qu'il croyait tels, quêtant de doubles félicitations, pour la lettre
qu'il avait écrite et la banale réponse qui lui était faite. Sa cousine,
en lui payant le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne
quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur l'accueil fait
à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant ministre. «Je loue
fort, lui dit-elle, la lettre que vous avez écrite au roi; je l'avois
déjà dit à son ministre, et nous avions admiré ensemble comme le désir de
l'immortalité et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que l'on
doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir un historien digne
de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et dit en souriant: «Il a bien
de l'esprit; il écrira bien quand il voudra écrire.» On dit là-dessus
tout ce qu'il faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je
trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui me plaît fort.
Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de
laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de donner créance au bien
qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire
qu'on veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute aussi son
coup d'encensoir et renchérit encore sur le style de madame de Sévigné,
sachant bien qu'avec cet amour-propre robuste, il n'y a pas d'exagération
à craindre, et qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge.
«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez au roi; je
l'ai trouvée charmante par les sentiments, par le tour, par le style, par
la noble facilité, et par tout ce qui peut rendre un ouvrage de cette
espèce incomparable. Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non
plus à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son unique
historien[558].»
[558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1679), t. V, p.
408.--_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 396.
C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction et de
reconnaissante tendresse qui se manifeste chez Bussy enivré par de telles
complaisances. «Je voudrois, répond-il d'abord à sa cousine, que vous
vissiez avec quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je
vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas si bien que je
vous aime, ni toutes les louanges que je vous donnerai, ne vous feront
pas tant voir combien je vous estime... Je suis charmé de l'approbation
que vous donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré, mon
chef-d'œuvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne seroit pas touchée de
ce que je fais pour elle, son intérêt propre l'obligeroit à quelque
reconnoissance pour moi ou pour ma maison. Je crois que mes _Mémoires_,
et particulièrement cette dernière lettre, seront à la postérité une
satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr, plus délicat
et plus honnête de me venger ainsi des maux qu'il m'a faits, en cas qu'il
ne veuille point les réparer, que de m'emporter contre lui en injures que
j'aurois de la peine à faire passer pour légitimes[559].» Et dans un
_post-scriptum_, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore
l'occasion de varier son double thème sur ses mérites propres et sur les
obligations du roi: «J'ai trouvé ma lettre au roi fort belle, monsieur,
quand je l'eus écrite; mais on ne peut jamais mieux connoître si elle
l'est effectivement que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me paroît
pas que Sa Majesté me dût commander de faire son histoire. Il devroit,
seulement, avoir de la reconnoissance pour la manière dont je parle de
lui, qui lui fera bien plus d'honneur que tout ce que diront les
Pellisson, les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il
voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à me faire du
bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et j'ai mes raisons de dire la
vérité jusqu'au bout. Je fais depuis vingt ans tout ce que je puis pour
faire dignement son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son
ingratitude pour faire de cet éloge une satire[560].»
[559] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 4 juillet
1679), t. IV, p. 400.
[560] _Ibid._ Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le
texte publié par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des
_Lettres de Madame de Sévigné_ par M. Monmerqué, t. V, p. 412.
On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice et toute
d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa jamais d'espérer, non
pas seulement son retour à la cour, mais sa réintégration dans ses
emplois. En attendant, il multipliait les prétextes de solliciter
quelques faveurs pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église,
qu'on lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se contenta
de donner au premier une compagnie de cavalerie, et une abbaye au second.
La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se poursuivait avec
des succès constants. Quelques jours après la prise de Gand, le roi avait
en personne attaqué Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se
rendre le 25 avril 1678[561]. Ce dernier succès décida de la paix, et
Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs de Nimègue
activaient sérieusement leur œuvre, conduite jusque-là avec tant de
lenteurs calculées. Mais toutes les puissances coalisées ne se rendirent
point en même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis le
commencement de la lutte, céda la première, et, le 10 août, un traité fut
signé entre les envoyés des États généraux et les plénipotentiaires de la
France, au grand dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant
probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix, quatre jours
après n'en voulut pas moins combattre une dernière fois les Français qui
tenaient la campagne sous le commandement de Luxembourg, dans le
voisinage de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant
dans la croyance où ils étaient de la cessation des hostilités.
[561] _Art de vérifier les dates_, éd. in 8º, 2e partie, t. VI,
p. 289. _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 80.--Nous
ajoutons ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp
devant Ypres, le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous
avons déjà dit (chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de
Louis XIV à la guerre: «.... Comme le roi regardoit la place avec
les excellentes lunettes du capucin de Paris, un boulet de canon
passa sur sa tête, mais assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit
la pièce pour pointer plus bas, et le dit: on n'y manqua pas, et
le coup donna à côté et fort proche. Il vit pointer une troisième
fois, et dit à ceux qui le suivoient: Otons-nous d'ici; et, un
peu après, le coup porta sur l'endroit où il avoit été longtemps
arrêté.» (_Lettres historiques de Pellisson_, année 1678.)
Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue des détails où la
belle conduite de son fils tient une grande et maternelle part. «Où est
votre fils, mon cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra
jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La
paix étant faite et signée le 9 août, M. le prince d'Orange a voulu se
donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu
moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire
des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que, s'il lui avoit fait
savoir que la paix étoit signée, il se seroit bien gardé de le combattre.
Cela ne vous paroît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la
comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps
de son ennemi. Les principaux officiers des deux partis prirent donc,
dans une conférence, un air de paix, et convinrent de faire entrer du
secours dans Mons. Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis
de Grana (_il commandait le contingent espagnol dans l'armée coalisée_)
demanda à M. de Luxembourg qui étoit un escadron qui avoit soutenu, deux
heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour
se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de Luxembourg
lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il
lui montra là présent, étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui
fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé
de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses
gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir
de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une
immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible que
quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre.
Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que l'on en usa le
propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourroit dire de
lui, plus justement qu'on ne disoit de Dangeau: «_Si la paix dure dix
ans, il sera maréchal de France_[562].» Dangeau était devenu général sans
presque avoir vu le feu: on ne pouvait mieux se moquer d'un avancement
militaire obtenu seulement par des services de cour[563].
[562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1678), t. V, p. 352.
_Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 176.
[563] Conf. SAINT-SIMON, t. X, p. 207.
Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait dignement
ainsi son premier commandement militaire, est attestée par un journal
soigneux d'enregistrer les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de
joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin, celui de sa
mère et de sa sœur. «M. le marquis de Sévigné, dit l'auteur du _Mercure
galant_ à sa correspondante anonyme, commandant la compagnie de
monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois heures à neuf pièces
de canon des ennemis, qui tuèrent ou blessèrent quarante cavaliers de son
escadron. On ne peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en
cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que je vous ai
dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles vous ont appris qu'il
s'est souvent distingué, et on est aisément persuadé, par tout ce qu'il a
fait, qu'il n'a pas moins de cœur qu'il y a de beauté et d'esprit dans
sa famille[564].»
[564] _Mercure galant_, vol. de septembre 1678, p. 312.
Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié dans cette
circonstance. «Les amis du prince, dit le chevalier Temple, firent, aussi
bien que ses ennemis, plusieurs réflexions sur cette bataille.
Quelques-uns dirent que Son Altesse savoit, avant le commencement du
combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé les forces
des États (de Hollande) et fait un trop grand sacrifice à son honneur,
puisqu'il ne lui en pouvoit revenir aucun avantage. D'autres dirent que
les lettres que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix
avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp au commencement
du combat, mais que le marquis de Grana les avoit interceptées et les
avoit cachées au prince, dans l'espérance que cette action pourroit
empêcher les effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la
vérité de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le prince
d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de gloire, ni témoigner un
plus grand ressentiment qu'on lui arrachât des mains une si belle
occasion, en signant si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru
que les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne[565].»
«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré sa mauvaise humeur, ne
marchande pas les louanges à la France, c'est-à-dire à son chef, qui,
avec tant de succès et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne
fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter les conditions
de paix que les Hollandois avoient négociées pour elle, ce qui laissa la
paix de l'Empire et la restitution de la Lorraine entièrement à la
discrétion de la France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore
conclure que la conduite des François dans toute cette affaire a été
admirable, et qu'il est très-vrai, selon le proverbe italien, que _gli
Francesi pazzi sono morti_[566].»
[565] _Mémoires du chevalier Temple._ (Coll. Michaud, t. XXXII,
p. 158.)
[566] _Mémoires du chevalier Temple_ (Coll. Michaud, t. XXXII, p.
158.)
Les négociations ayant pour objet de procurer une paix générale prirent
encore près d'une année. Enfin les premiers mois de 1679 virent
successivement à Paris les cérémonies, les compliments et les fêtes pour
la signature des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur
d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui n'était point encore roi de
Prusse, traités où la France intervenait comme la puissance prépondérante
en Europe. Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des
réjouissances infinies[567]. On était heureux et fier d'une aussi
glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient accru le renom de la
France, tout en augmentant son territoire. Louis XIV en reçut ce nom de
_Grand_, qui étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle
traduisait à sa façon, en appelant _le roi_ celui qu'il est de mode
aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut voir que les malheurs et les
fautes de sa vieillesse, trop oublieux des grandes choses accumulées
dans les vingt-cinq années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait
pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil pour emblème.
M. Clément, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fit
à propos de la paix générale une nouvelle devise pour lui. Elle se
composait de l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: _Solis
opus_[568]. Tout le monde applaudit à cette devise si bien trouvée.
[567] V. le _Mercure galant_. Les volumes de janvier, février,
mars, juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes.
[568] _Mercure galant_, volume de janvier 1679.
La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la plupart des corps
furent licenciés. Sévigné et le chevalier de Grignan revinrent à Paris,
et contribuèrent pour leur part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui,
grâce aux nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille, commençait à
devenir l'un des centres de la vie parisienne, qu'il ne faut pas
confondre avec la vie de cour.
Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679, la mère et la fille
furent témoins de plusieurs événements publics et privés, bien faits, les
derniers surtout, pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des
amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent dans ces
Mémoires.
Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage annoncé d'avance,
longtemps attendu avec impatience, et connu sans doute de madame de
Sévigné par des lectures faites dans l'intimité. Nous voulons parler de
_la Princesse de Clèves_ de madame de La Fayette[569]. Il faut lire dans
la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette galerie de portraits
de femmes qu'il a pris le temps de faire courts, et qui est un véritable
écrin littéraire, il faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à
la composition, à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence
de ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre[570]. Malgré
quelques prétentions de coopération attribuées à Segrais, et que ce juge
à l'œil sûr écarte d'une manière définitive, _la Princesse de Clèves_,
ainsi qu'il le dit, «fut bien reçue comme l'œuvre de la seule madame de
La Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame de Sévigné
avait trop de goût elle-même, et aimait trop les auteurs, pour ne pas
apprécier favorablement leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy
sur le ton du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes choses,
dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve à redire; il
distingue, il épluche, et, sur la demande de sa cousine, il lui envoie sa
critique, assez bénigne toutefois. «Votre critique de _la Princesse de
Clèves_ est admirable, mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai
trouvé ce que j'en ai pensé[571]...» C'est là un de ces traits qui ont
fait accuser madame de Sévigné de prendre assez facilement l'opinion des
gens, de hurler parfois avec les loups. Non dans cette circonstance; et
c'est bien plutôt une approbation de formule, telle qu'elle est depuis
quelque temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy.
[569] _Mercure galant_, vol. de mars 1678, p. 359.
[570] _Portraits de femmes_, par M. SAINTE-BEUVE (Madame de La
Fayette), 2e édition; Paris, 1857, chez Didier et Cie.
[571] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 319, 343 et 346.
Elle se montra moins facile à lui donner gain de cause sur le compte d'un
autre ami dont le retour à Paris réalisait l'un de ses vœux les plus
ardents, mais scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa
disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le cardinal de Retz
s'était enfin décidé à quitter sa retraite de Commercy, et, non content
du séjour de Saint-Denis, était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à
l'hôtel Lesdiguières, où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue
contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de détails
malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en ces termes, à la date du
29 avril 1678: «Le cardinal de Retz est ici logé avec M. et madame de
Lesdiguières; c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit
(_lieu de réunion_) de Paris. Toute la France y est tous les soirs[572].»
Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de Retz, se répand en
exclamations: «Le cardinal de Retz a donc jeté le froc aux orties. A qui
se fiera-t-on après cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût
non-seulement tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer
jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait mille amitiés. Je
vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux caresses d'un grand
prince[573].» Toujours courtisan sous cachet: il sait bien que la poste a
peu de respect et de scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du
Cabinet noir.
[572] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 101.
[573] _Corr. de Bussy_ (_Lettre_ du 5 mai 1678), t. IV, p. 104.
Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise de Sévigné en
écrit à l'un de ceux auxquels elle ouvre son cœur avec le plus de
confiance. Cette lettre curieuse, qui fait connaître les motifs du retour
du cardinal, ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa
rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du public en regard de
la joie un peu isolée de madame de Sévigné, ne se trouve pas dans la
correspondance générale de celle-ci. On la lit dans le recueil
particulier des _Lettres inédites_, publiées une première fois par
Millevoye en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant
des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises intégralement
dans toute nouvelle édition de sa Correspondance[574]. Voici cette
lettre, envoyée de Paris, le 28 avril, à M. le comte de Guitaud:
«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes d'affaires, vous
n'aurez que le reste. M. le cardinal de Retz est arrivé tout tel qu'il
est parti: il loge à l'hôtel Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à
Saint-Germain; il a un procès à faire juger, qui achève de payer ses
dettes, cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois
qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui s'en va le dixième
de mai. Tout le monde meurt d'envie de trouver à reprendre quelque chose
à cette Éminence; et il semble même que l'on soit en colère contre lui,
et qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends point cette
conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement aise de le voir: je ne suis
point payée ni députée de la part de la forêt de Saint-Mihiel pour la
venger de ce qu'il n'y passe point le reste de sa vie; je trouve que le
pape en a mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde tout
entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il n'y a que Dieu qui
mérite qu'on soutienne ces sortes de retraites. Je lui fais crédit pour
sa conduite; tous ses amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui,
que je veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure par
la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de ruelle en ruelle soutenir
les conversations et juger les beaux ouvrages; il sera retiré de bonne
heure, fera et recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens
qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande à la
régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on doit s'accommoder:
pour moi, j'en suis contente, et j'aime et honore cette Éminence plus que
jamais. Il m'a témoigné beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma fille
l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir par une visite[575].»
[574] M. MONMERQUÉ les trouve d'un trop mince intérêt.
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (28 avril 1678); Paris, 1814,
p. 17.
Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné au comte de
Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait pas, indique la situation
d'esprit des amis du cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne
l'attaque, tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi,
dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus formelle tout à
l'heure, de cette négociation pressentie des amis de Retz, pour obtenir
du pape qu'il usât envers lui d'une autorité qui devait trouver peu de
résistance.
C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir le cœur net sur la
réapparition qu'on lui disait très-mondaine, d'un homme dont il avait
fort loué la retraite, s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne,
pouvait le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui écrit-il le
14 juin, de me mander ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans
le monde; cet homme que nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement,
est dans l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens
en France[576]. Expliquez-moi cela, madame, car il me semble que ce
retour n'est autre chose que ce que disoient ceux qui se moquoient de sa
retraite[577].»--«Pour le cardinal de Retz (répond madame de Sévigné
reprenant les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se démettre
de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a pas voulu, et non-seulement
s'est trouvé offensé qu'on veuille se défaire de cette dignité quand on
veut aller en paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à
Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu qu'il avoit
choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas permis aux cardinaux de faire
aucune résidence dans d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode
de Rome; et l'on ne se fait point ermite _al dispetto del Papa_. Ainsi
Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à
Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément à la retraite qu'il
s'est imposée. Il a été quelque temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais
cette maison étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc
qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu de monde, et
il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu'il
fera juger, parce que, selon qu'il se tournera, ses dettes seront
achevées d'être payées ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze
cent mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le
suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien
plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours très-digne d'être
honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser l'auroient aussi bien fait, quand
il seroit demeuré à Commercy, qu'étant revenu à Saint-Denis[578].»
[576] _Honnêtes gens_, personnes de distinction.
[577] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 126.
[578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. V, p. 339.
Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout de voies,
c'était que Commercy se trouvant trop accessible et trop mondain, et
Saint-Mihiel n'étant point sa propre abbaye, le cardinal, par esprit
d'obéissance et un plus grand amour de la solitude, avait dû venir se
loger à Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant
l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient à Paris, ce
qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente et peut-être candide amie,
lui arrivait souvent. La considération du procès était pourtant réelle,
si toutefois la présence de Retz eût été indispensable pour assurer le
succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien dissipateur
put achever de payer ses dettes. «Je suis bien aise (répond Bussy, décidé
à se contenter de peu, évidemment pour plaire à sa cousine), que vous
m'ayez éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin, me
paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela me fait croire
qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de sa retraite[579].» On voit
combien Bussy est accommodant d'appeler retraite ce nouveau genre de vie
dont Retz ne se départit point.
[579] _Corr. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 140.