain on l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençoit à

n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur d'assurer MONSIEUR qu'elle

ne songeoit qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois

qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenoit

augmenta beaucoup les soupçons au lieu de les diminuer. Elle mourut plus

âgée de six mois que feue MADAME, qui étoit sa mère, et qui mourut de la

même mort, et eut à peu près les mêmes accidents[687].»

[687] _Mémoires de la cour de France_, par madame de La Fayette

(Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232).

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 27 / 33 段