Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa mère, madame de Grignan

lui avait fait promettre d'aller passer une nouvelle saison à ces Eaux

dont elle s'était si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné n'y

allait, en vérité, que pour donner à sa fille un exemple d'obéissance en

matière de santé. «Songez à votre santé, lui redit-elle le 15 août en

partant, si vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans vous, je

ne penserois pas à faire le voyage de Vichy; il est difficile de porter

son imagination dans l'avenir, quand on est sans aucune sorte

d'incommodité; mais enfin vous le voulez, et voilà qui est fait[497].»

Elle partait avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait trouver à

Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette fois, par la Bourgogne;

donna quelques jours au château d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud;

une journée à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques affaires

en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly, et arriva, le 4

septembre, à Vichy, où elle trouva une société encore plus nombreuse que

l'année précédente[498].

[497] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 188.

[498] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 189-217.

La narration de ce voyage de vingt jours, que nous sommes obligé

d'omettre, est délicieuse dans madame de Sévigné. Parmi les incidents

dont il fut semé, nous ne voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans

une lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi joliment conté

que si madame de Sévigné avait tenu la plume.

«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues au-devant de la

marquise. Elle nous fit mettre dans son carrosse, ne voulant fier sa

conduite qu'à un cocher célèbre qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un

quart de lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin du

monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur sa nièce, et Toulongeon

sur la sienne, cela nous donna un peu de relâche. Mais admirez la fermeté

de notre amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes, elle

parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa chute ne l'étourdit point, et,

pour nous montrer qu'elle n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il

falloit remettre le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et

demanda comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus de mal que les

autres. On nous releva, et ma cousine fut trop heureuse de se remettre à

la conduite du cocher de ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez

bien que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous avions fait.

Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre, et ce fut là où nous

commençâmes à vous trouver à redire[499].»

[499] _Correspond. de Bussy-Rabutin_ (1er sept. 1677), t. III, p.

340.

Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on y menait[500]. Le

défaut d'espace ne nous permet pas, non plus, de demander à madame de

Sévigné de nouvelles peintures de cette existence si différente de nos

usages actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement malade, sauf

le chevalier de Grignan, déjà travaillé de sa goutte précoce. Les Eaux

lui furent très-salutaires: au bout de quinze jours, «il marchoit tout

seul et n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au _Bien Bon_, c'était

une nouvelle provision de santé à dépenser en bons repas, qu'il était

venu chercher, car _il aime à_ _remplir son sac_; et, pour madame de

Sévigné, Vichy apporta une nouvelle amélioration à ses mains si

éprouvées, sans cependant faire entièrement disparaître ce mal

interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle à sa fille en guise

de consolation, est si petite que le temps est le seul remède que je

veuille souffrir[501].»

[500] Voir _supra_, p. 139 et suiv.

[501] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 231, 234 et 245.

Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait la marquise de

Sévigné, pendant son séjour à Vichy. Dans son désir persistant d'attirer

sa fille à Paris, lorsque le moment serait venu pour le jeune duc de

Vendôme d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence dont

M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle était en quête d'une grande

maison, d'un véritable hôtel, où tous les membres des deux familles

pussent tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la dépense et

ajouter aux agréments de la société entre gens qui se convenaient et qui

perdaient chaque jour beaucoup de temps à se trouver.

Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait pas quitté cette

maison ou plutôt cet appartement de la rue Saint-Anastase, où elle était

venue s'installer en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir

habité aussi la rue du Temple[502]. Dès le 14 juillet, un mois avant son

départ pour Vichy, nous la voyons cherchant et faisant chercher une

habitation commode pour elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des

maisons de la place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud, et

un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours dans ce quartier

du Marais, où elle est née, et qu'elle a de la répugnance à

abandonner[503]. Elle ne trouve pas facilement ce qu'elle veut, et elle

n'est pas la seule: «Ce qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la

Trousse sont aussi embarrassés qu'elle[504].» Enfin, elle avisa un grand

et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue Culture-Sainte-Catherine, à

deux pas de la Place-Royale, et depuis un siècle illustré plus par les

souvenirs de Jean Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de

Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'_Hôtel Carnavalet_ était devenu la

propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller au parlement de Grenoble, et il

se trouvait alors occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps

devait expirer à la Saint-Rémy, c'est-à-dire, le 1er octobre, à moins que

cette locataire qui avait témoigné l'intention de quitter la place, ne

demandât, ce qui paraissait dans son droit, un renouvellement de bail.

C'est dans cette appréhension que madame de Sévigné était partie de

Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet, par ses

dimensions, sa distribution, le nombre de ses appartements, se prêtait

mieux qu'aucune des nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses

projets si caressés de vie en commun avec madame de Grignan, laquelle lui

faisait espérer son arrivée pour le commencement de l'hiver.

[502] Conf. WALCKENAER, t. IV, p. 68 et 334.

[503] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 127 et 162.

[504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 129.

Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste d'Hacqueville de

suivre cette affaire, qui forme un article obligé de toutes ses lettres

de Vichy. «Je vous conjure (écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui

mettait, elle aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander

à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver, afin que nous

prenions l'hôtel de Carnavalet ou non[505].» Cette même semaine lui

apporta l'assurance de la venue de sa fille qui la priait, nous ne savons

pourquoi, de n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le

patriarche et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage, où l'on

devait produire les filles d'un premier lit de M. de Grignan, était dans

les intérêts de la maison. Madame de Sévigné s'empressa d'écrire le

dernier mot à d'Hacqueville. «La Providence veut donc que vous veniez cet

hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame de Grignan, et

que nous soyons en même maison: je n'ai nul dessein d'en sonner la

trompette; mais il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le

Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité à toutes deux, et

bien de la peine épargnée, de ne pas avoir à nous chercher. Il y a des

heures du soir et du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne

remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.» Dans la crainte

que, malgré ces raisons si cordiales et si vraies, son gendre ou sa fille

n'aient quelque projet personnel pour leur établissement à Paris, elle

leur fait entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui lui

importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et pour l'attirer, et en

souvenir des récentes querelles, elle lui promet une mère bien

accommodante, bien obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate

de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle donc, et que

vous ayez pour vous seule une autre maison trouvée, je me conformerai à

vos desseins, j'entrerai dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos

volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai que tout ce que

j'avois imaginé n'étoit point bien; car je veux sur toutes choses que

vous soyez contente, et quand vous le serez, je le serai[506].» Mais le

courrier suivant vint complétement rassurer madame de Sévigné, au moins

du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait _fort nettement_ «qu'elle

vouloit dérober la chambre de quelqu'un (dans telle maison que sa mère

choisirait) et venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve

bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée qu'elle ne

pouvoit jamais l'incommoder.»--«Venez, venez, ma très-chère, s'écrie

cette mère ravie, voilà un style qui convient mieux à la tendresse que

j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans une de vos

lettres,»--et auquel, sans doute, madame de Sévigné faisait réponse en

lui mettant maternellement et le cœur gros, le marché à la main pour cet

hôtel Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que jamais,

puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je crois, ajoute-t-elle,

que d'Hacqueville nous a pris _la Carnavalette_, nous nous y trouverons

fort bien; il faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus honnête,

ni à meilleur marché que de loger ensemble. J'espère que ce voyage, qui

est l'ouvrage de la politique de toute la famille, sera aussi heureux que

l'autre a été triste et désagréable par le mauvais état de votre

santé[507].»

[505] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 222.

[506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1677), t. V, p. 224.

[507] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1677), t. V, p. 228.

Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut si bien faire les

choses, si justement peser le pour et le contre, les avantages et les

inconvénients; voir, sur le point de conclure, s'il ne trouverait pas

quelque demeure plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se

décider à en finir; et cependant il n'était d'abord question que d'un

bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné s'impatiente contre ce

méticuleux et trop obligeant ami: «D'Hacqueville lanterne tant pour _la

Carnavalette_, que je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon

Dieu! faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux?

Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette occasion de son

profond jugement[508].» Madame de Sévigné en écrit dans les mêmes termes

à l'un de ses confidents, M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville

nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond jugement, qui

veut que tout soit parfait, ne lui fasse perdre cette occasion, qui nous

mettroit entièrement sur le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je

vous envoie quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison,

puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris, par M.

l'archevêque, qui a prononcé _ex cathedrâ_, que ce voyage étoit

nécessaire[509].»

[508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre), t. V, p. 220.

[509] _Lettres inédites de madame de Sévigné_, p. 21.

Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes de la marquise

de Sévigné se tournent de nouveau du côté de madame de Lillebonne. «Je

crois (mande-t-elle à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera

l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne ne se ravise et

n'en veuille point sortir à cette Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre

guignon à cela[510].» Le lendemain, même incertitude, même tourment;

décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop parfait: «Nous verrons

ce que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de

Lillebonne ne veuille pas déloger[511].» Madame de Sévigné quitta Vichy

le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle resterait

maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie.

[510] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 232.

[511] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 234.

Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait adjoint la

pétulante madame de Coulanges, et elle augurait bien de cette

intervention. Du château de Langlar, où elle ne trouva point son ami

l'abbé Bayard, qui précisément à cette heure mourait à Paris, elle

ajoute: «J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de

Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous l'avons ce

sera par madame de Coulanges, qui les aplanit toutes[512].» Rien encore à

la station de Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle ne sait où elle va descendre

à Paris. Elle pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite,

et qu'on lui aura directement écrit: «Vous savez mieux que moi si nous

avons une maison ou non; je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je

marche en aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un

plaisir,»--puisqu'elle va attendre sa fille à Paris[513]. Enfin, à Autri,

elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui annonçant que tout est

terminé, et que l'hôtel Carnavalet est bien à elle! «Je m'en vais vous

ranger _la Carnavalette_, écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan,

car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise[514]!»

[512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1677), t. V, p. 236.

[513] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 239.

[514] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre), t. V, p. 245.

Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le _Bien Bon_ allèrent

descendre chez M. de Coulanges, où toute leur famille et leurs amis les

attendaient. Si elle revenait de Vichy avec les mains encore un peu

raides, madame de Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait

devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération pleine de

verve et de cordialité de son joyeux cousin. «Nous la tenons enfin cette

incomparable mère-Beauté, écrit le gai chansonnier à madame de Grignan,

plus incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle

soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? rien de tout

cela; elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus

fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis ce jour-là, elle

a été dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant

au corps s'entend: et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et,

s'il vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de

cette rare comtesse qui est en Provence[515].»

[515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 249.

Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter _son_ hôtel Carnavalet

qu'elle n'avait vu que superficiellement jusque-là. Elle en rend bon

compte à sa fille: «Dieu merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est

une affaire admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air:

comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des

petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau

jardin, un beau quartier, et de bonnes _petites Filles bleues_ qui sont

fort commodes[516]; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez, ma chère

enfant: je voudrois pouvoir retrancher de ce trésor qui m'est si cher,

toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé; demandez à tous ces

hommes, comme je suis belle[517]...» Coulanges a répondu pour tous.

[516] Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des

religieuses de l'_Annonciade_, nommées _Filles bleues_, de leur

costume, qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine

même.

[517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 248.

Arrivée le 6 octobre, dès le 12 Mme de Sévigné commence son emménagement.

«Nous sommes en l'air, dit-elle le 15, tous mes gens occupés à déménager:

j'ai campé dans ma chambre, je suis présentement dans celle du _Bien

Bon_, sans autre chose qu'une table pour vous écrire; c'est assez: je

crois que nous serons tous fort contents de _la Carnavalette_[518].»

Pendant que ce déménagement, sans doute considérable, s'opérait, et qu'on

disposait, en même temps, pour les convenances de ses nouveaux hôtes

l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris gîte chez son cousin de

Coulanges. Elle y resta plusieurs jours, car le 20, rendant compte à

madame de Grignan, de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit:

«Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de

Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes

très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement

qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons,

nous meublons notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout

l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher

paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois

mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous

faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir

aucun chagrin, _au moins en arrivant_.... Je reçois des visites en l'air,

des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de

Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous

trouverez le démêlement du monde et des éléments[519].» Huit jours après,

tenant sa fille au courant des dispositions prises, et la croyant en

route, elle ajoute: «M. de Coulanges est parti ce matin pour aller à

Lyon; il vous dira comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y avoit

pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas pour M. de Grignan et

ses filles: tout sera fort bien[520].»

[518] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 265.

[519] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 272.

[520] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 278.

Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point encore arrivée, car sa

mère écrit à Bussy: «Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une

belle et grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le

déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse[521].»

Ce ne fut point impunément que, dans sa vive impatience d'être plus tôt

prête à recevoir son idole, madame de Sévigné avait multiplié les

fatigues; elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition

que, malgré son habituelle répugnance pour les remèdes, elle attaqua avec

une grande vigueur, voulant surtout guérir avant l'arrivée de sa fille,

dont elle craignait évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans

cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui venaient de

quitter Paris pour retourner en Bourgogne: «Comment vous portez-vous,

monsieur et madame, de votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps;

pour moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela) qui

m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu'à vendredi.

Ces jours sont longs à passer, et si je voulois vous dire que, depuis que

vous êtes partis, les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air

assez poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant une vérité.

Je fus saignée le mercredi, à dix heures du soir, et parce que je suis

très-difficile, on m'en tira quatre palettes, afin de n'y pas revenir une

seconde fois; enfin, à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes,

dont on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de la mer, je

me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi on me purgea, afin de ne

manquer à rien; le dimanche je vais à la messe avec une pâleur honnête,

qui faisoit voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et

aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans mon hôtel de

Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas depuis qu'il est rangé. J'y

attends la belle Grignan dans cinq ou six jours[522].»

[521] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 281.

[522] _Lettres inédites de madame de Sévigné._ Ed. Klostermann,

p. 113.

Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du mois de novembre,

seule, son mari étant retenu encore par son service en Provence. Elle

prit possession, à son tour, d'une maison que la mère et la fille

conservèrent pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de

madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette demeure que

nous décrirons dans l'un des chapitres suivants. Cette considération que

madame de Sévigné y passa le reste de son existence, nous a paru

justifier l'espèce d'historique qui précède.

CHAPITRE VIII.

1678-1679.

Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa

mère.--Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin

historiographe du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la

bataille de Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La

_Princesse de Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de

d'Hacqueville.--Le coadjuteur d'Arles prêche devant le

roi.--Grâces aux exilés et aux prisonniers.--Mademoiselle de

Fontanges.--Nouvelles discussions entre madame de Sévigné et sa

fille.--Mort du cardinal de Retz.

Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle, en proie à de

nouvelles inquiétudes sur cette santé si chère, moins sérieusement

compromise qu'elle ne se le figurait, mais cependant assez sérieusement

atteinte pour altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil,

mais faisait sa sécurité. «La _belle Madelonne_[523] est ici (dit-elle le

8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant assidu pendant ces deux

années), mais comme il n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que

j'ai de la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise santé.

Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette jolie personne, que vous avez

trouvée si souvent à votre gré, est devenue d'une maigreur et d'une

délicatesse qui la rend une autre personne, et sa santé est tellement

altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une véritable inquiétude.

Voilà ce que le bon Dieu me gardoit, en me redonnant ma fille[524].»

[523] Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par

Bussy en souvenir de la belle héroïne de _Pierre de Provence_.

[524] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 285.

Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les mêmes exagérations

qu'au voyage précédent, si rempli de craintes démenties par l'événement.

Bussy ne prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement

de madame de Grignan, et il en fait le texte de quelques plaisanteries

conjugales, dont le ton seul devait scandaliser sa cousine, car, au fond,

elle pensait comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son

gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce que vous me

mandez de la _belle Madelonne_, lui répond-il, me touche extrêmement pour

son intérêt et pour le vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous

disois, quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de donner votre

fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez mieux faire, et que je ne

trouvois rien à redire en lui, sinon qu'il usoit trop de femmes. En

effet, n'est-ce pas une honte, et un honnête assassinat de faire six

enfants à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me garde d'être

prophète!.... mais quand il ne lui feroit d'autre mal que de l'avoir mise

dans l'état où elle est, c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que

j'avois pour lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de cette

infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est plaisant que je

m'embarque à vous dire pour une simple maigreur, tout ce qu'on diroit

pour les plus grands malheurs. C'est vous qui m'avez surpris en vous

lamentant pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant le

plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant qu'il soit deux

mois, la _belle Madelonne_; un peu de célibat lui seroit fort salutaire;

je ne sais, pourtant, si elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède:

mais, n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois[525]?....»

[525] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 13 décembre

1677), t. III, p. 438.

Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de l'hiver,

revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la poitrine de madame de

Grignan. «Je vous avoue, redit avec douleur sa mère à Bussy, que la

mauvaise santé de cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa

poitrine est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid l'avoit

tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix plus de trois

heures; elle avoit une peine à respirer qui me faisoit mourir. Avec cela

elle est opiniâtre, et refuse le seul remède qui la pourroit guérir, qui

est le lait de vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin;

en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où elle

est[526].»

[526] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 janvier 1678), t. V, p. 295.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 20 / 33 段