fois pour toutes, comme je suis pour vous. Je n'ai point l'esprit de vous
le dire; je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce,
tenez-vous donc à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse
sensible et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne sais
pas quel effet peut faire en vous l'opposition que vous dites qui est
dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit pas si grande dans nos
sentiments, ou qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire pour moi,
puisqu'il est vrai que mon attachement pour vous n'en est pas moindre. Il
semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela augmente mon
amitié plutôt que de la diminuer: enfin, jamais, ce me semble, on ne peut
aimer plus parfaitement. Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée
que de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant rien que ce
qui me paroît vous être le plus utile. C'est dans cette pensée que j'ai
eu toutes les conversations avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire
que vous avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte de
la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne sait pourquoi il
l'a perdue. Il croit devoir être le premier de vos amis, il croit être
des derniers. Voilà ce qui cause ses agitations et sur quoi roulent
toutes ses pensées. Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que
l'amitié que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon et si
utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit contester, ne
lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur pour lui, soutenant que vous
aviez un fonds d'estime, d'amitié et de reconnoissance, qu'il
retrouveroit s'il prenoit d'autres manières; en un mot, disant toujours
si précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si bien son
esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois d'être louée de faire
quelque chose de bien pour vous, il me sembloit que ma conduite l'eût
mérité. C'est ce qui me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte
conduite, il me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli,
qui la méritoit justement comme moi, et encore moins, s'il se peut, car
il a plus d'esprit et sait mieux frapper où il veut. C'est ce que je
n'ai pas encore compris, non plus que la perte que je vois que vous
voulez bien faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un cœur si aisé à
gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre la peine. Il croyoit
avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds d'amitié dont je lui avois
toujours répondu; car j'ai cru bien faire de travailler sur ce fonds;
mais je ne sais comme tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre
manière. Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il s'est
trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère, m'étant moi-même
appuyée sur sa parole pour la souffrir; est-il possible que cela puisse
faire un si grand effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal
deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé: voilà qui
est fait; c'est une chose non avenue, cela ne vaut pas, en vérité, le ton
que vous avez pris. Je crois que vous avez des raisons; j'en suis
persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne
seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire auprès du
roi, quelle succession, quel avis, quelle économie pourroit jamais vous
être si utile, qu'un cœur dont le penchant naturel est la tendresse et
la libéralité, qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour
vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, qui a pour
confident toute votre famille, et dont la conduite et l'absence ne
peuvent, ce me semble, vous obliger à de grands soins? Il ne lui faudroit
que d'être persuadé que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru
que vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, parce que ce
temps est passé. Voilà ce que je vois du point de vue où je suis; mais
comme ce n'est qu'un côté, et que du vôtre je ne sais aucune de vos
raisons ni de vos sentiments, il est très-possible que je raisonne mal.
Je trouvois moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette source
inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de choses, qu'il étoit bien
naturel de travailler sur ce fonds.
«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. Vous disiez bien
cruellement, ma bonne, que je serois trop heureuse quand vous seriez loin
de moi, que vous me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me
contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cœur percé, et
fondre en larmes. Ma très-chère, vous ignorez bien comme je suis pour
vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès
de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les
plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis
quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments,
du peu de part que j'ai à votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié
que vous avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de
confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement; mais enfin, je
me dis que c'est mon malheur que vous êtes de cette humeur, qu'on ne se
change point; et, plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse
d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot
d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me fait tout oublier.
Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et le
fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous
pensiez que je puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si
vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà comme elle
est invariable et toujours sensible. Tout autre sentiment est passager et
ne dure qu'un moment, le fonds est comme je vous le dis. Jugez comme je
m'accommoderai d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je ne sens
plus, et qui m'ôte une créature dont la présence et la moindre amitié
fait ma vie et mon unique plaisir. Joignez-y les inquiétudes de votre
santé, et vous n'aurez pas la cruauté de me faire une si grande
injustice; songez-y, ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous
en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des forces a
toujours été par votre faute et l'incertitude de vos résolutions; car,
pour moi, hélas! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre santé, votre
présence, et de vous retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la
force des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément
contre vous. Il faudroit quelquefois ménager ceux qui pourroient faire un
bon personnage dans les occasions. Ma pauvre bonne, voilà une abominable
lettre; je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous dire
comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain, je ne veux point de
réponse; Dieu vous en garde, ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi
seulement et me demandez pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je
puisse trouver du repos dans votre absence[632].»
[632] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
p. 204.
Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à cette délicate et
pénible situation. Vers le milieu du mois d'août, le cardinal de Retz,
dont la santé semblait s'être raffermie depuis son retour, tomba
subitement malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès que
ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la complète divergence
d'opinions des médecins et des personnes qui le soignaient à l'hôtel
Lesdiguières, où il s'était alité. Sa maladie paraît avoir été une
véritable fièvre pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les
moyens impuissants de la vieille médecine, quand on avait sous la main le
remède infaillible, le _Quinquina_, introduit, depuis quelques années,
avec de grandes contestations de la part de l'École, mais alors,
précisément, popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier
Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse écorce du Pérou des cures
éclatantes qui, en peu de temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne
l'appelait plus que l'_Anglois_, et son remède qui était du vin fortement
saturé de quina, le _remède de l'Anglois_.
Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina, étaient faites pour
séduire un esprit hardi et porté aux nouveautés comme le cardinal de
Retz, et, quelque temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile
et si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une fièvre
catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le cardinal qui décida
facilement son amie, vraie disciple de Molière à l'égard de la
pédantesque Faculté, à faire appeler l'_Anglois_ pour soigner son
Bien-Bon. En quelques jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de
l'abbé de Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte de
complication fâcheuse, une oppression de poitrine qui avait grandement
effrayé madame de Sévigné. Aussi, dès que la fièvre du cardinal de Retz
eut pris une tournure alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives
à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré, soutenue en
cela par sa fille et madame de la Fayette, qui, comme elle, visitaient
assidûment l'hôtel de Lesdiguières. Mais elles n'y avaient pas la même
influence que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques autres
amis considérables, paraissent avoir été opposés à l'emploi du curatif
nouveau, soit par crainte de froisser les sommités médicales qui
entouraient le cardinal, soit, ce qu'il vaut mieux penser, par une
conviction contraire à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal
emportement, mais que, cependant, le malade réclamait avec insistance.
Après quelques jours de ces débats funestes, et devant l'impuissance
avouée de l'École officielle, on se décida enfin à recourir au chevalier
Talbot. A la vue du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler
trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures de
l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier soupir, à la grande
désolation de madame de Sévigné, empressée de raconter cette mort et sa
douleur à son correspondant des choses délicates et intimes, le comte de
Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil de Millevoye, dont
l'importance se trouve, par ces détails, confirmée une fois de plus:
«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous allez apprendre, et
quelle douleur j'ai à supporter! M. le cardinal de Retz mourut hier,
après sept jours de fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât
du remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience de
notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et que ce fût même cette
Éminence qui nous décidât pour nous tirer de la cruelle Faculté, en
protestant que s'il avoit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce
médecin anglois. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il a la
fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des faiblesses; il a un
hoquet qui marque la bile dans l'estomac. Tout cela est précisément ce
qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux
de cet Anglois. Mme de la Fayette, ma fille et moi, nous crions
miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut
pas que personne décide, et chacun, en disant: Je ne veux me charger de
rien, se charge de tout; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a
premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits
verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car la casse
n'est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce
pauvre cardinal fut à l'agonie, ils consentirent qu'on envoyât quérir
l'Anglois: il vint et dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts.
Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que
l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer.
«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon cœur, par cette
confiance qui me fait vous dire plus qu'aux autres, car il ne faut point,
s'il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n'a que trop
justifié nos discours, et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans
faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement à l'esprit. Ma
fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose parler de son départ; il
me semble pourtant que tout me quitte et que le pis qui me puisse
arriver, qui est son absence, va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur
et madame, ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes
tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence de notre bon
abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois cent choses à vous dire, mais
le moyen, quand on a le cœur pressé[633]!»
[633] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (25 août 1679), éd.
Klostermann, p. 35.
Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets honorent celui qui
les inspire et celle qui les ressent. Le même jour, la marquise de
Sévigné mande cette perte à Bussy, dans des termes également sentis,
quoiqu'on y trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi, mon
cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il étoit
aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connoissoient. J'étois
son amie depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des marques
tendres de son amitié. Elle m'étoit également honorable et délicieuse. Il
étoit d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre
continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du
cœur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du
médecin anglois l'a ressuscité. Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de
Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort
étoit marquée et cela ne se dérange point[634].» La réponse de Bussy est
assez sèche: «Votre lettre m'a d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai
été fâché de voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et
je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de M. le cardinal de
Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous deux, et quand je ne le
regretterois pas par l'estime que j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il
m'avoit promise, je le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de
qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis ravi que le
bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est encore plus nécessaire que
Son Éminence[635].»
[634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.
[635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août), p. 423.--_Corresp. de
Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.
Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls détails que nous
possédions sur la mort du cardinal de Retz, comme presque seule elle nous
a fait connaître l'emploi de ses dernières années. Dans la publication
mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs aux
personnages notables du temps, nous lisons cependant ces quelques lignes
qui ont échappé aux biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour
plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances de ses
dettes...... Sa résignation à la mort a été admirable. Il a employé ses
derniers moments à des actes d'humilité, et voulu être enterré à
Saint-Denis, hors le chœur, et sur la main droite, et sans aucune
cérémonie. Il a été porté dans un carrosse, avec un seul prêtre, comme il
l'avoit expressément demandé. Messieurs de l'Abbaye n'ont pas laissé de
lui faire tous les honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir
son corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort, une chose
très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis quelque temps, pour
lui demander l'idée d'un parfait cardinal, afin qu'apprenant de lui les
qualités qu'il jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix
sans connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime pour M. le
cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé à cet ouvrage. Il est mort
âgé de soixante-six ans[636].»
[636] _Mercure galant_ de septembre 1679, p. 194.
En avril était morte la duchesse de Longueville et en juillet la non
moins fameuse duchesse de Chevreuse. Ainsi disparaissaient, en plein midi
de la royauté triomphante, ces premiers acteurs de la Fronde, dont les
noms, coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court instant le
souvenir effacé de leur importance évanouie. Vingt-huit ans à peine
s'étaient écoulés depuis cette époque si pleine de bruit et de passions
heureusement contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal
(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives malavisées de
gratuite anarchie) avait grandi en force et en éclat!
Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages qui n'avalent ni
l'importance ni la célébrité du cardinal de Retz, n'eut point lieu à la
mort de l'ancien chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur
aucune oraison funèbre, œuvre délicate, on le conçoit, et, par
conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet, dans son panégyrique
du chancelier Le Tellier, ayant à louer la fidélité de son héros, pendant
la crise de 1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en camail,
et, en quelques traits de sa main de maître, il reproduisit, saisissante
pour tous, une physionomie peut-être unique dans l'histoire de nos
troubles et de nos mœurs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite,
dont les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire le
nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier celui que je vois partout dans
le récit de nos malheurs, cet homme si fidèle aux particuliers, si
redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni
l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que
nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin
il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le
courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté,
et enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant il connut son
erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais, pendant qu'il vouloit
acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets
et de puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il
sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori
victorieux de ses tristes et intrépides regards[637].»
[637] _Oraison funèbre du chancelier Le Tellier_, prononcée dans
l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686.
Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans le goût du temps, plus
détaillé, plus familier, mais également vrai quoique d'une manière bien
différente, avait couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle
s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce qui en
certifie la ressemblance et le prix: «Voilà un portrait qui s'est fait
brusquement sur le cardinal; celui qui l'a fait n'est point son intime
ami, il n'a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure;
il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon par toutes
ces raisons; je vous l'envoie et vous prie de n'en donner aucune copie:
on est si lassé de louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être
assuré que l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce
qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute naïve[638].
[638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 301.
_Portrait du cardinal de Retz._
«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue
d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a
une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses
paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse à souffrir
les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelques
apparences de religion. Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et
ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses,
presque toutes opposées à sa profession: il a suscité les plus grands
désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et
bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour occuper sa
place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, et à se flatter de la
fausse vanité de lui être opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec
habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert sa
prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse
l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une
vie errante et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris contre la
puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre, il
s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit et sans prendre cette
conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres.
Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa
réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins,
avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec
nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit,
et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune
lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à
raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des
aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus
que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a
le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à
ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins
qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est
incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication.
Il a plus emprunté de ses amis, qu'un particulier ne pouvoit espérer de
leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et
à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il
s'amuse à tout, et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser
pénétrer qu'il n'a qu'une légère connoissance de toutes choses[639].....»
[639] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 302. M. Walckenaer
(_Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 164) a parlé de ce
portrait, dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour
cette raison, nous avons omise. Elle a trait au départ du
cardinal pour Saint-Mihiel, départ dont l'auteur ne se montre
point la dupe.
Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné donne à sa fille le
nom de l'auteur de ce portrait, qui était pour elle un ami presque à
l'égal du cardinal de Retz. Elle lui fait connaître, en même temps,
l'opinion de ce dernier sur cette appréciation de son caractère que, par
une indiscrétion louable dans ses motifs, elle n'avait pu se tenir de lui
communiquer. «Il m'a paru, dit-elle, que l'envie d'être approuvé de
l'académie d'Arles pourra vous faire avoir quelques _Maximes_ de M. de La
Rochefoucauld. Le _portrait_ vient de lui, et ce qui me le fit trouver
bon, et le montrer au cardinal, c'est qu'il n'a jamais été fait pour être
vu: c'étoit un secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des
louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est ni intime ami, ni
flatteur. Notre cardinal trouva le même plaisir que moi à voir que
c'étoit ainsi que la vérité forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit
guère, et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais[640].» De l'aveu de
Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art infini et dans une
forme exquise, les parts sont faites égales à l'ombre et à la lumière, à
l'éloge et au blâme, est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire
plus en faveur du personnage, et la supériorité que déploya le cardinal
de Retz dans les négociations religieuses où il fut employé après sa
réconciliation avec la cour, n'est pas ici suffisamment accusée. Mais un
trait surtout, le plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis
par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un autre
contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit Saint-Evremont, que des
personnes qu'il considéroit manquoient des choses nécessaires, il
trouvoit mille moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour ménager
leur amour-propre. Les dernières années de sa vie, il leur distribuoit,
le premier jour de chaque mois, une somme assez considérable, qu'il
prenoit sur son entretien[641].»
[640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 318.
[641] _Mémoires du cardinal de Retz_, t. II, _Appendice_ (édition
faisant partie de la _Bibliothèque variée_ publiée par le
_Comptoir des Imprimeurs-unis_, sous la direction de Charles
Nodier.)
Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité du cardinal
de Retz savait forcer la main. Mais l'impassible philosophe, dont la
Fortune semblait vouloir fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de
la pension que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le prélat
généreux lui avait fait accepter. «Admirez en passant (écrit à ce propos
à son cousin la marquise de Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le
cardinal de Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner une pension
de deux mille francs; son étoile a, je crois, fait mourir cette
Éminence[642].» Et Bussy, rappelant la mort non moins inopportune d'un
protecteur encore plus puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre
ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne ne perd tant que
lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué que son étoile changeoit le bien
en mal, et qu'il portoit malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le
reconnoissoit pour son parent, et qui, sur ce pied-là, l'auroit avancé,
mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal de Retz veut lui faire
du bien: il ne passe pas l'année[643].»
[642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.
[643] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.