Il avait chanté _Bouchain et Condé terrassés_. Corneille, cette année, le

devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, écrivit ces vers, qui ne se

ressentent en rien de la vieillesse de l'auteur:

Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,

Que pour vous la victoire auroit peu de constance,

Et que de Philisbourg à vos armes rendu

Le pénible succès vous seroit cher vendu.

A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,

Et trois villes déjà réparent notre perte,

Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,

Lorsque chaque province avoit son potentat;

Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,

Si le ciel à Louis ne les eût destinées:

Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,

Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,

Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,

Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,

Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;

Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,

Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;

Partout enfin des cœurs qui savent aujourd'hui

Le faire partout craindre et ne craindre que lui.

Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières

Tu peux te reposer du soin de tes frontières,

Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,

Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,

Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,

Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,

Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter

Que le sort des Lions que tu viens de dompter[416].»

[416] Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le

_Mercure_ de juillet 1677, p. 166.

La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en même temps que le

roi. Madame de Grignan, avant de partir, put y revoir son beau-frère,

qui, selon sa coutume, avait honorablement figuré au siége de

Valenciennes et à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir

une incommode blessure au talon.

Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour son argent, un

avancement qui le fit enfin sortir de son éternel _guidonage_. A la date

du 19 mai, sa mère annonce ce changement en ces termes à Bussy, retourné,

depuis quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette fois encore, se

raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils a traité de la sous-lieutenance

des Gendarmes de M. le Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et

son enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à quarante

mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se trouve par là à la

tête de la compagnie, M. de la Trousse étant lieutenant-général. M. le

Dauphin devient tous les jours plus considérable. La paix rendra cette

charge encore plus belle que la guerre[417].» Les gendarmes-Dauphin

étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier de la couronne. Le

lieutenant avait le grade de brigadier ou de maréchal de camp, et le

sous-lieutenant, le rang de colonel. «La charge est jolie, répond Bussy

avec son expérience des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme

de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a guère d'affaires

au monde dont on ne vienne à bout[418].»

[417] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. _Voy._ aussi _Lettres

inédites de madame de Sévigné_, 1814, éd. Klostermann, p. 74.

[418] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 197.

Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires ce fait de la

biographie du baron de Sévigné, ainsi que les motifs qui le déterminèrent

lui-même à se défaire de sa charge, mais avec une différence relativement

au prix mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là, dit-il, ce

général (M. de Luxembourg) ayant demandé que je fusse fait brigadier,

attendu que plusieurs autres qui avoient moins de service que moi étoient

déjà maréchaux de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois que

j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette réponse brutale

et sincère du ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis

longtemps, et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au

méchant état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour

une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me

défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes de monseigneur le

Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma

compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge,

avec la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis de

Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est ainsi que la haine de

Louvois me fit quitter le service, parce que je m'imaginois que cet homme

étoit immortel. Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien

mieux que moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus

grands seigneurs de France et des plus capables de bien servir[419].»

Cette femme dont parle le marquis de la Fare était madame de la

Sablière, à laquelle il sacrifiait alors sa carrière, et qu'il quitta,

hélas! pour le jeu, peu d'années après.

[419] _Collection Michaud_, t. XXXII, p. 285.

S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous voyons souvent, à

partir de cet instant, figurer dans sa correspondance, madame de Sévigné

explique ces chiffres d'une manière qui doit faire préférer sa version à

celle de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur des

_Lettres inédites_ a donné, sans désigner le jour, la date du mois de mai

1677, et qui est évidemment antérieure à celle qu'elle écrit à Bussy le

19, madame de Sévigné montre son fils occupé à la fois de céder son

guidon à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance des

chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de la Fare voulait

quitter le service. Elle confie à M. de Guitaud que Sévigné «perd

quarante mille francs sur sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;»

mais, ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées[420].» Douze mille

écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, se rapprochent

plus des quarante mille écus dont parlait madame de Sévigné, que des

quatre-vingt-dix mille livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit

par là ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; et

on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons voulu établir), que

madame de Sévigné, si dévouée aux intérêts de sa fille, ne reculait

devant aucun sacrifice pour améliorer la carrière de son fils, et même

pour satisfaire ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une

réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature que cette

adoration perpétuelle pour madame de Grignan, dont, au reste, Sévigné

n'était nullement jaloux, car il aimait lui aussi tendrement sa sœur.

[420] _Lettres inédites_, éd. Bossange (1819), p. 72.

Le cœur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle épreuve pendant ce

court séjour de madame de Grignan à Paris. La santé de celle-ci, sa

fraîcheur, sa beauté, entières jusque-là, commencèrent à subir des

atteintes qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations

morales, causées à leur tour par le désordre des affaires de sa maison,

ou, si l'on adopte une version de Bussy, à ses nombreuses couches, et

probablement à ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les

alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au moindre symptôme elle

s'inquiétait aussitôt, et madame de Grignan, répugnant à s'avouer malade,

se refusait, par système, à tous les soins. Insistance d'un côté,

résistance de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être

assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant ses

souffrances, prétendait par là ménager sa mère et lui prouver son amour.

Depuis la grave maladie de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la

tendance opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et voulait

exiger d'elle encore plus de précautions et de soins. Ainsi c'était à

force de ménagements, d'attentions mutuelles, de sollicitude, de bonne

volonté et de délicates intentions, que ces deux femmes en arrivaient à

se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise pas à dire, comme

on l'a fait, qu'elles passaient leur vie à souhaiter d'être ensemble, et

qu'elles ne pouvaient y vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet

égard, des lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la trace

des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, exister entre elle

et sa fille, et l'on en a conclu à la froideur de celle-ci et à son

manque de gracieuseté pour sa mère.

Par quelques passages relevés dans la correspondance qui suivit

immédiatement le départ de madame de Grignan, nous allons faire bien

connaître quelle fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a

invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il y avait entre elles

une complète incompatibilité d'humeur[421]. Le lecteur approuvera qu'en

cet endroit, comme dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous

recueillions avec soin toutes les traces de ces discussions. C'est la

bonne fortune du cadre élargi, adopté par le premier et savant auteur des

_Mémoires sur madame de Sévigné_, de permettre, à cet égard, le seul

exposé complet qui ait été encore donné de ces petits orages intérieurs.

Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse bien juger le procès qui

a été fait à la passion proverbiale de la mère, et à la froideur

également traditionnelle de la fille.

[421] Conf. _Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné_, par

M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des

_Lettres choisies_, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.

Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles en étaient venues

à ne plus s'entendre, M. de Grignan se décida à hâter le départ de sa

femme, après s'être bien assuré toutefois auprès des médecins les plus

habiles que non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient pour sa

santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement que,

suivant eux, l'air de la Provence devait infailliblement compléter; car,

grâce au ciel, madame de Grignan n'était point atteinte de cette

redoutable maladie de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur

soudaine, s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée

par les amis, n'en effraye pas moins madame de Sévigné. Elle croit sa

fille perdue, en songeant aux fatigues de la route et à la _bise_ de

Grignan. Et si, contre son attente, tout tourne à bien, quelle

humiliation que l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus

salutaire que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul

importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.

A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée continue avec la

plume la conversation interrompue par ce brusque départ:

«Paris, mardi 8 juin 1677.

«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: vous ne savez que trop

ce que mon cœur est pour vous; mais puis-je vous cacher tout à fait

l'inquiétude que me donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois

pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je

vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse

pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est

l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre

courage; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est

pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié

qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance,

mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille: observez-la

bien, parlez à Montgobert (_femme de madame de Grignan_), entendez-vous

ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma

chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont

autour de vous ne vous manqueront pas, mais ils vous seront bien

inutiles si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que

personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à

Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez

pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne

voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au

point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je

puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte

tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à

l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la

bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'étoit propre;

je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette unique

consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je

suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. Adieu, mes

chers enfants; que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément

ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!» Madame de la Troche

continue: «La voilà, cette chère commère, qui a la bonté de me faire

confidence de sa sensible douleur. Je viens de la faire dîner, elle est

un peu calmée; conservez-vous, belle comtesse, et tout ira bien; ne la

trompez point sur votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point

vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre douleur ni la

moindre chaleur que vous sentirez à cette poitrine: tout est de

conséquence, et pour vous et pour cette aimable mère. Adieu, belle

comtesse, je vous assure que je suis bien vive pour sa santé, et que je

suis à vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le lendemain:

«Adieu, mon ange, je vous rends ce que vous me dites sans cesse: songez

que votre santé fait la mienne, et que tout m'est inutile dans le monde,

si vous ne guérissez[422].»

[422] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juin 1677), t. V, p. 83.

Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de plus que la

tendresse maternelle ordinaire. Il y a dans l'expression un feu, un

pathétique qui ne peut venir que d'un cœur dont madame de Grignan a été

le seul amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également honneur à

la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère sur ces mutuelles

inquiétudes de santé, quoiqu'elle se montre toujours moins démonstrative,

moins facile à l'attendrissement et aux larmes.

«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à la poitrine, et vous

qu'à la tête, nous ne ferions qu'en rire; mais votre poitrine me tient

fort au cœur, et vous êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai,

pour l'amour de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, par la même

raison, mettez bien, je vous supplie, votre petite poitrine dans du

coton... Songez à vous, ma chère enfant, ne vous faites point de

_dragons_; songez à me venir achever votre visite, puisque, comme vous

dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si court, contre

toute sorte de raison, celle que vous aviez voulu me faire.... Quelle

journée! quelle amertume! quelle séparation! Vous pleurâtes, ma

très-chère, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose

pour moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre mauvaise santé

fait une grande augmentation à ma douleur: il me semble que, si je

n'avois que l'absence pour quelque temps, je m'en accommoderais fort

bien; mais cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, de

ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, voilà ce que mon

cœur ne peut soutenir. Si vous voulez donc me faire tout le plus grand

bien que je puisse désirer, mettez toute votre application à sortir de

cet état... Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, de

ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette

séparation: on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par

là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon

cher comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc tous vos soins,

je vous en conjure[423].»

[423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 87.

Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite prudente de M. de

Grignan, et retrouve, à chaque étape, une santé qui l'attendait sur la

route, madame de Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte

qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car _on lui a fait bien des

injustices_ depuis deux mois! non point sa fille, qu'elle proclame

affectueuse et bonne, quoique celle-ci s'accuse du contraire, craignant

(madame de Sévigné doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré

assez d'amour à une mère qui en mérite tant.

«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le

repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous

gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez

vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir;

je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le

cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers

jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée

que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai

senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai

de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous:

cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai

fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne

devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos

là-dessus, je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces

autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il

faut que les réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu

des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable

d'une partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos

inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que

le mal que vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et de

courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous

croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je

n'en ai nul besoin que par une précaution qui peut fort bien se retarder;

ainsi de mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude,

elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où

je vous ai laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés.

Je saute aux nues quand on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes

deux, il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et bien

propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce n'est pas comme ils

l'entendent: ils lisoient dans ma pensée, et trouvoient que j'étois en

peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai

jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce

n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point

croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit

sur ce soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez point

caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il

possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de

caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc

plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, si je

n'étois pleinement satisfaite......[424]»

[424] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1677), t. V, p. 89.

«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes?

Enfin vous dormez, vous mangez un peu, vous avez du repos: vous n'êtes

point accablée, épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma fille!

quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se

rétablir! Que voulez-vous dire du mal que vous m'avez fait? c'est

uniquement par l'état où je vous ai vue; car, pour notre séparation, elle

m'auroit été supportable dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à

l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! ma très-chère,

c'est une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je

vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me

garantir du plus grand de tous les maux[425].»

[425] _Ibid._ (15 juin 1677), t. V, p. 92.

Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, dont madame de

Sévigné prend quelques-unes à son compte, mais en en laissant la plus

grande part à sa fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire

malade et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, user

mutuellement de complaisance, de confiance, afin de ne plus jouer la

partie de M. de Grignan, qui, déposant sa femme presque guérie dans son

château, répète, l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux

réels ou imaginaires est une bonne séparation.

«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le corps; et si vous

ne voulez point mourir dans votre pays, et au milieu de nous, il ne faut

plus voir les choses que comme elles sont, ne les point grossir dans

votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte

bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une

nécessité de ne jamais me voir: je ne sais si ce remède seroit bon pour

vous; quant à moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma

vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine de vous, je

n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu que ce n'eût été qu'une vision!

le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne

confirmoient que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, ma

chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour aussi agréable que

votre départ a été triste et douloureux. Pour moi, que faut-il que je

fasse? Dois-je me bien porter? je me porte très-bien; dois-je songer à ma

santé? j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me point

inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous réponds pas quand

vous serez dans l'état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement:

travaillez là-dessus; et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez

comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: vous voilà fort

bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà un régime admirable; tellement

que, pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille

lieues l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille:

voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter aux nues. Au

nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage,

où nous soyons plus raisonnables, c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous

dise plus: Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces

discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, profitez de vos

réflexions et des miennes; aimez-moi, et ne me cachez point un si

précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j'ai pour vous me

fasse du mal, c'est ma vie[426].»

[426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juin 1679), t. V, p. 94.

Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on ne veuille les tenir

dorénavant éloignées l'une de l'autre, demeure la constante préoccupation

de madame de Sévigné. Afin donc que cette expérience ne fasse point

autorité, elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les choses se

fussent passées bien différemment et au plus grand avantage de madame de

Grignan, si celle-ci y avait mis une docilité dont sa mère veut, pour

l'avenir, recevoir la promesse, car là seulement est pour elle la

certitude de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 17 / 33 段