tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges fait bruit à la cour,» mande
le 23 novembre madame de Scudéry[616]. Six mois ne s'étaient pas écoulés
que des scènes vives et multipliées entre madame de Montespan et le roi,
vinrent faire connaître à tous un amour que Louis XIV désirait tenir
caché, amour violent comme une passion dernière de jeunesse attardée.
Voulant surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de tels faits, si
bien renseignée de ces mystères, l'histoire de la nouvelle galanterie
royale, nous renvoyons au chapitre suivant tous détails à cet égard, que
nous fournira avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec sa
fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même de l'affaire dite
_des Poisons_, qui commença aussi vers le même temps, et dont madame de
Sévigné, une fois sa fille partie, lui déroule au long l'histoire
vraiment inouïe.
[616] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 239.
Au mois de mai de cette année 1679, madame de Grignan avait formé le
projet de s'en retourner en Provence, car le désir du duc de Vendôme de
ne point encore quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29
du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à Bussy une douleur
pour elle toujours nouvelle: «Il y a dix jours que nous sommes tous à
Livry par le plus beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien;
elle vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain. Je
voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été: je crois que sa santé le
voudroit aussi, mais elle a une raison austère qui lui fait préférer son
devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit
se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci[617].» Mais
dès la lettre suivante elle reprend: «Ma fille ne s'en ira qu'au mois de
septembre. Elle se porte mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la
connoissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux[618].»
[617] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 401.--_Corr. de Bussy_, t. IV,
p. 371.
[618] SÉVIGNÉ, t. V, p. 409.
Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de Grignan à prolonger
de quatre mois son séjour à Paris, et fit aussi consentir M. de Grignan,
pressé pourtant de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant
tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui n'a jamais été
recherché, ni même, ce nous semble, soupçonné, et qui nous paraît
emprunter quelque lumière de certains points négligés de la
correspondance de madame de Sévigné.
On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on connaît aussi les
sentiments affectueux et publiquement manifestés de celui-ci pour cette
amie si ancienne et si fidèle, ainsi que pour sa fille[619]. Gondi avait
presque fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec le
marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être le parrain du
troisième enfant de madame de Grignan qu'il se plaisait à appeler _sa
nièce_, quoiqu'il n'y eût, au fond, entre eux, qu'une alliance fort
éloignée. On lui attribuait des intentions testamentaires favorables à la
maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline, sa filleule, que l'on
pensait qu'il laisserait une portion, peut-être la totalité d'une fortune
considérable encore, malgré de grands payements de dettes effectués
depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher d'une manière
toute particulière au jeune marquis de Grignan, qui annonçait une
intelligence heureuse et un charmant caractère. Il lui avait déjà
témoigné de loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses
sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris, un attachement
tout paternel et plein d'espérances. Comme la duchesse de Lesdiguières,
la plus proche parente du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà
puissamment riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de madame de
Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat.
[619] Conf. WALCKENAER, t. Ier, p. 20.
C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame de Sévigné, qui
devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait, la position gênée de son
gendre. En vue de sa réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que
pouvaient lui inspirer son amour passionné pour sa fille, son tact, son
adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable dévouement pour le cardinal
de Retz. Elle trouvait un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses
vœux et à ses projets, et employant sans restriction, dans l'intérêt des
Grignan, son influence récente, mais réelle, sur l'esprit du cardinal.
Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire à son
avenir, madame de Grignan était loin de mettre à sa poursuite la vivacité
et les soins de sa mère. La tournure de son caractère, sa susceptibilité,
sa roideur, la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au moyen duquel
les gens experts savent attirer à eux les successions les plus éloignées,
les plus improbables. Incapable, autant qu'elle, de rien tenter
d'excessif et de déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se
montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse, pour un homme dont
l'amitié présente, indépendamment de tout futur bienfait, était à ses
yeux un honneur et une source d'avantages.
Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal de Retz. Mais,
depuis son mariage, elle paraissait avoir apporté dans ses relations avec
lui une réserve, une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les
restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment qui lui était
demandé pour l'union de sa nièce avec le comte de Grignan, dont il
pressentait les embarras de fortune. Le médiocre penchant, parfois
visible, de celui-ci pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que
cette opinion peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit, on peut
trouver d'autres raisons du peu de cordialité qu'il éprouvait et que
très-probablement il contribua à inspirer à sa femme, et c'est ici que se
placent quelques aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on trouvera
vraisemblablement hasardés, et dont nous ne nous dissimulons pas la
délicatesse, sur la biographie de la fille de madame de Sévigné.
On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après beaucoup d'autres, la
réputation galante de l'abbé de Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien;
devenu cardinal, il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus
jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou fondé, rendre
des soins assidus à une jeune et jolie femme, qui, de son côté, se fût
montrée heureuse ou seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan
n'avait donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements souvent
manifestés par Retz, qui, sous le couvert d'une parenté illusoire, eût pu
prétendre à de faciles et dangereuses privautés. Rien ne permet de
supposer au prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont nulle
trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits du temps. Mais tout
dans la conduite de madame de Grignan dénote une préoccupation, un souci,
une crainte même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause et
l'explication plausible de sa froideur pour la _chère Éminence_ de sa
mère.
Cette froideur était intermittente, et la comtesse de Grignan en
témoignait plus ou moins suivant les oscillations de l'opinion et de la
médisance parisiennes. Parfois elle semblait répondre à l'affection
affichée de cet oncle pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce
passage d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite quatre ans
auparavant, à l'époque où le prince de l'Église, selon ses prôneurs
pleinement dégoûté, préludait par la démission de son chapeau à une
retraite que l'on disait sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz,
quitte prochainement son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on,
madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le jour avec ces
dames. Que dites-vous de cette retraite[620]?» Madame de Scudéry fournit
aussi la preuve que, même à l'époque où ce récit est parvenu, après le
retour si peu édifiant de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses
allures mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le vieil
homme subsistait toujours, sa pénitence au désert n'avait pu le changer.
«On dit, écrit à Bussy sa fidèle amie, le 23 novembre 1678, que notre ami
le cardinal de Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il
pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la vie? qu'est-ce qui
paroissoit avoir mieux renoncé à tout cela que lui?»[621] Bussy s'en
explique d'abord avec son voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me
mande, lui dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence
chez madame de Bracciano, qui, comme vous savez, étoit madame de Chalais,
fille de Noirmoutier. Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de
La Trappe revenir soupirer pour quelques dames de la Cour[622].» Dans sa
réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore son étonnement de voir
le cardinal, dont il avait admiré le renoncement, quitter la voie de
l'abbé de Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse des
Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au paradis par chez
madame de Bracciano, l'abbé de La Trappe est bien sot de tenir le chemin
qu'il tient pour y aller»[623]. C'est en tout bien tout honneur, nous
voulons le croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette
assiduité l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune et belle;
mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité dont ses moindres
actions étaient l'objet, suffisent pour expliquer et nous dirons
justifier la conduite de madame de Grignan, amoureuse de sa bonne
renommée.
[620] Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, _Corresp. de
Bussy-Rabutin_, t. III, Appendice, p. 435.
[621] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 240.
[622] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 244.
[623] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille
de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première
noces de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des
Ursins, duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom,
elle prit, vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux.
Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère la confidence de son
for intérieur et de ses scrupules à l'endroit du mondain prélat. Madame
de Sévigné, qui croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son
esprit et à sa raison, c'est-à-dire avec une foi tenant du culte, n'eût
point accordé aux plus malintentionnés le pouvoir d'effleurer même sa
pure réputation: d'un autre côté elle tenait son ami pour incapable
d'autoriser tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation aucune
qu'elle poussait madame de Grignan à rendre au cardinal des soins plus
assidus, et par reconnaissance d'une affection qu'elle lui certifiait, et
à cause des espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier
soutien d'une maison chancelante.
Déjà, en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu sa fille des
dispositions favorables de leur ami commun, mais dans des termes
indiquant qu'alors c'était à madame de Grignan, elle-même, que Retz
voulait laisser tout ou partie de sa fortune. On va voir dans le passage
suivant le peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite et
bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce que vous me dites de
l'avenir touchant M. le cardinal, il est vrai que je l'ai vu fort
possédé de l'envie de vous témoigner en grand volume son amitié, quand il
aura payé ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour que
vous en soyez informée; mais, comme il y a deux ans à méditer sur la
manière dont vous refuserez ses bienfaits, je pense, ma chère enfant,
qu'il ne faut point prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve
et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de lui faire
entendre vos résolutions; il est fort inutile, entre ci et là, de s'en
inquiéter.[624]» Évidemment c'était là aux yeux de madame de Grignan un
héritage compromettant.
[624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 14 juin 1675, t. III, p. 312.
Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser les présents en
apparence les plus innocents. M. Walckenaer a déjà parlé du refus de
cette cassolette d'argent, de forme gothique, valant trois cents francs à
peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel, avait voulu
envoyer comme souvenir à sa nièce[625]: rien ne put décider madame de
Grignan à accepter ce mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les
prières et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de noble à cette
vision de générosité, lui écrivait celle-ci; je crois n'avoir pas l'âme
trop intéressée, et j'en ai fait des preuves, mais je pense qu'il y a des
occasions où c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que
manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel
présent? à qui voulez-vous qu'il envoie cette bagatelle? Il a donné sa
vaisselle à ses créanciers; s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent
écus; c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi parer un
cabinet: on reçoit tout simplement avec tendresse et respect ces sortes
de présents, et, comme il disoit cet hiver, il est au-dessous du
_magnanime_ de les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant
d'attention[626].» Le cardinal, sans doute pour forcer la main à madame
de Grignan, s'étant obstiné à lui faire adresser dans son château ce
présent malencontreux, celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer[627].
«Savez-vous bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez pas pensé
droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal) a été piqué de la hauteur
dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié! Assurément
vous avez outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous
devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez
personne de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous
êtes seule de votre avis[628].» Nous dirons encore ici que ce don avait
trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement d'une excessive et
même ridicule générosité de caractère.
[625] _Mémoires sur madame de Sévigné_, tom. V, p. 167.
[626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), tom. III, p. 307.
[627] SÉVIGNÉ, _Lettres_, tom. III, p. 336.
[628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 sept. 1675), p. 460.
Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes ses dettes payées,
persistait dans son désir de témoigner à madame de Grignan son amitié «en
grand volume», le moment était venu pour elle de refuser, comme elle en
avait eu jusque-là le dessein, cette considérable et très-significative
marque d'une affection plus redoutée que cultivée. C'est alors, sans
doute, que Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par suite de
quelque maternelle insinuation de madame de Sévigné, soit plutôt par
l'effet d'un habile conseil donné par le fidèle et ingénieux Corbinelli,
s'arrêta à l'idée d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan.
Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame de Grignan
n'était pas en nom, et cependant le bien arrivait à ce qu'elle avait de
plus cher au monde. Nous pensons que c'est lorsque cette perspective
s'ouvrit devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur le point
de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu de son mari, à rester à
Paris, afin d'y suivre les chances qui se prononçaient en faveur de leur
maison.
Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan ne put prendre sur
elle de changer sa conduite vis-à-vis du cardinal de Retz. Elle eût
souhaité que la fortune vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper
elle-même; et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que nous venons de
dire, plus le dessein du cardinal prenait forme et couleur, plus elle
affichait de réserve et de froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa
tendresse maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la crainte
de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement elle avouait et
désavouait sa mère, qui, elle, marchait au but sans hésitation, sans
souci jugé superflu. Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli
indiscret, et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes défiances,
le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute à cela ce vice de caractère,
ce défaut d'expansion, de confiance, de communication relativement à ses
affaires domestiques, plus marqués encore à ce dernier voyage; que l'on
tienne compte enfin d'une jalousie véritable, non moins vive
qu'imméritée, contre l'ami le plus dévoué mais en même temps le confident
le plus secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation morale
de cette femme, d'ailleurs maladive de corps comme d'esprit, et, par
contre-coup, des tribulations, des souffrances de madame de Sévigné.
Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées encore que la
première agitation de 1677, dont nous avons entretenu le lecteur au
chapitre précédent, en mettant les textes sous ses yeux[629]. Nous
voulons procéder de même dans cette seconde occasion: il ne faut rien
perdre de l'expression de ces orages d'intérieur, car, intérêt de style
et éloquence du cœur à part, ce sont des pièces de ce procès
d'incompatibilité d'humeur qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère
idolâtre et à cette fille solidement dévouée.
[629] _V. supra_, p. 247.
Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet, d'une chambre à
l'autre, après une véritable scène d'amoureux, où l'on s'est dit de
désagréables choses, le cœur gros d'impatience, de tendresse, et surtout
de larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut de générosité où
chacune revendique pour elle seule les torts de la veille:
«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je n'ai pu supporter
votre injustice. Je vois plus que les autres les qualités admirables que
Dieu vous a données. J'admire votre courage, votre conduite. Je suis
persuadée du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes ces vérités
sont établies dans le monde, et plus encore chez mes amis. Je serois bien
fâchée qu'on pût douter que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez
point pour moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est moi qui
ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez hier au soir; et le
hasard a fait qu'avec confiance je me plaignis hier à M. le chevalier que
vous n'aviez pas assez d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me
les faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois affligée
et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des personnes à qui je ne
dis jamais rien de ce qu'il ne faut point dire. Vous me faites, sur cela,
une injustice trop criante; vous donnez trop à vos préventions; quand
elles sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez vous. Je
disois tout cela _uniquement_ à M. le chevalier, il me parut convenir
avec bonté de bien des choses; et quand je vois, après qu'il vous a parlé
sans doute dans ce sens, que vous m'accusez de trouver ma fille tout
imparfaite, toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier au
soir, et que ce n'est point cela que je pense et que je dis, et que c'est
au contraire de vous trouver trop dure sur mes défauts dont je me plains,
je dis: Qu'est-ce que ce changement? et je sens cette injustice, et je
dors mal; mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne, si
vous le voulez bien[630].»
[630] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
p. 202, année 1679.--Le second éditeur des _Lettres inédites_,
Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons de
préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain et
de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte.
Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà commencé, et madame de
Sévigné ayant peut-être un peu brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour
les ombrages de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa fille
allait faire à Versailles une expédition utile aux intérêts de sa maison,
celle-ci se permit quelques reproches, auxquels répond le billet suivant:
«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières
paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis
point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue,
ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde.
J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu
beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez
si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je
me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire où je ne
serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous
puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime à vous
regarder et à n'être pas loin de vous pendant que vous êtes en ces pays
où les jours vous paroissent si longs; ils me paroîtroient tout de même
si j'étois longtemps comme je suis présentement...[631].»
[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1679), t. V, p. 400.
Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous fournit la plus
curieuse de toutes les lettres de madame de Sévigné, publiées jusqu'ici
sur ces troubles de famille.
En remettant au chevalier de Perrin la correspondance de son aïeule pour
la première édition autorisée de 1734, la marquise de Simiane avait eu
soin d'en retirer ce qui accusait de trop vives discussions entre la mère
et la fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant la
preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour l'année 1677, on le
verra tout à l'heure pour cette nouvelle crise. Mais dans ce que la piété
trop timorée de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de la
netteté et de la franchise émue de cet accent maternel qui domine dans la
lettre qu'un hasard heureux avait mise entre les mains de Millevoye.
C'est toujours le même cœur idolâtre, mais qui veut en finir avec un
caractère malheureux, cause de chagrins renaissants. Toutefois, au
courant de ce langage inusité de froide raison et de maternelle autorité,
madame de Sévigné se sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à
l'idée d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus semblent
devoir hâter. Les autres parties de la lettre ont reçu leur commentaire
de ce que nous avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan à
l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz, ainsi que des
démarches qui étaient faites en vue de la succession du prélat. On y voit
encore que celui-ci avait cru devoir renouveler, mais sans plus de succès
que pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle, afin
d'éprouver la docilité de sa nièce en matière de présents.
Paris, 1679.