que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait
consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer mes
sentiments. C'étoit un crime pour moi, que d'être en peine de votre
santé: je vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis
de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous assassiner; il
falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni
plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisoit
qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en
complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des
médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et
l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement
consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous
étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme nous avons
fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette conduite: mais il faut
tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions, et qu'au
lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne seroit
point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos cœurs la
liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible de
vivre en repos. Voilà qui est dit une fois pour toutes; je n'en dirai
plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que,
quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin
que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous
avez trouvé dans les fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes
extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais
imaginé celui-là: Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de
Grignan ne vous soit point contraire! Il falloit que je vous écrivisse
tout ceci une seule fois pour soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à
la première occasion, nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne
nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte
d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais.
J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée[427].»
[427] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1677), t. V, 109.
_Je n'en dirai plus rien_; c'est-à-dire que, même après cette longue
explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous me mandez des choses admirables
de votre santé (écrit-elle le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige
accompli, contre ses prévisions, par ce redoutable air de Grignan); vous
dormez, vous mangez, vous êtes en repos: point de devoirs; point de
visites; point de mère qui vous aime: vous avez oublié cet article, et
c'est le plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis d'être
en peine de votre état; tous vos amis en étoient inquiétés, et je devois
être tranquille! J'avois tort de craindre que l'air de la Provence ne
vous fît une maladie considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous
voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle qui n'attirât
pas seulement mon attention! Ah! mon enfant, quand je vous ai vue en
santé, ai-je pensé à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je
portois mes pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade d'un
mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu d'essayer à me
consoler par une conduite qui vous redonne votre santé ordinaire, on ne
me parle que d'absence: c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause
de tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois de mes
craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de si terribles effets, je
conclus qu'il ne m'est pas permis de vous aimer, et je dis qu'on veut de
moi des choses si monstrueuses et si opposées que, n'espérant pas d'y
pouvoir parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour me
tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos de Grignan
ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée à mon amitié. M. de
Grignan a gagné son procès, et doit craindre de me revoir avec vous,
autant qu'il aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos
plaisanteries là-dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu, bon argent:
vous vous portez bien, vous le dites, vous en riez avec votre mari;
comment pourroit-on faire de la fausse monnoie d'un si bon aloi[428]?»
[428] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 136.
Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler (dit-elle le
23, songeant toujours à cette visite interrompue de sa fille), dans la
pensée que vous dormez, que vous mangez, que vous êtes en repos, que vous
n'êtes plus dévorée de mille _dragons_, que votre joli visage reprend son
agréable figure, que votre gorge n'est plus comme celle d'une personne
étique: c'est dans ces changements que je veux trouver un adoucissement à
notre séparation...» Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa
femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès d'elle
besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je suis assurée de votre
santé; Montgobert ne me trompe pas; dites-le-moi cependant encore;
écrivez-le-moi en vers et en prose; repétez-le-moi pour la trentième
fois: que tous les échos me redisent cette charmante nouvelle: si j'avois
une musique comme M. de Grignan, ce seroit là mon opéra. Il est vrai que
je suis ravie de penser au miracle que Dieu a fait en vous guérissant par
ce pénible voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous faire
mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine; je me souviens de
quelques tours qu'elle a faits, et qui sont dignes de risée: la voilà
décriée pour jamais. Comprenez-vous bien la joie que j'aurai, si je vous
revois avec cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable,
une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne disposition; quand
j'aurai autant de plaisir à vous regarder que j'ai eu de douleur
sensible; quand je vous verrai comme vous devez être, étant jeune, et non
pas usée, consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin quand
je n'aurai que les chagrins courants de la vie, sans en avoir un qui
assomme? Si je puis jamais avoir cette consolation, je pourrai me vanter
d'avoir senti le bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple
coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully dit à sa femme:
«Vous êtes malade, venez à Sully; voyez madame de Grignan, le repos de sa
maison l'a rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède[429].»
[429] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 145 et 152.
Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se permettre avec sa
mère une innocente plaisanterie, et lui écrit à son tour que l'expérience
vient bien de démontrer qu'elles sont plus heureuses éloignées
qu'ensemble. Il faut voir _sauter aux nues_ madame de Sévigné! Elle
n'admet pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends, ma fille,
lui répond-elle le 11 août, les derniers mots de votre lettre; ils sont
assommants: «Vous ne sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez
plus; j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre
maison; je ne vaux rien du tout pour vous.» Quelles paroles! comment les
peut-on penser? et comment les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout
ce qui m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand vous
partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient parié à qui se
déferoit de moi le plus promptement. Vous continuez sur le même ton: je
me moquois d'eux quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure
je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que
ce que vous me disiez l'autre jour: «Quand la vie et les arrangements
sont tournés d'une certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant
qu'elle voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce que vous
me réduisez à souhaiter avec votre chienne de Provence[430]!»
[430] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 183.
C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir combattu avec une
vivacité que l'on apporte à la défense du foyer, le système de M. de
Grignan sur les avantages d'une séparation qui fait tout son tourment
dans ce monde, madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la venue de
sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité d'aimer moins
cette chère et parfois trop froide idole, elle s'était attachée à le
laisser moins paraître.
CHAPITRE VII.
1677.
Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les
membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en
eux.--Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive
affection.--Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette
_chère Éminence_.--Les amis du cardinal veulent le ramener à
Paris.--La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect
humain.--Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle des
amours royales.--Courte faveur de madame de Ludre.--Le roi
l'abandonne.--Madame de Montespan sans pitié pour elle.--Madame
de Sévigné compatit à l'infortune de la _pauvre Io_.--Madame de
Ludre se retire au couvent.--Ascendant croissant de madame de
Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de l'armée, et retourne à
sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur cherchent inutilement à le
marier.--Madame de Sévigné se rend pour la seconde fois aux Eaux.
De Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel Carnavalet_ pour elle et sa
fille, qui lui annonce son prochain retour.--Elles s'y retrouvent
au mois de novembre.
Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée, pleine de
mouvement, de courses, de visites, et nous la voyons à Saint-Maur, où
madame de la Fayette cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les
médecins disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter[431];» chez
Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous leurs amis, dans un jardin
où ils trouvent «des jets d'eau, des cabinets, des allées en terrasses,
six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces
un peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable, une
lune qui fut témoin de tout[432];» au Palais, où elle sollicite un procès
en personne, et où «elle fit si bien, le _bon abbé_ le dit ainsi, qu'elle
obtint une petite injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert
beaucoup de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis, en
attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a huit mois, et
qu'on dit qu'elle aura cet hiver[433];» chez le frère du roi, à la cour
duquel elle se montre plus souvent qu'à Versailles, car elle y est
toujours très-bien reçue, et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla
qu'à elle[434];» chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un
membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld de Lusancy, «qui
avoit trois ans de solitude par-dessus M. d'Andilly, leur père[435];» à
Livry enfin, où elle va souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille.
[431] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1677), t. V, p. 121.
[432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet 1677), t. V, p. 130.
[433] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet), t. V, p. 130.
[434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin), t. V, p. 106.
[435] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet), t. V, p. 135.
Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux qui portent ce nom
et qui se trouvent à Paris, aux membres de cette famille d'adoption et
devenue bien sienne, au coadjuteur, au _bel abbé_, au chevalier, à la
Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs, ses plus doux
moments. C'est un besoin d'intimité, un entraînement dont l'expression
est plaisante: «Je m'en vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin,
je ne puis vivre sans en avoir pied ou aile[436].»--«J'ai été chercher
des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit[437];» et la semaine
suivante: «Je ne puis être longtemps sans quelque Grignan, je les
cherche, je les veux, j'en ai besoin[438].» Sans doute leurs qualités
sont pour beaucoup dans cet empressement; mais il est peu probable que la
gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes de la lettre
suivante: «Je suis fort contente des soins de tous vos Grignan; je les
aime, et leurs amitiés me sont nécessaires par d'autres raisons encore
que par leur mérite[439].» Leur plus grand mérite, on le devine, c'est
que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue de sa fille.
C'est cette fille qu'elle aime en eux.
[436] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 98.
[437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 juin 1677), t. V, p. 99.
[438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juin), t. V, p. 104.
[439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin), t. V, p. 106.
Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était celui qu'elle avait
voué à cette _chère Éminence_ qu'elle craignait tant de ne plus revoir.
Madame de Sévigné est, autant que la politique le lui permet, l'unique et
minutieux biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous du
soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage
fameux[440]. Corbinelli, ambassadeur des amis communs, était allé le
trouver dans sa retraite de Commercy, peut-être pour l'engager à sortir
d'un isolement que l'on croyait funeste à sa santé[441]. Il envoie
exactement son bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille:
«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit Corbinelli de la
vie de notre cardinal et de ses dignes occupations[442].» Malheureusement
nous ne possédons point les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait
entièrement connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à
rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le prudent ambassadeur,
connu par sa finesse, ne devait pas tout écrire de ce qui concernait
l'ancien chef de la Fronde, alors dans le feu des souvenirs de ses
exploits passés. Avide de renseignements nouveaux et plus complets,
madame de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets ombrages
de Livry, qui se trouvait sur sa route. «Je me fais un plaisir, dit-elle,
de l'attendre sur le grand chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse
au bout de l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous
causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte[443].» Mais elle en fut
pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin (écrit-elle le lendemain).
J'avois dessein d'attendre Corbinelli au passage, et de le prendre au
bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris
toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve qu'il
avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et
je vous manderai des nouvelles de son voyage[444].» Elle le voit, parle
de longues heures avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne
et une discrétion désolantes:
[440] Sur les années précédentes _Conf._ WALCKENAER, t. V, p.
162.
[441] Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy.
[442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 96.
[443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1677), t. V, p. 112.
[444] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 116.
«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du cardinal; il n'a
jamais vu une âme de cette couleur: celles des anciens Romains en avoient
quelque chose. Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là, et je suis
assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette amitié: on voit
quelquefois trouble, et cela vient du péché originel. Il faudroit des
volumes pour vous rendre le détail de toutes les merveilles qu'il me
conte[445].... La santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement,
quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille remonter. J'ai
une si grande amitié pour cette bonne Éminence, que je serois
inconsolable que vous voulussiez lui faire le mal de lui refuser la
vôtre; ne croyez pas que ce soit pour lui une chose indifférente[446]....
Corbinelli est revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît
qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans cesse, et tout ce
qu'il en dit augmente l'admiration et l'amitié qu'on a pour cette
Éminence[447].»
[445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet), t. V, p. 118.
[446] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 120.
[447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 128.
Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur cette mission de
l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont autant d'énigmes jetées à notre
curiosité impuissante. Une seule chose nous apparaît clairement, c'est
qu'un désaccord s'était manifesté entre le cardinal de Retz et _sa chère
nièce_, et que madame de Sévigné poussait de toutes ses forces à la paix:
nous rencontrerons bientôt d'autres détails qui complètent ce point
délicat de la biographie de madame de Grignan.
Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur le compte de cet
ami pour elle si cher et si illustre, des nouvelles qui vinrent troubler
toute la joie que lui avaient causée les assurances rapportées par
Corbinelli au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences.
«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme de Commercy, depuis
Corbinelli, qui m'a fait peur de la santé du cardinal; ce n'est plus une
vie, c'est une langueur: j'aime et honore cette Éminence d'une manière à
me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare point de telles
pertes[448].»
[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 156.
Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour de Commercy, soit
désir de jouir encore de sa précieuse société, les plus chauds amis du
cardinal de Retz avaient formé le dessein de l'attirer d'abord à
Saint-Denis, dont il était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en
trouvait bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce
dégoûté théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une continuation de sa
retraite proclamée définitive. On entama probablement auprès du pape une
négociation dans le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de
quitter Commercy[449]. Dans le passage suivant, madame de Sévigné nous
indique que, malgré la désapprobation de quelques amis de Retz, peut-être
les plus considérables, qui, surtout soucieux de sa dignité, blâmaient ce
retour déguisé, si peu de temps après son départ solennel, le projet
allait son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence
par lettre que de près, de si bien s'associer au désir des plus zélés:
«Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent comme vous; mais, soit que les
ennemis ne soient pas en état de faire peur, ou que les amis ne soient
pas sujets à prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange.
Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même au cardinal.
Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis sans le consentement
de ses précepteurs? et s'ils l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger?
Vous avez très-bonne grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une
personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié[450].»
[449] Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli.
[450] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1677), t. V, p. 209.
A deux mois de là, les choses en étaient au même point. Retz, qui
évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire, hésitait encore, car ses
amis étaient toujours divisés sur l'opportunité de son retour. Quant à
madame de Sévigné, plus que jamais son choix est fait, et le croyant en
danger à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il s'épuise de
travail et s'est mis à étudier les sciences les plus ardues, elle
rappelle de tous ses vœux, au moins à Saint-Denis (elle préférerait
Paris), cet ami qu'elle aime trop en femme qu'emporte son cœur pour
raffiner sur sa dignité et sa réputation; bien appuyée en cela par madame
de Grignan, qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus proche par
les sentiments que par le sang, était le parrain de sa fille Pauline. «Je
ne suis point du tout contente, écrit sa mère le 12 octobre, de ce que
j'ai appris de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure à
Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête d'application;
cela me touche sensiblement[451].» Et le 15: «Je suis en peine, comme
vous de son parrain (de Pauline); cette pensée me tient au cœur et à
l'esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que
Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse la tête; il
a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient
aussi en peine que moi: enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du
pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert[452], dans les
distillations et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir.
On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il fasse? Il a
beau donner un temps considérable à l'église, il lui en reste encore
trop[453].» Cette hésitation dura encore quelques mois, au grand chagrin
de madame de Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres de
cette année[454].
[451] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 252.
[452] Son aumônier.
[453] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 270.
[454] Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M,
t. XXVI.
A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné retourne à son rôle
de chroniqueur de tout ce monde qu'elle redonne à sa fille, pour son
agrément et son instruction, vivant et pris sur le fait. C'est surtout
des choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire, et madame de
Sévigné, nous le redisons, est véritablement l'historien, et l'historien
le plus complet, le plus fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de
ces révolutions féminines qui tenaient alors en éveil toute cette nation
à part appelée _la cour_, laquelle ne se composait pas seulement des
_courtisans_ présents à Versailles ou à Paris, mais de tous ceux qui
accidentellement se trouvaient disséminés dans les provinces.
«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné à Bussy, quelques
jours avant le départ de sa fille), et les beautés sont alertes pour
savoir de quel côté il tournera: ce retour-là est assez digne d'être
observé[455].» Ce qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de
savoir quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de Ludre,
qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et dans laquelle plusieurs
voulaient voir une rivale préférée et l'héritière présomptive de madame
de Montespan. Les courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le
dos à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse. Mais
l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma fille (s'écrie madame de
Sévigné dès le 11 juin, en revenant de la cour), quel triomphe à
Versailles! quel orgueil redoublé! quel solide établissement! quelle
duchesse de Valentinois[456]! quel ragoût, même par les distractions et
par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une heure dans cette
chambre; elle (_madame de Montespan_) étoit au lit, parée, coiffée: elle
se reposoit pour la _médianoche_. Je fis vos compliments; elle répondit
des douceurs, des louanges: sa sœur, en haut (_madame de Thianges_), se
trouvant en elle-même toute _la gloire de Niquée_, donna des traits de
haut en bas sur la pauvre _Io_ (madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle
avoit l'audace de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un
orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, et vous en
approcherez. On dit que la petite reprendra son train ordinaire chez
MADAME. Elle s'est promenée, dans une solitude parfaite, avec la Moreuil,
dans les jardins du maréchal du Plessis[457].»
[455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81.
[456] Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de
Poitiers.
[457] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 88.
La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de cette pauvre Ludre,
qui était depuis longtemps l'une des bonnes amies de son amie madame de
Coulanges[458], dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait
voulu être amoureux, car «son ambition, disait à ce propos M. de la
Rochefoucauld, est de mourir d'une amour qu'il n'a pas[459];» et qui
surtout, rencontrée un jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante
de la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête, en s'écriant
devant toute la cour, avec sa prononciation germanique, qui n'était pas
sans grâce dans sa jolie bouche: _Ah! pour matame te Grignan, elle est
atorable[460]!_
[458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673) t. III, p. 72.
[459] SÉVIGNÉ (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673), t.
III, p. 81.
[460] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 32.