devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, écrivit ces vers, qui ne se
ressentent en rien de la vieillesse de l'auteur:
Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,
Que pour vous la victoire auroit peu de constance,
Et que de Philisbourg à vos armes rendu
Le pénible succès vous seroit cher vendu.
A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,
Et trois villes déjà réparent notre perte,
Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,
Lorsque chaque province avoit son potentat;
Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,
Si le ciel à Louis ne les eût destinées:
Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,
Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,
Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,
Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,
Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;
Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,
Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;
Partout enfin des cœurs qui savent aujourd'hui
Le faire partout craindre et ne craindre que lui.
Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières
Tu peux te reposer du soin de tes frontières,
Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,
Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,
Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,
Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,
Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter
Que le sort des Lions que tu viens de dompter[416].»
[416] Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le
_Mercure_ de juillet 1677, p. 166.
La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en même temps que le
roi. Madame de Grignan, avant de partir, put y revoir son beau-frère,
qui, selon sa coutume, avait honorablement figuré au siége de
Valenciennes et à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir
une incommode blessure au talon.
Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour son argent, un
avancement qui le fit enfin sortir de son éternel _guidonage_. A la date
du 19 mai, sa mère annonce ce changement en ces termes à Bussy, retourné,
depuis quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette fois encore, se
raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils a traité de la sous-lieutenance
des Gendarmes de M. le Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et
son enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à quarante
mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se trouve par là à la
tête de la compagnie, M. de la Trousse étant lieutenant-général. M. le
Dauphin devient tous les jours plus considérable. La paix rendra cette
charge encore plus belle que la guerre[417].» Les gendarmes-Dauphin
étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier de la couronne. Le
lieutenant avait le grade de brigadier ou de maréchal de camp, et le
sous-lieutenant, le rang de colonel. «La charge est jolie, répond Bussy
avec son expérience des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme
de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a guère d'affaires
au monde dont on ne vienne à bout[418].»
[417] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. _Voy._ aussi _Lettres
inédites de madame de Sévigné_, 1814, éd. Klostermann, p. 74.
[418] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 197.
Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires ce fait de la
biographie du baron de Sévigné, ainsi que les motifs qui le déterminèrent
lui-même à se défaire de sa charge, mais avec une différence relativement
au prix mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là, dit-il, ce
général (M. de Luxembourg) ayant demandé que je fusse fait brigadier,
attendu que plusieurs autres qui avoient moins de service que moi étoient
déjà maréchaux de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois que
j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette réponse brutale
et sincère du ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis
longtemps, et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au
méchant état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour
une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me
défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes de monseigneur le
Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma
compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge,
avec la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis de
Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est ainsi que la haine de
Louvois me fit quitter le service, parce que je m'imaginois que cet homme
étoit immortel. Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien
mieux que moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus
grands seigneurs de France et des plus capables de bien servir[419].»
Cette femme dont parle le marquis de la Fare était madame de la
Sablière, à laquelle il sacrifiait alors sa carrière, et qu'il quitta,
hélas! pour le jeu, peu d'années après.
[419] _Collection Michaud_, t. XXXII, p. 285.
S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous voyons souvent, à
partir de cet instant, figurer dans sa correspondance, madame de Sévigné
explique ces chiffres d'une manière qui doit faire préférer sa version à
celle de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur des
_Lettres inédites_ a donné, sans désigner le jour, la date du mois de mai
1677, et qui est évidemment antérieure à celle qu'elle écrit à Bussy le
19, madame de Sévigné montre son fils occupé à la fois de céder son
guidon à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance des
chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de la Fare voulait
quitter le service. Elle confie à M. de Guitaud que Sévigné «perd
quarante mille francs sur sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;»
mais, ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées[420].» Douze mille
écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, se rapprochent
plus des quarante mille écus dont parlait madame de Sévigné, que des
quatre-vingt-dix mille livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit
par là ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; et
on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons voulu établir), que
madame de Sévigné, si dévouée aux intérêts de sa fille, ne reculait
devant aucun sacrifice pour améliorer la carrière de son fils, et même
pour satisfaire ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une
réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature que cette
adoration perpétuelle pour madame de Grignan, dont, au reste, Sévigné
n'était nullement jaloux, car il aimait lui aussi tendrement sa sœur.
[420] _Lettres inédites_, éd. Bossange (1819), p. 72.
Le cœur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle épreuve pendant ce
court séjour de madame de Grignan à Paris. La santé de celle-ci, sa
fraîcheur, sa beauté, entières jusque-là, commencèrent à subir des
atteintes qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations
morales, causées à leur tour par le désordre des affaires de sa maison,
ou, si l'on adopte une version de Bussy, à ses nombreuses couches, et
probablement à ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les
alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au moindre symptôme elle
s'inquiétait aussitôt, et madame de Grignan, répugnant à s'avouer malade,
se refusait, par système, à tous les soins. Insistance d'un côté,
résistance de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être
assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant ses
souffrances, prétendait par là ménager sa mère et lui prouver son amour.
Depuis la grave maladie de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la
tendance opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et voulait
exiger d'elle encore plus de précautions et de soins. Ainsi c'était à
force de ménagements, d'attentions mutuelles, de sollicitude, de bonne
volonté et de délicates intentions, que ces deux femmes en arrivaient à
se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise pas à dire, comme
on l'a fait, qu'elles passaient leur vie à souhaiter d'être ensemble, et
qu'elles ne pouvaient y vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet
égard, des lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la trace
des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, exister entre elle
et sa fille, et l'on en a conclu à la froideur de celle-ci et à son
manque de gracieuseté pour sa mère.
Par quelques passages relevés dans la correspondance qui suivit
immédiatement le départ de madame de Grignan, nous allons faire bien
connaître quelle fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a
invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il y avait entre elles
une complète incompatibilité d'humeur[421]. Le lecteur approuvera qu'en
cet endroit, comme dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous
recueillions avec soin toutes les traces de ces discussions. C'est la
bonne fortune du cadre élargi, adopté par le premier et savant auteur des
_Mémoires sur madame de Sévigné_, de permettre, à cet égard, le seul
exposé complet qui ait été encore donné de ces petits orages intérieurs.
Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse bien juger le procès qui
a été fait à la passion proverbiale de la mère, et à la froideur
également traditionnelle de la fille.
[421] Conf. _Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné_, par
M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des
_Lettres choisies_, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.
Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles en étaient venues
à ne plus s'entendre, M. de Grignan se décida à hâter le départ de sa
femme, après s'être bien assuré toutefois auprès des médecins les plus
habiles que non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient pour sa
santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement que,
suivant eux, l'air de la Provence devait infailliblement compléter; car,
grâce au ciel, madame de Grignan n'était point atteinte de cette
redoutable maladie de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur
soudaine, s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée
par les amis, n'en effraye pas moins madame de Sévigné. Elle croit sa
fille perdue, en songeant aux fatigues de la route et à la _bise_ de
Grignan. Et si, contre son attente, tout tourne à bien, quelle
humiliation que l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus
salutaire que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul
importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.
A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée continue avec la
plume la conversation interrompue par ce brusque départ:
«Paris, mardi 8 juin 1677.
«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: vous ne savez que trop
ce que mon cœur est pour vous; mais puis-je vous cacher tout à fait
l'inquiétude que me donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois
pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je
vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse
pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est
l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre
courage; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est
pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié
qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance,
mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille: observez-la
bien, parlez à Montgobert (_femme de madame de Grignan_), entendez-vous
ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont
autour de vous ne vous manqueront pas, mais ils vous seront bien
inutiles si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que
personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à
Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez
pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne
voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au
point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je
puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte
tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à
l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la
bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'étoit propre;
je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette unique
consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je
suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. Adieu, mes
chers enfants; que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément
ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!» Madame de la Troche
continue: «La voilà, cette chère commère, qui a la bonté de me faire
confidence de sa sensible douleur. Je viens de la faire dîner, elle est
un peu calmée; conservez-vous, belle comtesse, et tout ira bien; ne la
trompez point sur votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point
vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre douleur ni la
moindre chaleur que vous sentirez à cette poitrine: tout est de
conséquence, et pour vous et pour cette aimable mère. Adieu, belle
comtesse, je vous assure que je suis bien vive pour sa santé, et que je
suis à vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le lendemain:
«Adieu, mon ange, je vous rends ce que vous me dites sans cesse: songez
que votre santé fait la mienne, et que tout m'est inutile dans le monde,
si vous ne guérissez[422].»
[422] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juin 1677), t. V, p. 83.
Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de plus que la
tendresse maternelle ordinaire. Il y a dans l'expression un feu, un
pathétique qui ne peut venir que d'un cœur dont madame de Grignan a été
le seul amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également honneur à
la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère sur ces mutuelles
inquiétudes de santé, quoiqu'elle se montre toujours moins démonstrative,
moins facile à l'attendrissement et aux larmes.
«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à la poitrine, et vous
qu'à la tête, nous ne ferions qu'en rire; mais votre poitrine me tient
fort au cœur, et vous êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai,
pour l'amour de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, par la même
raison, mettez bien, je vous supplie, votre petite poitrine dans du
coton... Songez à vous, ma chère enfant, ne vous faites point de
_dragons_; songez à me venir achever votre visite, puisque, comme vous
dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si court, contre
toute sorte de raison, celle que vous aviez voulu me faire.... Quelle
journée! quelle amertume! quelle séparation! Vous pleurâtes, ma
très-chère, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose
pour moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre mauvaise santé
fait une grande augmentation à ma douleur: il me semble que, si je
n'avois que l'absence pour quelque temps, je m'en accommoderais fort
bien; mais cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, de
ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, voilà ce que mon
cœur ne peut soutenir. Si vous voulez donc me faire tout le plus grand
bien que je puisse désirer, mettez toute votre application à sortir de
cet état... Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, de
ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette
séparation: on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par
là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon
cher comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc tous vos soins,
je vous en conjure[423].»
[423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 87.
Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite prudente de M. de
Grignan, et retrouve, à chaque étape, une santé qui l'attendait sur la
route, madame de Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte
qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car _on lui a fait bien des
injustices_ depuis deux mois! non point sa fille, qu'elle proclame
affectueuse et bonne, quoique celle-ci s'accuse du contraire, craignant
(madame de Sévigné doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré
assez d'amour à une mère qui en mérite tant.
«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le
repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous
gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez
vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir;
je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le
cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers
jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée
que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai
senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai
de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous:
cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai
fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne
devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos
là-dessus, je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces
autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il
faut que les réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu
des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable
d'une partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos
inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que
le mal que vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et de
courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous
croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je
n'en ai nul besoin que par une précaution qui peut fort bien se retarder;
ainsi de mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude,
elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où
je vous ai laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés.
Je saute aux nues quand on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes
deux, il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et bien
propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce n'est pas comme ils
l'entendent: ils lisoient dans ma pensée, et trouvoient que j'étois en
peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai
jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce
n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point
croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit
sur ce soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez point
caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il
possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de
caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, si je
n'étois pleinement satisfaite......[424]»
[424] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1677), t. V, p. 89.
«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes?
Enfin vous dormez, vous mangez un peu, vous avez du repos: vous n'êtes
point accablée, épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma fille!
quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se
rétablir! Que voulez-vous dire du mal que vous m'avez fait? c'est
uniquement par l'état où je vous ai vue; car, pour notre séparation, elle
m'auroit été supportable dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à
l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! ma très-chère,
c'est une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je
vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me
garantir du plus grand de tous les maux[425].»
[425] _Ibid._ (15 juin 1677), t. V, p. 92.
Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, dont madame de
Sévigné prend quelques-unes à son compte, mais en en laissant la plus
grande part à sa fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire
malade et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, user
mutuellement de complaisance, de confiance, afin de ne plus jouer la
partie de M. de Grignan, qui, déposant sa femme presque guérie dans son
château, répète, l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux
réels ou imaginaires est une bonne séparation.
«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le corps; et si vous
ne voulez point mourir dans votre pays, et au milieu de nous, il ne faut
plus voir les choses que comme elles sont, ne les point grossir dans
votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte
bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une
nécessité de ne jamais me voir: je ne sais si ce remède seroit bon pour
vous; quant à moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma
vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine de vous, je
n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu que ce n'eût été qu'une vision!
le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne
confirmoient que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, ma
chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour aussi agréable que
votre départ a été triste et douloureux. Pour moi, que faut-il que je
fasse? Dois-je me bien porter? je me porte très-bien; dois-je songer à ma
santé? j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me point
inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous réponds pas quand
vous serez dans l'état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement:
travaillez là-dessus; et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez
comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: vous voilà fort
bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà un régime admirable; tellement
que, pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille
lieues l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille:
voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter aux nues. Au
nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage,
où nous soyons plus raisonnables, c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous
dise plus: Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces
discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, profitez de vos
réflexions et des miennes; aimez-moi, et ne me cachez point un si
précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j'ai pour vous me
fasse du mal, c'est ma vie[426].»
[426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juin 1679), t. V, p. 94.
Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on ne veuille les tenir
dorénavant éloignées l'une de l'autre, demeure la constante préoccupation
de madame de Sévigné. Afin donc que cette expérience ne fasse point
autorité, elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les choses se
fussent passées bien différemment et au plus grand avantage de madame de
Grignan, si celle-ci y avait mis une docilité dont sa mère veut, pour
l'avenir, recevoir la promesse, car là seulement est pour elle la
certitude de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.