bienveillant pour madame de Grignan, laquelle, sous les mêmes apparences
amicales, le lui rendait bien, cherche à rassurer sa mère par des
arguments où il y a plus de malice enveloppée que de véritable intérêt.
«Une égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal que la
fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs. Je vous parle ainsi, ma
chère cousine, parce que je crois que tous les maux de la _belle
Madelonne_ viennent de sa tête. Tant qu'elle a été _la plus jolie fille
de France_[527], elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela
me fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux incurables.
Son opiniâtreté est un bon témoignage; si elle vouloit guérir, elle ne
résisteroit pas aux conseils des habiles gens en ces matières. Qu'elle se
retourne de bon cœur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle aime
à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien que je n'aie
pratiqué depuis douze ans[528].»
Bussy voulait dire par là que madame de Grignan s'ennuyait en Provence,
et regrettait Paris. «Je crois (lui écrivait-il trois ans auparavant,
pendant le deuxième séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère),
que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence, que de faire la
moindre des choses contre votre devoir; mais je crois que vous
souhaiteriez extrêmement que votre devoir s'accordât à demeurer à
Paris[529].» Dans ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru
mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort mal de passer
ses hivers en Bourgogne, quand elle passait les siens dans la capitale:
«Vous savez aussi bien que moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu
courtoise et un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui
veut[530]!....»
[527] C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné.
[528] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 5 janvier
1678), t. IV, p. 2.
[529] _Corr. de Bussy-Rabutin_ (lettre du 20 mars 1675), t. III,
p. 11.
[530] _Ibid._ p. 360.
Pour qui connaît Bussy, _Paris_ ne veut pas signifier ici madame de
Sévigné, mais la cour; et ce ne serait peut-être pas calomnier ce bon
parent que de dire qu'à ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en
faire un sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets
gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient à écrire à madame
de Montmorency avec autant de joie que peu de scrupule: «Je serois fort
aise que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle
est fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse[531].»
M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV de ce dessein, et, par
conséquent, il n'y a rien à en dire quant à madame de Grignan. En la
tenant donc pour ce que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le
devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir souhaité, ce
qu'elle chercha inutilement à obtenir, une charge de cour pour son mari,
qui l'eût fait elle-même vivre et probablement briller sur un théâtre
plus digne d'elle, lui eût donné les moyens de relever la fortune de ses
enfants, et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère.
[531] _Correspondance inédite de Bussy-Rabutin_, lettre du 17
juillet 1668, citée par Mr le baron WALCKENAER, t. III, p. 92.
Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la mère il proteste «qu'en
quelque lieu que sa fille et lui se trouvent, il l'aimera et l'estimera
toujours extrêmement[532]:» sa correspondance de 1678 nous fournit deux
exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés dans la biographie
de madame de Grignan, et qui doivent trouver place ici, car ils
constituent un de ces contrastes, entre ce qu'on dit et ce qu'on pense,
qui sont à la fois plaisants et tristes.
[532] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 18.
Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les femmes qui passaient
pour les plus sages prenaient part, le roi avait, sous peine d'amende,
défendu le port des étoffes d'or et d'argent[533]. C'est à ce propos que
l'une des nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui mande de
Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer ma lettre sans vous dire que
votre belle cousine de Grignan, étant ces jours passés au Petit
Saint-Antoine, toute couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense
et la plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande et les
menaces d'un commissaire qui en étonna tout le monde, et dont la dame fut
fort embarrassée[534].» «Cela est bien imprudent à madame de Grignan,
répond Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne comprends
pas que le commissaire se soit contenté de la menacer, et ne lui ait pas
fait payer l'amende. Cette femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre,
d'une gloire insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera
autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs[535].»
Trois mois après, et madame de Grignan à peu près guérie mais toujours
très-maigre, l'amie la plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je
rencontrai, l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore belle. On
dit que madame de Grignan ne l'est plus, et qu'elle voit partir sa beauté
avec un si grand regret, que cela la fera mourir[536].» Bussy reprend,
toujours affectueux pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin de la
fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament de madame de Sévigné
qui la fait encore belle, c'est aussi son bon esprit. Je crois que quand
on a la tête bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de
Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre à sa
beauté[537].» Ces rudesses, qui révèlent le fond du cœur, ont été
raturées avec soin par Bussy ou par les siens[538] sur le manuscrit où il
a copié de sa main les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait,
et qui, à défaut des missives autographes, a servi de texte original au
dernier éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci d'avoir,
par une habile lecture, rétabli ces passages caractéristiques ainsi que
plusieurs autres fragments intéressants que n'avaient pu déchiffrer ses
devanciers. Bussy se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à
madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la fille une grande
tendresse, tout en éprouvant pour la mère une sincère et touchante
affection, que l'âge ne faisait qu'accroître, affection mutuelle dont on
trouve des marques nombreuses dans leur correspondance suivie de ces deux
remarquables années 1678 et 1679[539].
[533] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XVI.
[534] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 99.
[535] _Corresp. de Bussy_, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril).
[536] _Corr. de Bussy_ (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet
1678), t. IV, p. 152.
[537] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 153.
[538] Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28
avril.
[539] Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux
années qui en fournissent le plus pendant toute la durée des
relations de Bussy avec sa cousine.
Ces deux années virent le point culminant de la grandeur de Louis XIV et
de la prospérité de l'ancienne monarchie. Les victoires antérieures
n'avaient pu encore décider l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678,
Louis voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les espérances
et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise, au cœur même de
l'hiver, en Allemagne et en Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7
février, pour aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9
mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur, Charleroy et Ypres,
par une ruse de guerre dont l'ennemi fut complètement la dupe[540].
[540] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 60.
Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant militaire,
de ce nouveau succès: «Que dites-vous de la prise de Gand? Il y avoit
longtemps, mon cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité, le
nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres historiens que
deux poëtes: vous savez aussi bien que moi ce qu'on dit en disant des
poëtes? Il n'en auroit nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction
pour le mettre au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit,
pur et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en connois. J'ai
toujours cela dans la tête, et je reprendrai le fil de la conversation
avec le ministre, comme le doit une bonne Françoise[541].» Ce ministre
était M. de Pomponne, et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet
que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir pour
Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant qu'il y trouverait
quelque occasion de profit ou de faveur.
[541] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1678), t. V, p. 317.
_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 61.
Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois auparavant, en lui
annonçant que le roi venait de charger Boileau et Racine d'écrire son
histoire, et c'est à ceux-ci qu'elle fait allusion dans le passage que
nous venons de transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi
a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, en leur
commandant de tout quitter pour travailler à son histoire, dont il aura
soin de leur donner des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel
ouvrage[542].»--«Je ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine
soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais ce sera sa justice
et sa clémence qui le rendront recommandable à la postérité; sans
cela on découvriroit toujours que les louanges qu'on lui auroit
données ne seroient que des flatteries[543].» Le bel esprit, le
capitaine-académicien, le _Mestre de camp de la cavalerie légère_ et
_Maréchal de France in petto_, en parle avec moins de modestie encore à
son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a mandé que le roi avoit chargé
Racine et Despréaux de travailler à son histoire. Sans parler du
caractère de ces gens-là, que je tiens plus propres à des vers qu'à de la
prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les leurs pour
cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre n'eût pas eu besoin de consulter
personne pour parler en termes du métier, il me paroît que les actions du
plus grand roi du monde devoient être écrites par un de ses principaux
capitaines, si lui-même, comme César, ne s'en vouloit pas donner la
peine[544].»
[542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1677), t. V, p.
262.--_Correspondance de Bussy_, t. III, p. 388.
[543] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 390.
[544] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 424.
Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de lui-même le dessein
formé dans ces derniers temps par l'amitié de sa cousine. C'est lui qui
nous l'apprend en ces termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je
priai le duc de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant
que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je suppliois Sa
Majesté de trouver bon que j'écrivisse son histoire, il me fit réponse
qu'il n'avoit pas encore assez fait pour cela, mais qu'il espéroit me
donner un jour de la matière[545].» Aujourd'hui que la matière commençait
à devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé confier le soin
de sa renommée aux plumes respectées de Racine et de Boileau, qu'à celle
de l'historien de madame de Montglat et de la comtesse d'Olonne.
[545] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 330.
Il est vrai que l'auteur d'_Andromaque_ et son fidèle ami s'annonçaient
un peu trop en _poëtes_, c'est-à-dire en exagérateurs, ainsi que le
sous-entend madame de Sévigné. Sa réponse à Bussy en note un exemple:
«Vous me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux. Le roi
leur dit, il y a quatre jours: «Je suis fâché que vous ne soyez venus à
cette dernière campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût
pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous sommes deux bourgeois qui
n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes de campagne, mais
les places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos habits ne
furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement. Ah! que je sais un homme
de qualité à qui j'aurois bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces
bourgeois-là, si j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la
postérité[546]!» Il n'est pas possible de prendre au sérieux de telles
exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent cette vanité comme
une maladie incurable. On passe tout à un homme qui ne doit point
guérir. Madame de Sévigné suivait, cependant, avec sincérité, son projet
auprès de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi. En se
faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son cousin, dans l'espoir
de le faire parvenir au maître, un fragment choisi de ses Mémoires, comme
échantillon de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer,
en y joignant un commencement de l'histoire de Louis XIV, qu'il avait
essayé pendant son séjour à la Bastille[547].
[546] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et
BUSSY, t. III, p. 405.
[547] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 300.--_Correspondance de
Bussy_, t. IV, p. 14 et 15.
Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses deux
historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper en guerre.
La marquise de Sévigné s'égaye à leurs dépens, prenant le ton de la
noblesse militaire, laquelle ne pensait pas que _des bourgeois_, ce qui
veut alors dire tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour
parler des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens suivent donc
la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez penser, à pied, à cheval,
dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la
belle maîtresse d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux
pour remarquer exactement toutes les actions du prince qu'ils veulent
peindre. Ils font leur cour par l'étonnement qu'ils témoignent de ces
légions si nombreuses, et des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me
semble qu'ils ont assez de l'air des deux _Jean Doucet_[548]. Ils
disoient l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés de la
valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient raison de souhaiter
d'être tués pour finir une vie si épouvantable. Cela fait rire, et ils
font leur cour. Ils disoient aussi qu'encore que le roi craigne les
senteurs, ce _Gand d'Espagne_ ne lui fera point de mal à la tête. J'y
ajoute qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté, en pourroit
bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà bien des sottises, mon
cher cousin; je ne sais comme Racine et Despréaux m'ont conduite sans y
penser; c'est ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement[549].»
N'y avait-il pas là, de la part de madame de Sévigné, quelque légère
pointe de rancune contre l'impitoyable bourreau de ce pauvre Chapelain,
son maître, et contre le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un
confrère en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de notre _vieil ami_
Corneille?
[548] Personnages de comédie.
[549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars), t. V, p. 318. _Corr. Bussy_,
t. IV, p. 61.
Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le duc de Noailles a
reproduit une page des souvenirs de Racine fils qui doit figurer en cet
endroit, car elle fait bien connaître toutes les circonstances de ce
curieux épisode d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de
madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des détails qui se
rattachent à la chute de l'une et à l'élévation de l'autre:
«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire par les
médailles, des principaux événements du règne. «Ce projet, dit Louis
Racine dans ses Mémoires sur la vie de son père, se changea bientôt en
celui d'une histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de
Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait imaginé,
et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame de Maintenon qui proposa
au roi de charger du soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le
roi, qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes en 1677.
Les deux historiens se mirent aussitôt à l'œuvre, et quand ils avaient
écrit quelque morceau intéressant, ils allaient le lire au roi. Ces
lectures se faisaient chez madame de Montespan. Tous deux avaient leur
entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer, et madame de
Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au
rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et madame de
Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon
père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble, sans aucune
jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez madame de Montespan, ils
lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et
lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un
peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi
sans lui répondre regardait en souriant madame de Maintenon, qui était
assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à
coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils lui
demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur
répondit fort froidement: «Je ne suis plus admise à ces mystères.» Comme
ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés.
Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le
lit, les fit appeler avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de
nouveau sur son histoire, et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon
assise dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant
familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture,
lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après
quelques compliments au roi en fit de si longs à madame de Maintenon que,
pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas juste,
ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que vous avez vous-même
commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer
le lecteur. Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de
s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la
lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de Maintenon alla en
augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent
leur cour autant qu'ils la savaient faire[550].» Dans ce rôle étudié,
dans ce courroux concentré de madame de Montespan, on pressent la
jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt les témoins.
[550] _Mémoires sur la vie de Jean Racine_, par Louis Racine, son
fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, _Histoire de
madame de Maintenon_, t. Ier, p. 126.
Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et de Racine, qui
devaient se consulter avec Pellisson, déjà chargé précédemment de la même
mission, n'aboutit point[551]. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en
parle comme d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait encore
les premières feuilles[552]. Brossette s'entretient souvent avec son ami
de cette œuvre longue et difficile qui paraît avoir rebuté deux hommes
pourvus de tous les dons de l'écrivain, mais à qui la nature avait
refusé le génie tout particulier de l'histoire[553].
[551] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 399, 401, 414
et 417.
[552] _Mémoires de l'abbé de Choisy._ (Coll. Michaud., t. XXX, p.
553.)
[553] _Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette_ publiée
par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387.
Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était faite au nom de
Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât peu d'intervenir dans cette
délicate affaire, madame de Sévigné en fut pour ses peines et ses vœux.
Mais Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme il s'était
créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea la mission plus loisible
et mieux justifiée d'écrire l'histoire du roi. Il voulut l'en aviser
directement par une lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil,
et où, entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera
encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous, Sire, ce sera de
voir que je ne suis pas payé pour en parler, et de peur même qu'on ne
croie, un jour, que c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de
bien, je supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici le reste
de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart de ceux qui
l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance et de l'esprit, Sire,
aussi bien que M. de Comines, pour faire estimer ce que j'écrirai, et
j'ai plus de services à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à
des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine aussi bien que
d'un grand roi[554].» Pour n'être pas d'un poëte, le lecteur voit qu'il
ne manque rien à cet éloge. Quant à la bizarrerie du tour employé pour
faire agréer sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication qui,
sous le peu de modestie des termes, révèle toute l'habileté d'un
courtisan sans cesse en quête de combinaisons capables de rappeler cette
_folle de Fortune à qui véritablement il déplaît_[555]. «Cette lettre
(dit-il en la transcrivant et en l'annotant sur ses manuscrits pour
l'édification de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart du
monde qui ne regardent que le dehors des affaires, que je veux dire les
raisons qui me l'ont fait écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que
je ne voudrois pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement à
Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps, des honneurs et du bien; car
j'aurois beaucoup plus de peine de voir de près des gens, qui ont
toujours été au-dessous de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un
plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province où les
emplois que j'ai eus me distinguent de tout le monde; et quand même on me
donneroit le bien et les honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois
nulle apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai (soixante et
un ans) et les injustices qu'on m'a faites me donnent un grand mépris de
tout cela: cependant je voudrois bien établir mes enfants, et c'est ce
qui m'oblige de faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me
coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas laisser vaincre
en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou qu'au moins il fera quelque
chose pour ma famille. Si l'on examine cette lettre on la trouvera
délicate et fine, et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit
attendre, ce seroit la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins
les mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un méchant
succès[556].»
[554] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 355.
[555] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (23 déc. 1676) t. III, p. 355.
[556] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 30 avril
1679), t. IV, p. 356.
Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette épître qui lui fut
remise par M. de Pomponne. C'est ce qu'on peut induire de la réponse de
ce ministre à Bussy: «J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de
moi. J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser pour Sa
Majesté. Elle étoit telle et si pleine de zèle et de passion pour sa
gloire et pour son service, qu'elle m'a paru en avoir été agréablement
écoutée. Personne, assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que vous
le grand sujet que vous proposez de l'histoire de Sa Majesté[557].»
[557] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 mai 1679),
t. IV, p. 364.