Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux, qu'il appelait

_maréchaux à la douzaine_, Bussy, courtisan lors même qu'il n'affectionne

ni n'estime, crut devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient

particulièrement connus, mais il omit de leur donner le titre de

_monseigneur_, auquel les maréchaux de France pensaient avoir droit, et

qui, en effet, était passé en tradition et en habitude. Par une théorie

nouvelle et subtile, il entendait ne rendre cet hommage qu'à ceux qui

étaient ses anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à ses

cadets.

Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses compliments avec

sa méprisante façon de penser sur ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec

vous, monsieur, écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait

fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu celle-ci: le

mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne et nombreuse

compagnie[371].» A Vivonne il dit: «Enfin, monsieur, vous voilà parvenu

aux grands honneurs de la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous

n'aviez ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu lente à

vous récompenser, mais elle s'est assez bien remise en son devoir, et

elle n'a plus qu'à vous donner les moyens d'augmenter la gloire que vous

avez acquise... Je vous assure que je le souhaite de tout mon cœur; car

personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que je ne

fais[372].» Et à M. de Duras, il témoigne toute «sa joie de la justice

que le roi vient de lui faire[373].»

[371] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 72.

[372] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 73.

[373] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 78.

Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés de ce que Bussy leur

refusait le _monseigneur_, et les appelait tout bonnement _monsieur_. Il

n'en fut pas de même du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy,

se conformant au protocole dont il usait vis-à-vis de ses cadets, lui

avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie, pour le remercier de

quelques honnêtetés faites à son fils, qui servait en Flandre dans son

corps. «Comptez, s'il vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme

sur l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie, et qui

s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais[374].» Ce n'est pas

de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant, à madame de Sévigné

lorsque, sur la nouvelle de la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à

Consarbrüch, il lui demandait si elle ne pensait pas que ce général

malheureux voudrait n'être encore que le chevalier de Créqui. «Pour moi,

ajoutait-il avec injure, je le souhaiterois si j'étois à sa place, car on

pourroit croire qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et

l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne[375].»

[374] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 155.

[375] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 101.

Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa personne et sa

promotion (évidemment par d'autres que madame de Sévigné, cette opinion

ayant pu être communiquée à plusieurs par l'indiscret complimenteur),

soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que quelques-uns de ses

collègues, qui peut-être n'étaient qu'indulgents pour un maniaque

d'orgueil et de médisance, dont la réputation était bien faite, le

maréchal de Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans la

forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci, où il développe son

système sur le _monseigneur_. «Je ne crois pas, dit-il au maréchal, que

vous ayez reçu ma lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici

quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez ne me l'avoir pas

faite, parce que je ne vous avois pas traité de _monseigneur_, et que

vous prétendiez que tout ce qui n'étoit pas officier de la couronne en

devoit user ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui ai

répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où il n'y eût des

exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un qui les méritât, vous ne

doutiez pas que ce ne dût être moi, de même que les Coligny, les Passage,

les Estrées et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté,

que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de Navailles, de

Schomberg et de Lorges (gens qui savent aussi bien que qui que ce soit

soutenir leur dignité) me font réponse comme si j'avois l'honneur d'être

de leur corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse de la

différence d'un maréchal de France à moi, et que, quand le roi ne m'a pas

fait la grâce de m'en donner le titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne

sont bonnes que pour elle[376].» Ces arguments et le ton avec lequel ils

étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de Créqui, et il refusa

de faire à Bussy la réponse qu'il demandait.

[376] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 161.

Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et compatissant ami, le

duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il dans les notes explicatives de sa

correspondance, que si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela

une affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons[377].» Il lui

envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le duc de Saint-Aignan

adressa à Bussy la réponse suivante, que nous ne pouvons prendre au

sérieux, et qui, si elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à

un amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir, reste comme

un modèle de fine ironie et d'amical persiflage: «Je vous confesse,

Monsieur, que j'aurois admiré la hauteur et la manière dont vous savez

prendre les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à

l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend plus. Cela est du

meilleur sens, et le plus juste du monde, de faire de la distinction

entre les vieux et les nouveaux maréchaux de France, c'est-à-dire entre

ceux qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que vous avez

commandés. Avec toute la qualité et tous les services que vous avez, vous

ne sauriez vous mettre plus à la raison que vous faites[378].»

[377] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 163.

[378] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 165.

Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il n'était pas le seul

qui éprouvât de la répugnance à traiter les maréchaux de _monseigneur_,

même sans avoir sur eux l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite

deux exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait à ne le

donner point. «Le comte de Gramont, dit-elle à son cousin sans doute pour

lui complaire, qui est en possession de dire toutes choses sans qu'on

ose s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa nomination):

«Monseigneur,

«La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

«Monseigneur, je suis votre très-humble serviteur,

«LE COMTE DE GRAMONT.»

«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style; quand on fit

maréchal de France M. de Schomberg, celui qui fut surintendant des

finances, il lui écrivit:

«Monseigneur,

«Qualité, barbe noire, familiarité.

«CHANTAL.»

«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit été fait maréchal de

France parce qu'il avoit de la qualité, la barbe noire comme Louis XIII,

et qu'il avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père[379]!»

[379] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 276.

La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne, les idées du

roi sur cette question d'étiquette, et qui déjà, par précaution, avait

fait passer à M. de Grignan un avis qui n'était point inutile, conseille

ainsi son irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est pas

comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote clairement

caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal d'Albret a faite au roi

que le marquis d'Ambres, en lui écrivant, ne le traitoit pas de

_monseigneur_, Sa Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur

cela, il a écrit cette lettre au maréchal:

«Monseigneur,

«Votre maître et le mien m'a commandé d'user avec vous du terme de

monseigneur; j'obéis à l'ordre que je viens d'en recevoir, avec la même

exactitude que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé que

vous savez à quel point je suis, monseigneur, votre très-humble et

très-obéissant serviteur.»

Voici la réponse du maréchal d'Albret:

«Monsieur,

«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du monde le plus

éclairé, vous a ordonné de me traiter de monseigneur, parce que vous le

devez; et parce que je m'explique nettement et sans équivoque, je vous

assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre conduite m'y

obligera, monsieur, votre, etc.[380].»

[380] SÉVIGNÉ, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.--Conf.

WALCKENAER, t. IV, p. 279.

Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de la lettre de sa

cousine, qui en contient beaucoup d'autres, sur lequel, dans sa réponse

détaillée, il oublie de s'expliquer. Mais, afin de faire disparaître

cette différence qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité

bouffonne, et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans hésiter

maréchal de France, et il put alors se donner à lui-même, _in petto_, du

_monseigneur_ tout à son aise[381].

[381] SÉVIGNÉ, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176.

En même temps, il lui prit une autre lubie, une autre _vision_, pour

employer le mot du dix-septième siècle. Trouvant sans doute qu'on lui

avait fait tort de ne pas le nommer duc et pair, comme on l'avait

maltraité en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de son titre

de comte: «Ne m'appelez plus _comte_, écrit-il à sa cousine, j'ai passé

le temps de l'être. Je suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de

Turenne l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers aux gens

qu'il honore[382].» La surprise de madame de Sévigné ne fut pas médiocre.

Elle dut croire son cousin décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on

vous appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et pourquoi,

mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je n'ai encore vu personne qui se

soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault,

du Lude, de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, l'ont porté

sans chagrin. Il n'a point été profané comme celui de marquis. Quand un

homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui

de marquis, qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à ceux qui

l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on l'est comme vous, je ne

comprends point du tout qu'on veuille le supprimer. Le nom de Bussy est

assez commun; celui de comte le distingue, et le rend le nôtre, où l'on

est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où vous vient ce chagrin, ni

cette vanité, car personne n'a commencé à désavouer ce titre. Voilà le

sentiment de votre petite servante, et je suis assurée que bien des gens

seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez ou si vous vous y

rendez, et en attendant, je vous embrasse, mon cher _comte_[383].»

[382] _Correspondance de Bussy_ (20 octobre 1675), t. III, p.

111.

[383] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1675), t. IV, p. 136.

Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement, et ce n'est pas

petite affaire que de ramener au sens commun cette vanité qui fermente et

s'aigrit dans la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette

bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation, pour faire

bien connaître un personnage que Molière a oublié, et qui tient

naturellement une très-grande place dans cet ouvrage.

«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que

vous entendriez d'abord la raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il

vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion

aux grands honneurs de la guerre que le roi a faite m'a donné meilleure

opinion de moi que je n'avois, et que, m'étant persuadé que, sans ma

mauvaise conduite, Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans le

rang que mes longs et considérables services me devoient faire tenir,

j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans

vanité, égal en naissance, en capacité, en services, en courage et en

esprit, aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus des autres,

je me suis fait maréchal _in petto_, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun

titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi. De dire que je

serai confondu dans le grand nombre de gens qui portent le nom de Bussy,

je vous répondrai que je serai assez honorablement différencié par celui

de Rabutin, qui accompagnera toujours l'autre.

«Et pour répondre maintenant à ce que vous me dites de tous ces messieurs

qui ne se sont point trouvés déshonorés de porter le titre de comte, je

vous dirai que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient bien las de

l'être quand le roi leur fit la grâce de les faire ducs; que le comte de

Sault étoit encore jeune quand il fut duc par la mort de son père; que

les comtes de Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne

doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en prendre qu'à

eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait pour être plus, et que M. de

Grignan n'avoit pas encore assez rendu de services pour s'impatienter

d'être comte.

«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez mes raisons, car vous

n'êtes pas personne à croire qu'il y a de la foiblesse à changer

d'opinion quand vous en voyez une meilleure[384].»

[384] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 129.

Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que, seul, celui de duc

lui semblait en harmonie avec la qualité de maréchal de France qu'il

s'était octroyée. Ses ennemis, qu'il avait tant offensés, devaient être

bien vengés de voir cet orgueil tombé là. Aussi c'est comme un malade que

madame de Sévigné traite maintenant son cousin. Celui-ci lui avait envoyé

la copie d'une lettre dans laquelle il demandait au roi la faveur de

faire auprès de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous parle, lui

écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître, de votre petit

manifeste au roi? Il est digne de vous, de votre siècle et de la

postérité.» Rien n'y manque--vous avez raison, ce que vous dites est

parfait--c'est ainsi qu'on répond aux gens avec lesquels on ne veut plus

discuter.

Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait naître au

besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV. Avec son caractère,

écrasé par cette interminable disgrâce qui humiliait son amour-propre et

ruinait ses intérêts, il est hors de doute que Bussy devait sentir dans

son cœur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible contre le

prince qui, malgré ses supplications, persistait à le reléguer au fond de

sa province. Aussi ce n'est pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates

adulations, les protestations sans dignité, les humilités excessives qui

affadissent sa correspondance. «Quelque raison que Votre Majesté sache

qu'on a de vous aimer, dit-il à Louis XIV dans ce manifeste dont vient de

parler madame de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que

cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge et à l'exil;

mais vous en serez persuadé quand je vous en aurai dit les raisons.

Premièrement, Sire, il faut que vous teniez pour constant que, depuis que

j'ai eu l'honneur d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et,

si je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et je ne doute

pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là, en la croyance

qu'on ne pouvoit faillir avec de si bons principes, et en quelque sorte

de mérite que je me sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans

le reste de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné

prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas[385].»

[385] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 459.

En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy à Louis XIV,

groupés toutefois avec raison par son habile éditeur à la suite de chaque

volume de sa correspondance, on rencontre vingt passages de ce style

piteux et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable et

arrogante du personnage. Citons quelques fragments; nous y trouverons des

traits qui complètent cette rogue et triste physionomie:

--«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et, quoiqu'il soit

fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême respect que j'ai pour la

justice de Votre Majesté fait que je n'essaye pas de paroître moins

coupable devant elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité, en

cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu toute ma vie

pour la personne de Votre Majesté. Je me tiens si fort de ces sentiments,

et je trouve qu'ils me font tant de mérite, que je n'ai pas de peine

d'avouer franchement les fautes que j'ai faites[386].»

[386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.

--«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement

d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai l'honneur d'écrire à

Votre Majesté, pour lui demander très-humblement pardon, et lui offrir

mes très-humbles services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous

demander miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner Votre

Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours qu'au meilleur maître du

monde? Pardonnez-moi donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi

d'aller à l'armée pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre

Majesté par tous les services les plus considérables que je pourrai lui

rendre, ou pour mourir en lui témoignant mon zèle. Si je pouvois faire à

Votre Majesté un plus grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois

de tout mon cœur, car personne n'aime plus Votre Majesté que je fais, et

je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire, je vous aime plus que

tout le monde ensemble, et, si je n'avois plus aimé Votre Majesté que

Dieu même, peut-être n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont

arrivés; car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en

France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je encore?)

guère qui soit plus en état de servir. Il faut bien que Dieu ait été en

colère contre moi, d'avoir aimé quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu

tout ce mérite inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui

ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement qu'elle a

fait[387].»

[386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.

[387] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 437.

En 1673, remerciant le roi de la première permission qu'il lui avait

accordée, après sept années d'exil, de revoir Paris, où l'appelait un

procès important, Bussy s'exprime de la sorte: «Sire, je demande

très-humblement pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma

reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de venir à Paris pour

quelque temps. Quoique cette grâce me soit considérable par l'ordre

qu'elle me donnera moyen de mettre à mes affaires, elle me l'est bien

plus par la marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre

Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie obtenu de plus

considérables de Votre Majesté. Elle sait que je l'ai plusieurs fois

très-humblement suppliée de m'accorder l'honneur de la suivre à ses

campagnes, c'est-à-dire d'aller employer ma vie pour le service d'un

maître adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main qui me

frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice que moi. J'ai

toujours cru, Sire, et j'en suis encore persuadé de la plus claire vérité

du monde, que Votre Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su

que je l'avois aimée de tout mon cœur, et toujours admirée, et que cela

lui avoit même donné quelque bonté pour moi; mais que, blâmant ma

conduite avec raison, elle avoit mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à

ses propres inclinations[388].»

[388] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 438.

Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir, systématiquement et

sans perdre courage, des services toujours refusés: «J'espère, Sire,

dit-il, que Votre Majesté, qui est l'image de Dieu, se laissera enfin

fléchir à la persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que je

souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est peut-être la

mort que je vous demande, Sire, mais il n'importe: je commence à l'aimer

mieux, en vous servant, que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté.

Accordez-moi donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette campagne, j'en

supplie très-humblement Votre Majesté, et de croire que jamais homme qui

a eu le malheur de déplaire à son maître n'en a eu tant de repentir que

moi, ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus, et

n'est, après tout cela, du meilleur cœur et avec plus de soumission, de

Votre Majesté, etc[389]....» Mais, voyant le peu de succès de ses offres

de service, Bussy se mit à afficher une résignation en apparence

complète, et, au lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit

au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement Votre Majesté de me

permettre de lui témoigner la joie que j'ai de ses dernières conquêtes,

et de voir que mon maître prenne le chemin de le devenir de tout le

monde. Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté avoit

daigné accepter les offres de mon très-humble service; mais, enfin, comme

je n'ai pu avoir ce plaisir, je m'en suis fait un autre qui est de me

soumettre à vos volontés avec une résignation dont je suis assuré que

Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître aussi bien

que lui, et voir le fond de mon cœur, je ne serois pas aussi malheureux

que je le suis[390].....»

[389] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 442.

[390] Placet du 9 juin 1674, _Correspondance_, t. II, p. 444.

Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Bussy,

jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa de poursuivre Louis XIV de ses

placets. Il devait attendre six ans encore avant de voir fléchir sa

sévère disgrâce, et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la

cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de langue et de

plume de cet esprit malfaisant fussent bien grands et eussent atteint

plus haut que ceux que nous avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même,

plus vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur si longtemps

inflexible.

Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait à Bussy avec une

si lente parcimonie le retour de ses bonnes grâces, avait paru se

radoucir. A son retour de Bretagne, madame de Sévigné sut que son cousin

avait obtenu, pour quelques mois, une nouvelle permission de résider à

Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit. De la part de

celui-ci, ce n'était point précisément défiance, car que pouvait-il

appréhender d'une parente qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de

preuves d'affection? Probablement il redoutait les confidences, même

involontaires, de madame de Sévigné à madame de la Fayette, son intime

amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld, dont il suspectait toujours

la rancune. Mais, comme on l'a vu en 1674[391], madame de Sévigné savait,

avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui cachait rien de

ces choses et d'autres plus importantes, et que l'exilé employait de

préférence auprès du roi, madame de Sévigné, disons-nous, connaissait

parfaitement ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue, le

ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui disait point. En

rentrant des Eaux, elle le trouva donc depuis quelques jours établi à

Paris, content de n'avoir plus à se cacher, et, dans sa modestie

habituelle, se faisant un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance:

«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés, lui avait-il écrit

à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles qu'à moi[392].»

[391] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 60.

[392] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 150.

Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa fille madame de

Sévigné reçut souvent les visites de Bussy; elles eurent lieu avec un

contentement réciproque, car, malgré de profondes différences morales,

ces deux esprits de même souche se conviennent et se plaisent. Bussy et

sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se laisser entraîner à un

sentiment plus vif que l'amitié[393]; mais cette amitié, du moins,

quoiqu'elle eût été mise à de délicates épreuves, avait toujours survécu,

et aujourd'hui, toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus

cordiale que jamais.

[393] Conf. WALCKENAER, t. I et II, _passim_.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 15 / 33 段