la perte d'un ami unique, qui était aussi pour le cardinal de Retz l'un
des _trois fidèles_ qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite
jusqu'à la frontière de la Lorraine[580]. Nous voulons parler de ce
d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours connu par la
correspondance de madame de Sévigné: cet ami si dévoué, si obligeant,
«trésor de bonté, de capacité, d'application, d'exactitude et
d'impénétrable discrétion;» cet homme _adorable_, _sans pareil_,
_inépuisable_, qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes
propres», et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»; _si
allant, si venant, toujours courant_, si habile à se multiplier qu'on
l'avait surnommé _les d'Hacqueville_, dans l'impossibilité de croire
qu'un seul pût rendre tant de services à la fois, et que madame de
Sévigné, dans sa reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour _le
grand d'Hacqueville_[581].
[580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 299.
[581] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74,
132, 268, 269, 411 et 432; t. V, _passim_.
Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami ne nous sont
point parvenues. Son meilleur éditeur, sans rien rapporter des
circonstances de cette mort, nous apprend qu'une note ancienne, inscrite
sur une lettre adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville,
énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le 31 juillet
1678[582]. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle Correspondance de
Bussy et de ses amis, quatre lignes négligées par les précédents
éditeurs, que nous reproduisons, malgré la nature des détails qu'elles
nous font connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de
Gaignères[583], est mort en sept heures de temps, après avoir pris un
lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant on l'a ouvert, et l'on a
trouvé que le lavement avoit fait crever un abcès qu'il avoit dans le
boyau[584].» Bussy repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange.
«Il faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes étrangères à
la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer au poison. Pour moi je
m'étonnois qu'avec le visage qu'il avoit il y avoit si longtemps, il eût
tant vécu, outre qu'il étoit si généralement aimé que personne n'en
vouloit à sa vie[585].»
[582] Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680.
[583] Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui
porte son nom à la Bibliothèque impériale.
[584] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 169.
[585] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 173.
C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers, que revient, dans
les correspondances du temps, ce mot sinistre d'empoisonnement, qui,
avant un an, va de nouveau épouvanter Paris[586]. Le passage si précis et
si peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire pour
enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère extraordinaire.
Cependant les soupçons dont parle le correspondant de Bussy ont été
recueillis par un autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des
Mémoires inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville serait mort
empoisonné, mais l'accuse lui-même (ceci est tout un monde de menées et
d'horreurs souterraines) d'avoir été le complice du cardinal de Retz et
de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant de longues
années, pour faire périr par le poison d'abord le cardinal Mazarin, et
plus tard Louis XIV et le Dauphin son fils[587]. Des preuves, l'abbé
Blache n'en donne point dans son œuvre, qui offre souvent des caractères
d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous ne devions rien
déguiser au lecteur de ce qui concerne les principaux personnages de
cette histoire[588].
[586] La première mention, réellement, se lit dans une lettre de
madame de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de
Monaco: «On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas
son mari quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus
juste, ou plus cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait
été empoisonnée: «Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son
mari est Italien.» (T. IV, p. 124 et 129.)
[587] _Mémoires de l'abbé Blache_ dans la _Revue rétrospective_,
t. Ier, p. 5 et suiv.--Conf. _Corresp. de Bussy-Rabutin_, note de
l'éditeur, t. IV, p. 488.
[588] Conf. sur d'Hacqueville WALCKENAER, t. I, p. 219; II, p. 8
et 121; III, p. 339.
Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de l'un des hommes
qui figurent souvent dans la correspondance de madame de Sévigné. Mais
pour elle ce n'était qu'un _ami de province_, c'est-à-dire un de ceux à
qui elle montrait une bienveillance un peu banale à cause de son séjour à
Aigues-Mortes, où il avait été relégué, ce qui lui permettait de donner à
madame de Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante. Nous
voulons parler de ce brillant et perverti marquis de Vardes, exilé en
1672 pour avoir dévoilé à la reine Marie-Thérèse les amours de son époux
et de la Vallière[589]. Lié depuis bien des années avec le disgracié,
Corbinelli avait été choisi par lui pour _son résident_ à Paris et auprès
des puissances, et, prudent et de bon conseil, il conduisait ses affaires
au contentement de toute la famille[590]. «C'est lui (écrit madame de
Sévigné, deux ans avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui
maintient l'union entre madame de Nicolaï (_belle-mère de Vardes_) et son
gendre; c'est lui qui gouverne tous les desseins qu'on a pour la petite
(_la fille de Vardes_); tout a relation et se mène par Corbinelli; il
dépense très-peu à Vardes, car il est honnête, philosophe et
discret[591].» En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de
mademoiselle de Vardes, une riche héritière, avec Louis de Rohan-Chabot,
duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu, il partit pour le Languedoc,
afin d'y faire consentir le père, à qui le roi demandait sa charge de
capitaine des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet, et le
prix probablement en être compté à sa fille. L'exilé voulait, au
préalable, obtenir comme compensation son retour à la cour. Corbinelli
revint du Languedoc avec la démission de Vardes et son consentement au
mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son rappel devant se
faire attendre encore cinq années[592].
[589] _Siècle de Louis XIV._ Chap. XXVI.
[590] SÉVIGNÉ (_Lettre du_ 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452.
[591] _Ibid._
[592] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 333, 335 et 340. _Corr. de
Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140.
Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de ses services,
Vardes, dont la générosité était connue, profiterait de cette occasion
pour accomplir, vis-à-vis de son résident, quelqu'un de ces actes de
libéralité qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans honte et
sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui, favorisé de la fortune, et
auquel il _appartenait_. Il n'en fut rien pour cette fois. Mais un ami,
devenu plus magnifique à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses
affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement supporté
jusque-là. «M. le cardinal de Retz, (mande à Bussy madame de Sévigné
toute joyeuse et à cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui
donne), le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a voulu donner
à Corbinelli une marque de son amitié et de son estime. Il le reconnoît
pour son allié, mais, bien plus, pour un homme aimable et fort
malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de Vardes
l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de services
importants, et enfin il lui porta, avant-hier, deux cents pistoles pour
une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je
n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a
que sa reconnoissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas
ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous
serez aussi aise que moi[593].» Bussy montre, en effet, un contentement
égal: «Si vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié que
j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que j'ai appris qu'il
a faites à notre ami, vous comprendriez combien je l'aime, et je suis si
content du cardinal que je lui souhaiterois dix ans de moins que son
pensionnaire; ce seroit le compte de tous les deux[594].» Lors de la
guerre de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services de
Corbinelli, resté pour lui un ami[595]. La parenté, prise évidemment pour
prétexte par Retz dans cet acte de libéralité, venait du mariage
d'Antoine de Gondi avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand
les deux familles habitaient ensemble à Florence[596]. Mais le cardinal
de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie, n'en était pas, en
1678, à découvrir cette particularité de l'histoire de sa maison. Il est
plus probable que ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli,
c'était un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une participation
habile et discrète aux faits qui avaient amené son retour à Saint-Denis,
ou pour mieux dire à Paris.
[593] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 383.
[594] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 269.
[595] _Mémoires de Bussy_, t. Ier, _passim_.
[596] _Histoire généalogique de la maison de Gondi_, par
Corbinelli et Pezay, Paris, 1705.
A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir tenu les Etats de la
Provence à Lambesc, vint rejoindre sa femme à Paris. En annonçant leur
clôture, de Visé ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de
Sévigné: «C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général de la
province, qui a clos cette assemblée, et le même qui nous a enlevé la
belle mademoiselle de Sévigné qui faisoit un des agréables ornements de
la cour[597].» Le mois suivant, le même recueil annonce que «le duc de
Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les mains du roi, pour son
gouvernement de Provence[598].» Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de
plaisirs qu'il venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort
peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement, qu'il laissa,
au gré de la cour, deux années encore entre les mains de son habile
lieutenant.
[597] _Mercure galant_, volume de décembre 1678, p. 266.
[598] _Ibid._, janvier, 1679, p. 300.
Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel nous trouvons à
emprunter des détails nouveaux et négligés par les éditeurs de madame de
Sévigné, nous apprend qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres
de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui, déjà, lors de la
mort de Turenne, avait su se faire applaudir en haranguant le roi au nom
du clergé[599], s'était de nouveau signalé en prêchant à Versailles à
l'occasion de la fête de tous les Saints. Après avoir constaté avec
complaisance «l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan,
coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la Toussaint, en
présence de Leurs Majestés,» le _Mercure_ de décembre ajoute: «Il seroit
difficile d'exprimer les applaudissements qu'il en reçut. Le roi,
lui-même, l'en félicita, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais
mieux entendu prêcher[600].» Le mot est fort, à cette époque où la chaire
retentissait de ces voix éloquentes ayant nom Fléchier, Bourdaloue,
Bossuet. Il est difficile cependant de révoquer en doute cette courtoisie
royale vis-à-vis du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il
paraisse pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du _Mercure
galant_, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement prêter au
roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus. Il y revient, et avec
plus de détails, en rendant compte au mois de janvier de l'année
suivante, des nouveaux succès obtenus par le coadjuteur à la station de
l'Avent, que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé de
prêcher devant la cour. Nous copions le _Mercure_, qui profite de
l'occasion pour faire l'éloge des divers membres de la maison de Grignan,
surtout de leur doyen vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes
situations du clergé provincial d'alors:
«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois, du succès qu'avoit
eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant devant le roi, le jour de la fête
de tous les Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si
j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a donné
d'applaudissements à ses derniers sermons de l'Avent. Il est certain que
Sa Majesté n'avoit de longtemps entendu un prédicateur, ni avec tant
d'assiduité, ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs
fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux prêcher. Tous les
compliments que lui a faits ce digne prélat, ont été aussi justes que
bien tournés; et dans les louanges qu'il a données au roi, il a conservé
toujours un certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs
la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la maison de
Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan, lieutenant de roi en
Provence, M. le chevalier de Grignan, mestre de camp et brigadier de
cavalerie, qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette
dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous avons vu agent du
clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque d'Arles, commandeur des
ordres du roi. Personne n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est
d'une vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire qu'il y a
peu d'hommes en France aussi éclairés que lui. J'irois loin si je
m'engageois à vous faire ici l'éloge en particulier de tous ceux que je
viens de vous nommer. Je vous dirai seulement une chose qui les fait
admirer de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit garder
entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale amitié l'un pour
l'autre, et ils vivent dans une si étroite correspondance, qu'il semble
qu'ils n'aient qu'un cœur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours
subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on peut prendre
pour un présage assuré d'une prospérité éternelle[601].» L'union des
Grignan, leur amour, leur fidèle dévouement de famille, ressortent de
toutes les pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf
toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est l'occasion de
cet éloge collectif, et dont nous verrons les coupables froideurs à
l'égard d'un oncle qu'il fuyait trop pour le bruit de Paris. Quant à la
prospérité présente de la maison de Grignan, madame de Sévigné nous dira
bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses de splendeur future
nous font un singulier effet à nous, qui connaissons les embarras alors
cachés du gouverneur de la Provence, et qui savons que madame de Simiane
se vit obligée, à quarante ans de là, de vendre le château de ses pères
pour payer les frais de leur faste traditionnel.
[599] Voir dans ce volume, chap. Ier p. 38.
[600] Volume de décembre, p. 252.
[601] _Mercure galant_, vol. de janvier 1679, p. 161.
M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils, âgé de sept ans,
fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur couvent les deux filles nées
de son premier mariage avec Angélique-Claire d'Angennes[602], et la
correspondance de la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout ce
monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs du temps, dans
l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était point définitivement établi, ne
l'ayant d'abord pris qu'à titre d'essai.
Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de la Ville, l'hiver était
des plus brillants. La paix mettait la joie dans tous les cœurs. C'était
à Saint-Germain qu'avaient encore lieu les fêtes royales, en attendant
l'achèvement de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles, appelé avec
raison un _favori sans mérite_, car il semblait un défi jeté à la nature
par une volonté impatiente de tout dominer, même les éléments. «Le roi
(dit à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678) veut aller samedi
à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par
l'impossibilité de faire que les bâtiments soient en état de le recevoir,
et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes
les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de morts: on cache
cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers, et ne pas décrier
l'air de _ce favori sans mérite_. Vous savez ce bon mot sur
Versailles[603].» La marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot,
qui n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires, pour
le temps non moins hardis; mais Voltaire l'attribue au duc de
Créqui[604].
[602] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 137.
[603] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 371.
[604] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVIII.
Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée. Madame de
Sévigné se plaint fort «des glaces et des neiges insupportables qui
avoient fait des rues autant de grands chemins rompus d'ornières;» et,
voulant justifier, auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse,
elle ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout est
gelé[605].» Ce grand froid ne les empêchait point de courir aux
prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient tout Paris. «Nous
sommes occupées présentement, (écrit en février, au même, la marquise de
Sévigné) à juger des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à
Saint-Jacques de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un lieu plus
accessible; la presse et les carrosses y font une telle confusion, que le
commerce de tout ce quartier-là en est interrompu[606].»
[605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1678 et 27 février 1679),
t. V, p. 385 et 393.
[606] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 393.
La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus de grâces
prochaines. La pensée se reportait vers les disgraciés, les exilés, les
prisonniers. Louis XIV était triomphant, l'opinion le faisait clément.
Après avoir vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa
dernière victoire sur le cœur de ses sujets. Madame de Sévigné
recueillait avidement tous ces bruits, son regard tourné vers la
Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle, toutefois, qui annonce à son
cousin, son seul correspondant de cette date, et, de plus, fort intéressé
à la chose, la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le
marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des voisins de terre du
disgracié, lequel lui apprend, dans une lettre du 13 janvier 1679, qu'on
lui mande de Paris que «le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de
Vassé, Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat[607],» éloignés des
résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris part à des intrigues de
cour pendant la jeunesse de Louis XIV.
[607] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 280.
Ce bon traitement envers des personnages relativement obscurs, ouvrait
les cœurs à l'espérance pour d'autres absents plus célèbres et plus
malheureux. C'était un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement
par la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne à Bussy une
conversation tenue à cet égard chez un personnage qu'elle ne désigne
point, ce qui nous laisse flotter entre M. de Pomponne, M. de La
Rochefoucauld, ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains vœux
de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants: «J'étois,
l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en plein drap sur les grâces
que le public attendoit de la bonté du roi. On ouvroit des prisons, on
faisoit revenir des exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place,
et on en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes pas
oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous dignement. Voilà tout
ce qu'une lettre vous en peut apprendre[608].» Et comme présage de cet
avenir souhaité, elle est heureuse de mander que celui qui tient
évidemment une place privilégiée dans ses préoccupations et dans ses
vœux, vient enfin d'obtenir une première faveur. «Savez-vous,
reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet?
Cette permission qu'ils ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se
voir eux-mêmes, de manger et de causer ensemble, est peut-être une des
plus sensibles joies qu'ils auront jamais[609].» Est-ce le hasard ou une
sorte d'affectation d'indifférence en parlant à l'homme le plus malicieux
et le mieux disposé à ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer
Lauzun, dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami?
[608] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394.
[609] _Ibid._
Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire qui
faillit lui faire épouser la cousine germaine de Louis XIV, s'était par
ses violences envers madame de Montespan, à laquelle il attribuait sa
déconvenue, attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671 il
avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à côté du surintendant,
qui resta neuf ans à se douter d'un pareil voisinage[610]. Fouquet obtint
bientôt d'autres adoucissements que ceux dont parle son ancienne amie. Il
put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa famille fut autorisée à
le visiter et même à demeurer avec lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet,
avait vu lever la défense qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter
Paris[611].
[610] Conf. _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 241: M.
le baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que
complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle
de Montpensier.
[611] Conf. WALCKENAER, t. II, p. 277.--DELORT, _Histoire de la
détention des philosophes et des gens de lettres_, t. Ier, p.
286.--Notice sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa _Vie
de Colbert_; Paris, 1846, p. 67.
Les grâces que devait amener la paix se bornèrent là, et Bussy attendit
encore trois ans avant de voir arriver son tour.
D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention de la cour.
C'est à l'année 1679 que se place le commencement du règne éphémère de
cette beauté d'esprit simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges.
La première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le _Mercure_ du
mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception comme fille d'honneur de
MADAME, seconde duchesse d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui
accorde un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa personne à son
esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour Versailles, le 16 de ce mois,
Leurs Altesses Royales vinrent ici (_à Paris_) le lendemain, et reçurent
mademoiselle de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières, à
présent duchesse de Villars. C'est une fort belle personne. Elle est
grande, blonde, a le teint vif, les yeux bleus, et mille belles qualités
de corps et d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de Roussille,
son père, est d'Auvergne[612]. Elle devait être présentée par madame la
princesse Palatine, qui l'a donnée; mais, comme elle étoit malade, madame
la duchesse de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»[613]. Née en
1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit ans. MADAME
confirme, en un point, ce portrait de l'auteur du _Mercure_: «Elle était,
écrit-elle, belle des pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle
aussitôt) «elle avait peu de jugement»[614]. De plus, MADAME lui accorde
«un fort bon cœur.» Elle ne parut pas plaire d'abord au roi: «Voilà un
loup qui ne me mangera pas,» dit-il en riant à sa belle-sœur[615].
[612] Toutes les biographies disent de Rouergue.
[613] _Mercure galant_, oct. 1678, p. 338.
[614] _Correspondance de madame la duchesse d'Orléans._ Éd. de M.
G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. Ier, p. 198, 254 et 390.
[615] _Ibid._, t. II, p. 221.