Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris, soit dans les

lettres de Bussy à ses divers correspondants, soit dans celles de madame

de Sévigné à sa fille, on trouve peu de détails sur leurs relations

journalières. «Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan, le

27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère: votre absence

empêche l'effet de mes remèdes[394].» Au mois d'octobre, nous le trouvons

à Livry, où il est allé passer quelques jours, afin de contenter l'envie

que sa cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître ses

Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait dans leur monde.

«Vous devriez m'envoyer quelques morceaux de vos _Mémoires_, lui avait

écrit le 18 septembre madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu

quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais, quoiqu'ils aient

plus de mérite[395].» Bussy ne voulut pas lui adresser son manuscrit; il

tenait à lui en faire la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les

louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses mémoires

sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général pour tout

l'ouvrage[396].» Cela peut s'appeler un auteur gourmet en fait d'éloge.

La lecture eut lieu, et madame de Sévigné en rend un témoignage plus

amical que sincère à sa fille, car les _Souvenirs_ de Bussy, publiés

après sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont un assez

terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt avec la plupart des

mémoires contemporains[397].

[394] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 169.

[395] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 474.

[396] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 184.

[397] _Voy._ la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires

donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne.

Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée de son travail à

quelques amis dont il voulait avoir le sentiment. L'un d'eux était M. de

Thou, président de l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien

et frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû épouser madame de

Sévigné, fait omis par tous les biographes de celle-ci. «J'ai lu vos

_Mémoires_ avec beaucoup de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il

lui donne en même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est

difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil cas. Mais ce

qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux de louer, ce sont

les lettres de madame de Sévigné, que Bussy avait eu l'heureuse idée

d'intercaler dans son récit. «J'ai admiré les lettres de madame de

Sévigné, ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une

personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect et une

très-grande inclination: je l'ai pensé épouser, et c'est M. de la Châtre

et madame votre cousine, sa femme, qui ménageoient la chose[398].»

Nouveau témoignage de cette constante bonne renommée que, dans un mauvais

jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait voulu obscurcir, et

preuve nouvelle que, de son vivant, madame de Sévigné a joui de toute sa

réputation épistolaire.

[398] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (31 octobre 1676), t. III, p.

189.

Nous avons dit que nous manquions presque entièrement de détails sur les

faits personnels à madame de Sévigné et à madame de Grignan pendant le

séjour de six mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise de

Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses deux principaux

correspondants, ses lettres, source intarissable d'informations, nous

font entièrement défaut. Mais, grâce à un recueil qui, après une

interruption de quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette

époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme à un répertoire

historique des plus curieux, malgré sa forme presque toujours futile ou

fade, nous pouvons énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les

événements de politique, de guerre, d'art et de société, qui formèrent le

spectacle ou l'entretien de la ville et de la cour, et par conséquent de

la mère et de la fille, pendant ce premier semestre de 1677.

On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement brillant. Le premier

jour de l'an, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne donnèrent la première

représentation de la _Phèdre_ de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui

jouait au faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par

l'apparition de la _Phèdre_ de Pradon, cause de débats qui raviva un

instant les passions littéraires amorties depuis dix ans[399]. La

marquise de Sévigné et sa fille ne furent pas de celles (il y en eut!)

qui donnèrent la préférence à ce dernier sur l'auteur d'_Andromaque_.

Mais, si elle arrivait pleinement à Racine, madame de Sévigné ne

faiblissait point dans son admiration pour son _vieil ami_ Corneille, et

ce dut être pour elle une joie toute particulière, un triomphe

d'arrière-saison presque personnel, que de voir, par le choix et l'ordre

du roi, le répertoire de ce père de notre tragédie, glorieusement

ressuscité, après quelques années de négligence, non d'oubli. «Les

beautés de l'opéra d'_Isis_, ajoute l'auteur du _Mercure galant_, n'ont

pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des inimitables

tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent représentées à Versailles

pendant l'automne dernier[400].»

[399] _Mercure galant_, Ier volume de 1677, contenant en un seul

tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir

d'avril chaque mois forme un volume.

[400] T. Ier, p. 46.

On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui s'était cru à

jamais banni de la scène, transmet à ce roi si épris des choses grandes

et belles l'expression émue d'une reconnaissance à laquelle se mêle ce

sentiment si vif, si naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence

presque d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs enfants.

C'est le _Mercure_ (il faut lui en laisser l'honneur) qui le premier a

reproduit ces beaux vers: «Je vous envoie, dit le rédacteur à son

correspondant anonyme, les vers que fit cet illustre auteur pour

remercier Sa Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et je

n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie[401].»

[401] _Mercure galant_, t. Ier p. 46.

En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer:

Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter

Que tu prennes plaisir à me ressusciter?

Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,

Reviennent à la mode et retrouvent leur place;

Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux

N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux?

Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère,

Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père:

Ce sont des malheureux étouffés au berceau,

Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.

Déjà Sertorius, Œdipe et Rodogune

Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune;

Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna

Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.

Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent;

Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent;

Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,

Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.

Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages,

Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages!

Que de cette bonté l'impérieuse loi

Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi!

Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes,

Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines,

Diroient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois

De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.

Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres

Font encor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,

Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre,

C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;

Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir,

Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie

Te consacre le peu qui me reste de vie[402]......

[402] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 49.

Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles intrigues. Sous

les apparences d'un triomphe renouvelé, et d'un empire affiché avec plus

d'ostentation qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant

qu'elle succombât sous la politique patiente de sa vraie rivale, avait,

avons-nous dit, à se débattre contre des rivalités passagères, qui la

piquaient, l'alarmaient, mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les

trouvait, sous tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on

parlait alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de MADAME,

seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du Poussay. Son nom revient

souvent dans la suite de la correspondance de madame de Sévigné avec sa

fille[403]. Dès le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris

à l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart, chef du

parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux et le galant:

«Madame de Ludre fait bien du bruit à Saint-Germain; elle donne, dit-on,

de l'amour au roi et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs

attendent quelque changement avec impatience[404].»

[403] Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme

fille d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la

belle Henriette d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle

entra dans la maison de la reine, et, lors de la suppression des

filles d'honneur de Marie-Thérèse, MONSIEUR la mit auprès de sa

deuxième femme.

[404] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205; lettre

du 30 janvier 1677.

M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin, des plus

intéressantes, et pour la biographie de son écrivain, et pour la

connaissance des circonstances qui marquèrent la chute graduelle de

madame de Montespan. Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle

des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots d'un fait pour

lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément pendant cet hiver de 1677.

Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces satiriques contre

divers personnages de la cour, pièces que, nous ne savons pourquoi, on

appelait des _logements_. Comme la réputation de médisance de Bussy

était, quoi qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé

par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue à

l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec celle de membre de

l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même qui avait appris ce fait au

duc, un jour où cet infatigable intermédiaire lui présentait un rondeau

de la composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot

_Pardonnez-moi_, et assez mauvais pour que Louis XIV fût autorisé à

l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de son royaume: Bussy, en

effet, ne mettait pas dans ses vers l'esprit et l'arrangement de sa

prose. Mais cette scène vaut la peine d'être reproduite.

«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan le 9 février,

l'occasion favorable de donner votre lettre au roi, Monsieur, avec le

rondeau. Sa Majesté n'a pas cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je

lui ai dit en riant que les académiciens étoient obligés à se servir les

uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté m'a

répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale d'Arles?» J'ai répliqué:

«Non, Sire, c'est de l'Académie françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un

visage fort ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué,

et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a pris l'un et l'autre,

et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec un air qui témoignoit ne le pas

croire, qu'il s'étoit fait des _logements_ qu'on vous attribuoit. Je lui

ai répondu que cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit le

temps pour dérober que les _bohémiens_ étoient en quelque lieu, je ne

doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant que vous étiez à Paris; et

comme je voulois continuer, le roi m'a interrompu pour me dire qu'une

marque qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit à

Paris; et là-dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je suis sorti du

cabinet. Voilà, Monsieur, le détail de ce qui s'est passé ce matin, dont

j'attends un heureux succès par les paroles et les manières douces et

honnêtes que le roi a employées en parlant de vous[405].»

[405] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 209.

Le duc de Saint-Aignan avait fait œuvre d'amitié et aussi de justice en

défendant, à cette occasion, ce pauvre médisant, victime de son mauvais

renom. Il eût pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait

point été si mal avisé que de choisir précisément le moment de sa

présence à Paris pour faire courir des satires à l'adresse de ses

ennemis: dès qu'elles circulaient, lui présent, il est clair qu'elles

n'étaient pas de lui. C'est ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui

rappelant un semblable précédent de son premier séjour à Paris, et, sur

ce point, sa justification est complète: «Ne vous souvenez-vous pas,

Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant permis de venir ici, Sa Majesté vous

dit, quelque temps après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit

bien que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre, où le roi

ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux sots. J'admire Sa Majesté

de voir, en un moment, le vraisemblable de ce qu'on lui dit de moi. Il

sent bien que j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire

sage tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue pénitence,

qui me fait plus sage que tous les barbons. S'il savoit la reconnoissance

que j'ai dans le cœur, de la justice qu'il me fait, il me feroit

peut-être des grâces. Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon

bon maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit de bonnes

qualités[406].» On ne parle pas différemment de Dieu.

[406] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 211, lettre

du 7 février 1677.

Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait ce mauvais office. Ce

n'était rien moins que la sœur de la sultane encore régnante, madame de

Thianges, à laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon

lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels il place

toujours M. de la Rochefoucauld, et le prince de Marsillac, son fils;

mais c'est sans administrer aucune preuve qu'il accuse ces solides amis

de madame de Sévigné.

«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans l'annotation dont

nous parlions tout à l'heure) mademoiselle de Grancey me manda, par un de

ses amis et des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame de

Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou huit jours, et la

conversation étant tombée sur les _logements_ qui couroient dans le

monde, madame de Thianges avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de

médisances-là que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi

ne savoit cela que de madame de Thianges.

«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de m'abandonner,

depuis cinq ou six ans, moi son parent et son ami, après s'être

réchauffée pour moi et m'avoir promis de s'employer fortement aux

occasions pour m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût

assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour inventer des choses

contre moi, dans un temps où des accusations de cette nature me

pourroient faire un tort irréparable dans l'esprit du roi; contre moi,

dis-je, qui n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle. Après

avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit avoir de sa rage, je n'en

trouvai point d'autres, sinon que les Marsillac, qui me haïssoient et qui

me craignoient, prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité,

elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs passions, et

peut-être avoit-elle le cœur assez bas pour l'avoir fait sans

contrainte.

«Dans ce temps-là, les plus clairvoyants de la cour demeuroient d'accord

que madame de Montespan étoit fort baissée dans les bonnes grâces du roi,

et disoient, pour appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle

avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit avoir

un air plus dégagé que de coutume, qu'il se communiquoit plus aux

courtisans, qu'il passoit moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre

de madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure heure, qu'il étoit

plus curieux en beaux habits depuis deux ou trois mois qu'il n'avoit

encore été, et que cela faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi

qui ne voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté au

jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat que me

venoit de faire madame de Thianges, ne m'eût fait croire que sa sœur

n'étoit pas sur le point de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres

choses à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent pas à notre

décadence[407].»

[407] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 212.

Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au nombre des personnes

dont parle Bussy, qui se trouvaient sur les lieux, c'est-à-dire au sein

même de la cour. La première n'y paraissait qu'en de rares occasions:

quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa beauté fraîche

encore, quoique à la veille de subir une éclipse, les intérêts de son

mari, lui avaient fait jusque-là un devoir de s'y produire, mais une

affection de poitrine qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la

tint éloignée de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs

de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent subitement

interrompus par le départ inattendu du roi pour l'armée de Flandre, qui

eut lieu le dernier jour du mois de février[408].

[408] _Mercure galant_, Ier vol. de 1677, p. 66.

En commençant ainsi brusquement, et contre toute habitude, la campagne au

sein même de l'hiver, Louis XIV avait voulu surprendre les ennemis, et

c'était pour mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes à

sa cour. On voit dans le fidèle _Mercure_ l'agitation de ce départ

précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit fait quantité d'agréables

parties pour la fin du carnaval, qui furent rompues par la nécessité où

chacun se trouva de songer à son équipage[409].»

[409] _Ibid._, p. 67.

Sévigné partait _guidon_, comme devant. Quant au chevalier de Grignan, il

obtenait enfin la récompense de sa conduite dans la journée d'Altenheim.

A la veille de l'ouverture de la campagne, il fut nommé brigadier de

cavalerie, ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui de

maréchal de camp, en même temps que Catinat, son camarade, était fait

brigadier d'infanterie, et que le marquis de La Trousse, ce cousin de

madame de Sévigné, qui était le colonel de son fils, était promu au grade

de lieutenant général[410].

[410] _Ibid._, p. 170.

Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes des principales

villes de la Flandre. Avec une activité chaque jour plus habile et plus

exigeante, Louvois lui avait tout préparé, hommes, approvisionnements,

matériel. «Grâce à lui, ajoute le _Mercure_, cinquante mille hommes de

cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions dans une

saison peu avancée, dans un pays ruiné, et sur des terres encore

couvertes de neige. Cependant rien n'a manqué, et une place abondante en

toutes choses, considérable par ses fortifications, difficile à prendre à

cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur qui avoit toute

la résolution qu'il falloit pour soutenir un long siége, et par une

nombreuse garnison composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de

quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après huit

jours[411].» C'est de l'importante place de Valenciennes qu'il est ici

question. Vauban dirigeait ce siége, sous Louis XIV, qui était, en outre,

assisté des maréchaux de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade,

d'Humières et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de toute

surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous avons marqué qui leur

servoit de défense, donnèrent les violons sur leurs remparts, le jour de

carême-prenant, pour se moquer des troupes qui avoient investi la place;

mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres instruments

qui leur ôtèrent l'envie de danser[412].» Le huitième jour de l'ouverture

de la tranchée, le 10 mars, eut lieu l'assaut de l'un des principaux

ouvrages de la place. L'attaque était conduite par le marquis de la

Trousse et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister à

l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué, en chassèrent

les ennemis, les poursuivirent dans la ville, où ils entrèrent pêle-mêle

avec eux, de telle sorte que le roi apprit la prise de Valenciennes

presque en même temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les

habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs militaires.

Tous ceux auxquels madame de Sévigné s'intéressait se distinguèrent à ce

siége mémorable. Son fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de

Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons sous les yeux, a

aussi été blessé, à la tête des Dauphins, en portant des fascines avec

une intrépidité sans exemple[413].»

[411] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 177.

[412] _Ibid._, p. 180.

[413] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 202, et _Mémoires de la

Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.

Le reste de la campagne répondit à ce brillant début. En moins de deux

mois, les deux fortes places de Saint-Omer et de Cambrai tombèrent en

notre pouvoir, et MONSIEUR, frère du roi, eut la bonne fortune de battre

dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange, qui voulait

secourir la première de ces villes. Nous emprunterons seulement quelques

lignes, sur cette campagne, aux mémoires de celui qui y commandait le

corps où servait le baron de Sévigné:

«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer, et le roi,

Cambrai: ces deux conquêtes ne furent pas si faciles. Le prince d'Orange

marcha, avec trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais Monsieur

le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à son aise le siége de la

ville et de la citadelle de Cambrai, et s'en retourna glorieusement à

Versailles, non sans mal au cœur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui

une bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai, étant venu

voir Saint-Omer et Monsieur qui y étoit, il fut fort peu question de

cette bataille dans leur conversation; qu'il n'eut pas la curiosité

d'aller voir le lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content

de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: _Vivent le roi, et

Monsieur qui a gagné la bataille!_ Aussi a-ce été et la première et la

dernière de ce prince; car, comme il fut prédit dès lors par des gens

sensés, il ne s'est retrouvé de sa vie à la tête d'une armée. Cependant

il étoit naturellement intrépide et affable sans bassesse, aimoit

l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un bon conseil. Il

avoit assez de défauts pour qu'on soit obligé en conscience de rendre

justice à ses bonnes qualités[414].»

[414] _Mémoires de la Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.

_Voy._ aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559,

et _Mémoires du maréchal de Villars_, t. XXXIII, p. 14.

Les troupes furent mises dans leurs cantonnements, et Louis XIV, comme on

vient de le voir, s'en revint triomphant à Versailles, vers la fin du

mois de mai. Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle de

l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce fut un concert

unanime de louanges. Tous les corps vinrent complimenter le prince

heureux qui avait pleinement prouvé, au profit de la France, qu'il

pouvait se passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le

peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur nationale

croissante, et l'imperturbable prospérité du roi augmentait encore le

respect par l'admiration; aussi appela-t-on cette année 1677, _l'année de

Louis le Grand_[415]. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la fois

imposante et populaire! mémorable époque, aussi, pour la France, alors

pleinement identifiée avec son roi!

[415] _Mercure_, janvier 1678, p. 1.

Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps sont pleins de

vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la plupart détestables, à la

louange de Louis et de son frère. L'année d'avant Boileau disait au roi:

Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 16 / 33 段