retour de Flandre, désirant calmer l'esprit jaloux et froissé de madame
de Montespan, Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une
indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de la cour et aux
représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci, bien plus encore que sa
sœur, ne devait lui pardonner l'audace qu'elle avait eue de penser un
instant pouvoir la supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans
tout son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même avait
éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient dire. Tout cela se
trouve épars dans les lettres de madame de Sévigné, de cette seconde
moitié de l'année 1677. Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom
d'_Io_, tantôt sous celui d'_Isis_, par une allusion à l'opéra de ce nom,
représenté au commencement de l'année. «Cet opéra, dit M. Monmerqué dans
une note à la lettre du 23 juin, ne réussit pas à cause de madame de
Montespan, que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon, et
l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application de ces vers
qu'Argus adresse à _Io_, dans la première scène du troisième acte:
Vous êtes aimable;
Vos yeux devoient moins charmer:
Vous êtes coupable
De vous faire trop aimer.
C'est une offense cruelle,
De paroître belle
A des yeux jaloux;
L'amour de Jupiter a trop paru pour vous[461].
[461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.
«_Io_, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à la messe (_à
Versailles_); on l'a regardée sous cape; mais on est insensible à son
état et à sa tristesse. Elle va reprendre sa pauvre vie ordinaire: ce
conseil est tout simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais
triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est devenu
inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je fus une heure dans
cette chambre; on n'y respire que la joie et la prospérité: je voudrois
bien savoir qui osera s'y fier désormais[462].»
[462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 93.
L'une des amies qui correspondent le plus assidûment avec Bussy, lui
donne de piquants détails sur cet incident de la messe royale, qui fut
une cause d'affront pour cette malheureuse _Io_, si facilement sacrifiée
à la jalousie de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de la messe,
regarda madame de Ludre, et lui dit quelque chose en passant; le même
jour, cette dame-ci étant allée chez madame de Montespan, celle-ci la
pensa étrangler, et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à
Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il étoit son
espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé; et le lendemain, il pria
le roi de trouver bon qu'il allât faire un petit voyage de quinze jours à
Liancourt. On dit qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien
aller en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort librement.
Tout le monde croit madame de Ludre abîmée sans ressource, et madame de
Montespan triomphante[463].» Le fils de la Rochefoucauld était, on le
sait, le confident, dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais il
était, en même temps, l'ami de madame de Montespan qui, de son côté,
avait contribué à sa haute faveur, et il la défendait de son mieux contre
ces rivalités passagères, et surtout contre une rivalité bien plus
redoutable, entourée de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr
quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces infidélités
bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait, en effet, qu'à son
retour de l'armée, le roi, voulant faire d'un seul coup à madame de
Maintenon la fortune qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent
mille écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction pour les
soins prodigués à ses enfants[464].
[463] Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, _Corr. de
Bussy_, t. III, p. 280.
[464] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 209.
En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut aussi pourvoir à son
sort et lui fit offrir, disait-on, une somme de quatre cent mille francs.
La délaissée refusa d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur
aux premières inspirations d'une âme honnête; toutefois son dépit et sa
douleur furent grands, car elle avait ambitionné, sans trop d'amour
peut-être, la première place dans le cœur du roi. Ce sont les amies de
Bussy qui nous font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit madame
de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée; on dit qu'elle a refusé
deux cent mille francs que le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu
de chose à qui a prétendu partager le cœur et, en quelque façon, la
couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant qu'elle
espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»--«On dit, ajoute la même à
dix jours de là, qu'on lui offre quatre cent mille francs, qu'elle
refuse. Elle se conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci;
mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle sortit,
l'autre jour, de chez la reine comme le roi y entroit, et, à la chapelle,
elle détourne la tête quand elle passe. Madame de Montespan est plus
belle que jamais[465].»
[465] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 269 et 277.
Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il fort désappointé à
madame de Scudéry) de ne voir point de changement au retour du roi. Il me
sembloit, par tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un. Ces
immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent pas les misérables: ils
voudroient, tous les jours, un changement jusqu'à ce qu'ils soient plus
heureux; cependant il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien
qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité des conjonctures
favorables. Madame de Montespan a eu de grandes alarmes cet hiver: la
voilà un peu rassurée. Qui peut croire que cela durera longtemps?
Elle-même, après les premiers moments de joie de son raffermissement, ne
reprendra-t-elle pas de nouvelles craintes de retomber? car le temps, qui
incommode les affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour
madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle? Et le roi
lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise fortune, aussi bien que celle
de toute l'Europe, ce prince heureux et si digne de l'être, le
croyez-vous content, madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le cœur
trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le poignard dans le
sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir aimée, ou du moins après
l'avoir persuadée de sa passion[466].»--«Si le refus, écrit-t-il avec son
franc cynisme à madame de Montmorency, que fait madame de Ludre de ce
qu'on lui veut donner, lui fait revenir son amant, je la trouverai fort
habile: sinon, je dirai avec le vieux Senneterre, que les gens d'honneur
n'ont point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont point de
pain de faire les généreux[467].»
[466] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 19 juin 1677),
t. III, p. 281.
[467] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 23 juin), p.
285.
Aux prises avec les mépris de madame de Montespan et ne trouvant plus la
position tenable, la belle chanoinesse prit le parti de quitter la cour,
et se retira pendant quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de
Clérambault. «La belle _Isis_ est au Bouchet, dit le 23 juin madame de
Sévigné; le repos de la solitude lui plaît davantage que la cour ou
Paris[468].» La semaine d'après, suivant jusqu'au bout son allusion
mythologique, elle ajoute: «_Io_ est dans les prairies, en toute
liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et
triomphante[469].» Madame de Montespan, en effet, ne cessait d'afficher
sa victoire dans tout son faste comme dans sa dureté. «_Quanto_ et son
ami, lit-on dans une lettre du 2 juillet, sont plus longtemps et plus
vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières
années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies, afin de
mettre une bride sur le cou, qui persuade que jamais on n'a vu d'empire
plus établi[470].» (30 juillet): «Madame de Montespan étoit, l'autre
jour, toute couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat d'une si
brillante divinité. L'attachement paroît plus fort qu'il n'a jamais été;
ils en sont aux regards: il ne s'est jamais vu d'amour reprendre terre
comme celui-là[471].»
[468] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.
[469] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 111.
[470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 113.
[471] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 167.
Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini par valoir quelque
sympathie à la pauvre abandonnée: «Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à
sa fille la marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure de
cette nymphe: quand une certaine personne (_madame de Montespan_) en
parle, elle dit _ce haillon_. L'événement rend tout permis[472].» Ce mot
ne s'accorde point avec la réputation de beauté de madame de Ludre, que
constate madame de Sévigné en annonçant son retour à son service de dame
d'honneur de la duchesse d'Orléans: «_Isis_ est retournée chez MADAME,
tout comme elle étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux
ce haillon loin que près[473].» Ailleurs elle l'appelle _la belle
Ludre_, et s'extasie sur _sa divine beauté_[474]. Elle n'était pas sans
esprit comme sans ambition, témoin ces deux mots que rapporte madame de
Sévigné: «Un homme de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre:
«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!--Tout de bon,
dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.»--«MADAME,
disoit, l'autre jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas: Il
faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de mal.--Crevez-les,
madame, puisqu'ils n'ont pas fait tout celui que je voulois[475].»
[472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 119.
[473] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 157.
[474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre), t. V, p. 254.
[475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221.
Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle l'avait réduite la
ruine éclatante de ses ambitieux desseins, madame de Ludre prit le parti
définitif de se retirer aux Dames de Sainte-Marie du faubourg
Saint-Germain. Lorsque MONSIEUR, à qui elle avait demandé la permission
de quitter le service de la duchesse d'Orléans pour se mettre au couvent,
fut venu sonder à cet égard la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà?»
répondit celui-ci[476]. Ce fut le coup de grâce.
[476] Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (_Corresp.
de Bussy_, t. IV, p. 21).
Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de Montespan serait
surtout parvenue à dégoûter Louis XIV de madame de Ludre en lui
persuadant que, par l'effet d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans
sa première jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de peau
d'une dangereuse espèce[477]. La dureté du roi peut s'expliquer, sans
cela, par l'inconstance de son cœur et son désir d'apaiser madame de
Montespan et de lui faire illusion sur la durée de son règne. Il faut
aussi prendre quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du Ludre, dit-il
dans une lettre à madame de Scudéry, a eu la plus méchante conduite du
monde dans le temps qu'elle disputoit le cœur du roi; il sembloit, par
le bruit qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse
qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là. Il faut dire la
vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables à l'esprit et au
visage de madame de Montespan, et le mérite d'être la dernière en date
n'est quelquefois pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude
comme est le roi[478].» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole tombée
avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne tarda pas à être profondément
oubliée. Un mois à peine après sa retraite au couvent, madame de Scudéry
écrit dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une épitaphe:
«De Ludre est oubliée comme si elle étoit morte du temps du déluge[479].»
Mais son oraison funèbre, la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de
Sévigné à sa fille à deux ans et demi de là, que madame de Ludre, lasse
de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin obtenu de son orgueil, si bien
réglé, de prendre du roi deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille
francs pour payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été
outragés, souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans
rancune[480].» A cette date, elle quitta la maison des Dames de
Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des couvents de Nancy, où à
soixante-dix ans, assure la duchesse d'Orléans, elle était encore
belle[481].
[477] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t.
Ier, 457.
[478] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (10 février 1678), t. IV, p.
32.
[479] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 43.
[480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1680), t. VII, p. 11.
[481] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans, t. 1er, p. 457.
Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan, madame de
Maintenon quittait Paris, et se rendait, pour la troisième fois, aux eaux
de Baréges, auxquelles elle allait demander l'entière guérison de son
royal élève. Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai 1677,
à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui lui fit une réception
toute princière, destinée aussi, dans son intention, à honorer sa sœur.
Le _Mercure_ donne les détails caractéristiques de ce troisième voyage
peu connu de madame de Maintenon et de son élève. Le comte d'Aubigné, à
la tête de cent gentilshommes des plus qualifiés de la province, et comme
lui à cheval, vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant
dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des boîtes et des
mousquetades, que toute la bourgeoisie, qui étoit sous les armes,
déchargea à son arrivée[482].» Pour lui servir de garde pendant les deux
jours qu'il devait rester à Cognac, le gouverneur avait formé une
compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en Aragonnais,
firent le service, la pique à la main, à la porte de sa chambre, ce qui
le divertit fort. A Jonzac, la comtesse de ce nom vint prendre les
voyageurs sur la route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc
du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un gouverneur,
l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient à la tête d'une
députation des Jurats de Bordeaux. L'artillerie de la place annonça sa
venue et son départ. Le lendemain il arriva dans la capitale de la
province, et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat, M.
de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux, sous la
conduite du duc de Roquelaure, mais toujours accompagné de sa
gouvernante, que chacun traitait avec une déférence où il entrait quelque
involontaire pressentiment. Lorsque le duc du Maine parut dans la cour du
château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée en bataille, qui
lui présenta les armes au bruit des tambours et des fanfares. C'étaient
là de véritables honneurs souverains[483]. On lui préparait d'autres
fêtes, mais madame de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà
trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la retenir quelques
jours à Bordeaux, elle en repartit le lendemain, avec son élève, pour se
rendre à Baréges, où elle demeura quatre mois entiers, en apparence
étrangère aux événements, aux intrigues encore embrouillées de la cour,
mais toujours présente, par sa correspondance directe avec le roi,
privilége essentiel qu'elle maintenait avec autorité, après l'avoir
conquis avec peine. Cette correspondance entretenait de loin ce charme
d'égale douceur, de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur
l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un homme qui se
trouvait aux prises avec les restes orageux d'une passion presque
éteinte, et les caprices fréquents d'un tempérament mal dompté.
[482] _Mercure galant_, juillet 1677, p. 142.
[483] Voir ces détails dans le _Mercure galant_, juillet 1677, p.
143 et suiv.
Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du mois de mai, Charles de
Sévigné, on l'a vu, était venu rejoindre sa mère, afin de guérir sa
blessure au talon, ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la
ville et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours.
Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié sur ses bonnes
fortunes et ses tribulations galantes. Ce qui la dépite ou la console,
c'est que c'est sans passion au fond du cœur, qu'il se lance dans cette
vie laborieuse, et compromettante pour sa réputation d'homme sérieux, qui
formait l'ambition constamment déçue de sa mère. «Rien n'est si occupé,
écrit celle-ci à madame de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux;
il représente en cinq ou six endroits, quel martyre[484]!» Le baron de
Sévigné éprouvait ou simulait alors une grande passion pour madame du
Gué-Bagnols. M. Walckenaer a fait connaître, par anticipation, ses amours
avec cette sœur de madame de Coulanges, amours d'un jour pour une femme
ridicule, qui, en vérité, ne méritait pas mieux[485]: nous n'en dirons
rien ici.
[484] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 105.
[485] Conf. _Mémoires_, etc., t. V, p. 360-369.
Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère était sa
confidente; et quelles confidences! ses rapports avec Ninon, qui l'a
qualifié avec tant de mépris amoureux. Aujourd'hui encore, il égaye cette
mère, qui, comme autrefois, l'écoute pour le ramener, de la
correspondance burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion: «On
pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe[486].» Elle
le plaint sincèrement d'être condamné à répondre, trois fois la semaine,
à de pareille prose: «Ma fille, cela est cruel, je vous assure... le
pauvre garçon y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en
moi[487].» Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à sa
mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant comme cette
existence de mère et de fils, vivant ensemble en amis qui se soignent,
sans se gêner. Qu'on en juge par cette gracieuse peinture que trace la
fine plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que votre frère, le
sous-lieutenant, est plus joli garçon que vous ne croyez, c'est que j'ôte
la plume des mains de maman mignonne, pour vous dire moi-même que je fais
fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement, nous nous donnons
une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. Vous vous
portez bien; ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette
nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit loué; allez prendre
l'air, allez à Saint-Maur (_chez madame de la Fayette_), soupez chez
madame de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez
point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger
des fraises, ou prendre du thé? Les fraises valent mieux. Adieu, maman,
j'ai mal au talon: vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à
trois heures, et puis _vogue la galère_. Voilà, ma petite sœur, comme
font les gens raisonnables[488].»
[486] SÉVIGNÉ, _Lettres_, (26 juillet 1677), t. V, p. 150.
[487] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 150.
[488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. V, p. 108.
Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation stérile, madame de
Sévigné aurait voulu le marier, et madame de Grignan, s'associant au
désir de leur mère, essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant
de la Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable.
C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre du 21 juillet, où l'on
voit la loyauté de madame de Sévigné, sa rondeur dans les affaires mêmes
les plus délicates: «Nous avons fort causé ici de nos desseins pour la
petite intendante: madame de Vins m'assure que tout dépend du père, et
que, quand la balle leur viendra, ils feront des merveilles. Nous avons
trouvé à propos, pour ne point languir si longtemps, de vous envoyer un
mémoire du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer, afin qu'en
confidence, vous le montriez à l'intendant, et que nous puissions savoir
son sentiment, sans attendre tous les retardements et toutes les
instructions qu'il faudroit essuyer si vous ne lui faisiez voir la
vérité; mais une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte,
comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire est exagéré, il
n'y a plus rien à faire. Notre style est si simple, et si peu celui des
mariages, qu'à moins qu'on ne nous fasse l'honneur de nous croire, nous
ne parviendrons jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que
c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. Enfin, ma
fille, nous vous recommandons cette affaire, et surtout un oui ou un non,
afin que nous ne perdions pas un grand temps à une vision inutile[489].»
[489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 143.
Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer à un frère qu'elle
aimait ce riche établissement. Madame de Sévigné lui rend bien cette
justice: «Je suis persuadée du plaisir que vous auriez à marier votre
frère: je connois parfaitement votre cœur, et combien il seroit touché
d'une chose si extraordinaire[490].» Cette chose extraordinaire n'eut
point lieu, et il fallut quelques tentatives encore et quelques années au
baron de Sévigné, avant de trouver un établissement qui, à la grande joie
de sa mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait
et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet 1677, a parlé
encore comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des
officiers subalternes de cette compagnie[491];» la compagnie des
Gendarmes-Dauphin, dont les officiers, renommés pour leur bravoure,
semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient peu de goût pour
les détails journaliers et fastidieux du service. Pour ceux-là, la
correspondance de madame de Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV
et Louvois n'avaient point de pitié[492].
[490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 174.
[491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 117.
[492] Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133.
Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais, vers la fin de
juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques mouvements, les officiers
en congé reçurent l'ordre de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait
réellement encore de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine.
Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme de plaisir, et
qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en chaise, son intérêt, sa
réputation, lui conseillèrent de partir; sa mère l'y engageait. «Je
trouve, dit madame de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes bien
plus délicate et blonde que celle des femmes[493].» Le sentiment du
devoir est chez elle très-net, et supérieur aux inquiétudes de la mère.
«J'attends mon fils, ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas
possible qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât point, et
qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution[494].» Mais, le
bruit du siége de Charleroi par les ennemis s'étant répandu, Sévigné,
alors, n'hésite plus entre ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet
instant problématique de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur
des jours de combat. «La nouvelle du siége de Charleroy, écrit madame de
Sévigné à sa fille, le 10 août, a fait courir tous les jeunes gens et
même les boiteux. Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage:
tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller trouveroient fort
étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc fort louable de prendre sur lui
pour faire son devoir[495].» Et, le 13, elle annonce, pour le louer
encore, son départ en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de
cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé s'il n'étoit
point parti: c'est dans ces occasions que le monde est plaisant... pour
moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue[496].»
[493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 Juillet 1677), t. V, p. 154.
[494] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août), t. V, p. 173.
[495] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 178.
[496] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 184.
Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise de Sévigné apprit la
levée du siége de Charleroy et le retour prochain de son fils, au moment
où elle allait pour la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière
guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme.