sans doute d'en disposer ainsi qu'il en avait témoigné le désir:
l'absence de testament fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse
de Lesdiguières, sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille de Grignan
se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût été si utile. Le souvenir
et le regret de l'inutilité de ses efforts à cet égard, poursuivent
encore à un an de là madame de Sévigné passant au pied du château de
Nantes où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde et d'où il
s'était évadé avec une grande audace. «Nous venons d'arriver en cette
ville si bien située (écrit-elle à sa fille le 13 mai 1680); je ne puis
jamais passer au pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce
pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne
le sauriez penser. Je passe entièrement sur cet article sur quoi il y
auroit trop à dire; il vaut mieux se taire mille fois; peut-être que la
Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond[644].» Ce
passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns que la mort du
cardinal de Retz n'avait pas été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait
lui-même abrégé ses jours, par le poison sans doute[645]. M. Monmerqué
estime que cette double opinion n'est pas fondée. Il fait remarquer avec
raison que madame de Grignan ayant assisté comme sa mère aux derniers
moments du cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail qui
lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette mort inopinée aura été
_funeste_ à la fortune de madame de Grignan, en empêchant le prélat de
faire en faveur de son fils des dispositions testamentaires qu'il
semblait avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication
on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage suivant d'une lettre écrite
par madame de Sévigné à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an
que je vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis fit une
grande perte[646].» Une preuve que la mort du cardinal de Retz fut
naturelle nous paraît encore résulter de ce fragment tiré d'une lettre du
18 août de la même année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma
fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos soins
aimables, que je dois mettre sur mon compte, et quels secours je tirois
de vos conseils, et cet Anglois, _et ce cardinal y qui mourut, ce me
semble, de la maladie de l'abbé_[647].»
[644] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 269.
[645] Deuxième édition des _Lettres inédites_ (Paris, Bossange),
note à la lettre Ve, p. 204.--Notes de M. Monmerqué, _Lettres de
madame de Sévigné_, t. V, p. 422 et VI, p. 269.
[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 433.
[647] T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des
_Mémoires_ du cardinal de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac
dans la collection Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve
d'intéressantes pièces relatives à la seconde partie de sa vie.
Dans le tome III des _Lettres d'Antoine Arnauld, docteur de
Sorbonne_ (Nancy, 1727, p. 153 et 155) il faut recueillir aussi
deux lettres de condoléance adressées par le célèbre docteur à
madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis de Port-Royal,
autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong a remarqué avec
raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient bien des faits
depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement
consultées par l'histoire.
CHAPITRE IX.
1679-1680.
Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours
nouvelle de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la
mère et la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II,
roi d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine
à Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de
Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame
de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
l'estime publique et les regrets de la cour.
La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre, sous la conduite de
son mari, et en compagnie de son fils et des deux demoiselles de Grignan,
«dans une santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy), pour
qu'elle en soit continuellement en peine[648].» Ces préoccupations, dues
à l'excessive maigreur de sa fille, durèrent encore près d'une année.
Afin de ménager madame de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande
partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre, en diligence
d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le Rhône, de cette dernière ville
à Grignan[649].
[648] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 474.
[649] On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux
sur les moyens de voyager alors, par les _Coches_ d'eau et les
_Diligences_, nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M.
Eugène d'Auriac, intitulé: _Histoire anecdotique de l'Industrie
française_, in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv.
A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec sa fille, on est tenté de
reproduire ses plaintes, toujours répétées, mais toujours nouvelles, sur
la cruelle destinée qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de
cette idole de son cœur. Nous ne voulons point faire subir au lecteur
d'inutiles redites. La maternelle tendresse de madame de Sévigné n'est
point à prouver; non qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis
quelque temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains
d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment les longues et monotones
réputations. Mais nous nous sommes promis de couler à fond ce qui
concerne les démêlés qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés
souvent invoqués pour établir que cette grande passion affichée de madame
de Sévigné n'avait été qu'un thème littéraire, un sujet d'amplification,
une vanité de cœur, née du désir de paraître, dans son temps, la plus
tendre mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre
quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller. Ces querelles,
dans toute leur vie, se sont reproduites trois fois: en 1674, et M.
Walckenaer a fait connaître à quel propos[650]; en 1677, et nous avons vu
que le souci réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans
cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu à dire pour
laisser incomplet un exposé qui ne pouvait trouver place dans les notices
et biographies publiées jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur
cadre trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires nous a
sollicité à reproduire dans son entier.
[650] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p.
140-142.
Madame de Sévigné est restée le double type du genre épistolaire et de
l'amour maternel. On dit indifféremment l'auteur des Lettres, et la mère
de madame de Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de son
recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi dans toute sa sincère
exagération et son adoration inquiète; et, selon nous, les passages les
plus troublés, ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces
deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve d'une tendresse avec
raison devenue proverbiale. Ils prouvent aussi, toute différence de
caractère gardée, la véritable et solide affection de madame de Grignan,
dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la situation
difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs souvent
contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons donc réunir ici les
quelques fragments qui se lisent encore sur ce sujet dans la
correspondance de madame de Sévigné, après le départ de sa fille: ils
sont la dernière et plus caractéristique expression de ces querelles
faute de s'entendre.
Comme à la précédente séparation, une fois partie, madame de Grignan,
qui, afin de complaire à son mari, avait refusé de prolonger son séjour à
Paris, a senti ce que dans ces derniers mois son humeur malheureuse
pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle mère. Son âme
droite et son cœur honnête, s'exagérant l'offense, prodiguent les
réparations, et, dès ses premières lettres, écrites à chaque étape, elle
se répand en tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé ses
regrets.
Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à Livry. C'est de là qu'elle
répond à sa fille:
«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois besoin d'être
instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre
en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre
repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de
pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout ce que vous avez
d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que
je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une
douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme, me guérit en
un moment comme par une puissance miraculeuse, et mon cœur retrouve
toute sa tendresse qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon
les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs
fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que
vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites
toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon
âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût
à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non
pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser
et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et
que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner, me sont
plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre
cœur étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par
exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on vouloit vous
ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures[651]? Et le moyen
que je pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient
fondés: c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez
une conduite qui étoit plus capable de faire ce que vous craigniez, si
c'étoit une chose faisable, que tous les discours que vous supposiez
qu'on me faisoit: ils étoient sur un autre ton; et puisque vous voyiez
bien que je vous aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste
pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire
connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup à me taire; j'étois
digne de louange dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviens
que deux ou trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je
n'entendois point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles
injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point
comme disoit le maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des
gens qui ont la gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on se trouve
toujours bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être
de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans
ce discours, il est peut-être mal à propos[652].....»
[651] Ceci se rapporte à Corbinelli.
[652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429.
Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma très-aimable, votre
lettre de tous les jours, et puis enfin d'Auxerre. Cette lettre m'étoit
nécessaire. Je vous vois hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux
repos; car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites plus que
je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que je n'en aie pas tous les
sujets du monde? Je ne sais pas ce qui vous repasse dans la tête; pour
moi, je ne vois que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos
caresses; je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu, et que c'est
là ce que je regrette, sans que rien au monde puisse m'effacer un tel
souvenir, ni me consoler d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma
très-chère, que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous peut
jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi assurée de conserver
toutes les autres choses qui sont à vous[653]!» Le surlendemain, d'un
style plus tendre encore, elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et
comme j'ai peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je suis
déjà trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la
tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas
supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connoissez;
je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font
mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous,
ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois
pas de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des
vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos
lettres aimables font toute ma consolation; je les relis souvent, et
voici comme je fais: je ne me souviens plus de tout ce qui m'avoit paru
des marques d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne
vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et
écrites, pour le véritable fond de votre cœur pour moi. Êtes-vous
contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais
douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette
conduite[654]?»
[653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1679), t. V, p. 433.
[654] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1679), t. V, p 435.
Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette passion
maternelle, qu'on a eu raison de comparer à l'amour même, artisan
d'émotions et de trouble, et qui s'accroît par la souffrance:
«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je vous voyois et
vous embrassois encore; il me semble que je ne pourrai jamais avoir le
courage de passer un mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère
enfant. Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des heures
de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession vous avez prise
de mon cœur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête! Vous avez
raison d'en être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne
craignez point de passer le but; allez, allez, portez vos idées où vous
voudrez, elles n'iront pas au delà: et, pour vous, ma fille, ah! ne
croyez point que j'aie pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas
aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je m'abandonne sur ce
pied-là, et j'y compte sûrement. Vous me dites que votre cœur est comme
je le puis souhaiter et comme je ne le crois pas; défaites-vous de cette
pensée, il est comme je le souhaite et comme je le crois. Voilà qui est
dit, je n'en parlerai plus, je vous conjure de vous en tenir là, et de
croire, vous même, qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me
remettre devant les yeux cette vérité, qui est toujours dans le fond de
mon cœur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m'ôter les
illusions et les fantômes qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit
une fois, ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes
qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé, et vous y trouverez
toujours, je dis _toujours_, le même cœur persuadé du vôtre, ce cœur
qui vous aime uniquement, et que vous appelez _votre bien_ avec justice,
puisqu'il ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui ne finiroit
pas naturellement, la source étant inépuisable, et parlons, ma chère
enfant, des fatigues infinies de votre voyage[655]......»
[655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 439.
Facile aux concessions vis-à-vis de sa fille pour les personnes
médiocrement aimées, madame de Sévigné ne lui cède jamais pour ce qui
concerne ses vrais amis, ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la
loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions trop
souvent injustes avec une vivacité qui surprend et plaît en même temps.
C'est surtout du calomnié Corbinelli qu'elle se fait le défenseur
obstiné. «Vous me répondez trop _aimablement_ (écrit-elle à madame de
Grignan dans la lettre suivante); il faut que je fasse ce mot exprès pour
l'article de votre lettre, où vous me paraissez persuadée de toutes les
vérités que je vous ai dites sur le retour sincère de mon cœur: mais que
veut dire _retour_? mon cœur n'a jamais été détourné de vous. Je voyois
des froideurs sans les pouvoir comprendre, non plus que celles que vous
aviez pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont touchée
sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit une sorte d'injustice
dont j'étois si bien instruite et que je voyois tous les jours si
clairement qu'elle me faisoit petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne
du contraire! Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette injuste
disgrâce! je le retrouvois toujours le même homme, c'est-à-dire
fidèlement appliqué, avec tout ce qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous
servir solidement[656].» Mais la gouvernante de la Provence était partie
pleinement réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant, elle
ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes à ceux de sa mère.
[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1679), t. V, p. 449.
Au commencement d'octobre, madame de Grignan, bien confessée, bien
pardonnée, mourante, suivant sa mère, mieux portante selon son mari,
arriva dans son château, où elle devait trouver le repos et une entière
guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait de réaliser
quelques économies rendues nécessaires par le séjour coûteux de la
capitale. Ce fut, nous l'avons dit, la fin des querelles, mais non des
explications, et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons
ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement amené par un accès de
cordiale confiance de la part d'une cousine, mademoiselle de Méri, sœur
de M. de la Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par son
esprit susceptible et ses manières peu ouvertes:
....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de
douceur, d'espèce de société, de confiance, même superficielle, que tout
cela me mène loin! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité
que moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que vous vissiez
comme cela va bien, quand notre cousine veut: elle me témoigna, l'autre
jour, qu'elle savoit en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût
bien voulu en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité, et
je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs
autres choses[657]. Voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants! Mais
quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on
croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est
pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées
sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter; que les choses les plus
répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance
et une injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles
et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et
franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumé à ces chemins
raboteux; et quand ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit
espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent
éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en parle,
c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur: si ce retour
pouvoit durer, je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je
vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle pas
toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un radoucissement de
sang, entretenu par des conversations douces et assez sincères, et point
comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je suis contente, et je
vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des rudesses
me tiendroit lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de
confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent
vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi[658].»
[657] Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule
campagne amoureuse du baron de Sévigné.
[658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 novembre 1680), t. VII, p 38.
Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de la séparation.
Madame de Sévigné prévoit le retour de sa fille, et, de peur d'une
rechute qu'elle veut empêcher à tout prix, soit par apostrophe directe,
soit sous le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire sur
son esprit une impression salutaire et définitive. Dans toute la suite de
la correspondance on ne trouve plus rien de ce style. Le lecteur sait
donc bien maintenant, car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut
penser de ce point délicat de la biographie de madame de Sévigné et de sa
fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants, et ce n'est certes
point de l'indifférence que prouvent ces brouilles d'un jour suivies de
tendres raccommodements.
La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de revenir dans un an.
Cette année fut passée par madame de Sévigné moitié à Paris, et moitié en
Bretagne. Mais avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire
connaître à sa fille toute une série d'événements dont l'importance
croissante donne à sa correspondance de cette date un prix vraiment
exceptionnel. On y trouve, en effet, avec des détails qu'on demanderait
vainement aux autres chroniqueurs contemporains,--les mariages de Louise
d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti avec la fille de la
Vallière, et du Dauphin avec la princesse de Bavière; le règne éphémère
de mademoiselle de Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la
sinistre affaire des _Poisons_, la disgrâce imprévue de M. de Pomponne,
la mort de Fouquet, et enfin celle de La Rochefoucauld. Certes, il y
aurait là de quoi faire un volume bien rempli, mais nous avons tant à
dire encore, et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons
forcément, et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas de ces
sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement susceptibles.
Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la belle et
infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa mère destinée au malheur.
Déjà, le 20 juillet, la marquise de Sévigné avait annoncé à Bussy les
préparatifs d'une union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il
voulait jouer dans les affaires de l'Espagne[659]. Mais l'ambition de
Louise d'Orléans, si ce n'est son cœur, était ailleurs. Se doutant, la
première, du désir de la jeune princesse d'épouser le Dauphin, la grande
_Mademoiselle_ avait reproché à son père, à qui elle attribue les mêmes
projets, de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera,
disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et si elle n'épouse
pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par
l'espérance qu'elle en aura eue[660].» Aussi, quand il fut question, pour
la fille de MONSIEUR, de quitter la France, même aux magnifiques
conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle ne put
s'empêcher de manifester son désappointement et sa tristesse. «Je vous
fais reine d'Espagne, lui dit le roi, que pourrois-je de plus pour ma
fille?--Ah! lui répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce[661]!»
A en croire MADEMOISELLE, le Dauphin, pas plus que Louis XIV, n'avait
donné à entendre qu'il désirât ce mariage, et lorsqu'il vint féliciter sa
cousine, soit défaut naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une
passion qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander de lui
envoyer de Madrid un produit du pays, appelé _du Tourou_, ajoutant, pour
toute gracieuseté, _qu'il l'aimait fort_. «Cela la mit au désespoir, dit
MADEMOISELLE, et elle ne l'oublia pas[662].»
[659] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 414.
[660] _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, 4e partie, année
1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488).
[661] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap XXVI, p. 296.
[662] _Mémoires_, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise
d'Orléans, voir _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 444, et
surtout le _Mercure Galant_ (2e vol. de septembre), ainsi que le
no 73 de la _Gazette de France_.
La correspondance de madame de Sévigné est toute pleine des douleurs et
des larmes de cette pauvre Louise d'Orléans, si désolée de quitter la
France pour aller s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais
espagnols. «La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à madame de
Grignan, dans sa première lettre[663]. «La reine d'Espagne, ajoute-t-elle
le 18 septembre, crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout
le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces
désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà l'heure de la
messe; le roi lui dit: «Madame, ce seroit une belle chose que la reine
catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit
qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique[664].»
[663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre 1679), t. V, p. 426.
[664] SÉVIGNÉ, _Lettres_, ibid., p. 432.