Turin, de Rome, et, contre les prévisions de tous et les craintes de son
amie, il ne tarda pas à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure
qu'il n'eût osé l'espérer[345].» Les opérations du conclave furent
longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre, Retz put mander, et
il le fit avec empressement, à madame de Sévigné l'élection du cardinal
Odescalchi, sous le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit
du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a aucun
scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que de
nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point
en repassant, dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans
peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce voyage lui a fait
bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a
donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a
remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis tant
d'années[346].» Le savant éditeur de la correspondance fait remarquer
avec raison qu'il est probable que Retz avait combattu l'élection du
nouveau pontife, mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître de
l'avis du conclave[347].» Une première fois, en 1669, le cardinal de Retz
s'était montré opposé à l'exaltation d'Odescalchi, et le parti français
était parvenu à faire nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En
1676, la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la France
croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel tout le monde rendait
hommage. C'est ce qui résulte de la Relation des conclaves de 1689 et de
1691, que nous a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de
Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche du cardinal
de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome[348].
[345] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 443.
[346] SÉVIGNÉ, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17.
[347] Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre.
[348] _Mémoires de Coulanges_, formant le t. XI de l'édition de
M. Monmerqué, p. 65.--_Mémoires du cardinal de Retz_, p. 614.
Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre dans sa retraite de
Commercy, mais sans repasser par Paris, dont il s'était lui-même exilé, à
la grande douleur de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne
plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a dit qu'à Rome il
n'est question que de notre cardinal; il n'en vient point de lettres qui
ne soient pleines de ses louanges: on vouloit l'y retenir pour être le
conseil du pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce
dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa nièce (_la duchesse
de Sault-Lesdiguières_), mais ce n'est pas _sa chère nièce_: c'est une
chose bien cruelle de ne plus espérer la joie de le revoir; savez-vous
bien que cela fait une de mes tristes pensées?»--«Je souhaite, redit-elle
à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez mieux que moi de la
pensée de ne le voir jamais; je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à
l'idée de cette séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien plus
pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec mélancolie, à périr
par les absences[349].»
[349] _Lettres_, t. V, p. 64 et 68.
Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des moyens de posséder au
plus tôt cette fille dont déjà depuis deux ans elle se trouvait séparée.
Forte de son sacrifice de Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan
pour qu'une satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus
longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de ce désir devenu
chez elle une idée fixe. Désireuse, de son côté, de revoir sa mère, mais
retenue par les devoirs de sa situation et les exigences de ses affaires
domestiques, madame de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre,
annonça successivement son arrivée, sans pouvoir réaliser ses projets
sincères à cet égard. Ainsi renvoyée de mois en mois, cette pauvre mère
en vient à un état d'accablement et de tristesse qui serait une preuve,
pour ceux qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité d'une
tendresse dont on a dit l'expression exagérée, tandis qu'elle n'est que
passionnément vraie[350].
[350] V. _Lettres de madame de Sévigné_, t. IV, p. 477; V, p. 19,
25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62.
En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve une occupation du goût
de son cœur dans la poursuite des affaires de son gendre et de son fils.
Après avoir pris une honorable part aux événements de la campagne dont
nous avons rappelé les principaux faits, le baron de Sévigné, malade d'un
rhumatisme à la cuisse, et croyant toute opération sérieuse ajournée,
était revenu de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre[351]. Ce
retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa pas que de
causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné montrait en effet, par là,
qu'il n'était pas trop esclave de la discipline militaire, et le roi
n'aimait guère qu'on prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame
de Sévigné jugea prudent de garder son fils en quelque sorte caché à
Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée. «Le _Frater_ est
toujours ici, mande-t-elle à madame de Grignan, attendant ses
attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine, il fait des
remèdes; et quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne
discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons
point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui sent que je
suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et
n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons
souvent de vous avec tendresse.» Et le _Frater_, de ce charmant esprit
qui contraste avec le ton un peu tendu de sa sœur, continue: «Ma mère
est ici pour l'amour de moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace
tous les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout
s'apaisera par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je
suis pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode.
Je fais tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et
d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle
là-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle
pendant sa maladie, et, à ce que je puis juger par ses discours, elle est
fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas
la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa tendresse et
toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle seroit tout à fait contente si
elle m'avoit seulement vu en état de me faire confesser; mais, par
malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me
voir clopiner comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld, qui va
présentement comme un Basque[352].»
[351] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 39.
[352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1676), t. V, p. 43.
En même temps qu'elle poursuivait le congé de son fils auprès de Louvois,
qui, à cause de sa parenté avec madame de Coulanges, se montrait gracieux
pour elle, la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le
renouvellement de la faible indemnité que le roi avait l'habitude
d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de province dont il
était satisfait. Louvois était rude dans le service, mais galant pour les
dames. Il n'en était pas de même de Colbert: celui-ci faisait toujours
mauvais visage à qui venait lui demander de l'argent[353]. Madame de
Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir des intérêts de
son gendre et de sa fille. «J'ai voulu aller à Saint-Germain parler à M.
Colbert de votre pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois
très-bien accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs
autres me consoloient par avance de la glace que j'attendois. Je lui
parlai donc de cette pension, je touchai un mot des occupations
continuelles et du zèle pour le service du roi; un autre mot des extrêmes
dépenses à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas de rien
négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine que M. l'abbé de
Grignan et moi nous l'importunions de cette affaire: tout cela étoit plus
court et mieux rangé; mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la
réponse: _Madame, j'en aurai soin_; et il me ramène à la porte; et voilà
qui est fait[354].» Toutefois madame de Sévigné fut plus heureuse que
madame Cornuel. On sait, que ne pouvant tirer du ministre austère ni un
mot de réponse, ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui dit
celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez[355]!»
[353] _Vie de Colbert_ par M. Pierre Clément, p. 106.
[354] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 63.
[355] _Biographie Michaud_, art. Colbert, par M. Villenave.
Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris aussitôt que son mari
auroit obtenu des États de Provence le _don_ extraordinaire de huit cent
mille francs que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de plus
que les années précédentes), et fait nommer M. de Saint-Andiol, son
beau-frère, procureur du pays, c'est-à-dire chargé d'aller porter à
Versailles le vote de l'assemblée. C'est dans cette circonstance qu'il
faut voir toute la tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis
vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette nouvelle,
de la bonne résolution que vous prenez; elle sera approuvée de tout le
monde, et vous êtes fort loin de comprendre la joie qu'elle me
donne[356]!»
[356] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 18 novembre, t. V, p. 66.
Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt annonçant cette chère
venue. Quel feu! quelle allégresse, quel trouble!
«_Livry, mercredi 25 novembre 1676._--Je me promène dans cette avenue; je
vois venir un courrier. Qui est-ce? C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui
est admirable. Et quand viendra ma fille?--Madame, elle doit être partie
présentement.--Venez donc que je vous embrasse. Et votre don de
l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A combien?--A huit cent mille
francs.--Voilà qui est fort bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à
craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre
votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois aisément
les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis
rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon
fils; il n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne
pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps
admirable, mais je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous
voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à
Versailles, c'est-à-dire à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps
presse. Je me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le
_Frater_ aussi[357].»
[357] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 70.
Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit plus que trois
lettres, trois billets de ce même style, rapide, coupé, joyeux. On voit
qu'à la veille de jouir de cette chère présence, elle n'a plus le cœur à
l'écriture. «Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus
de goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne vous aime
plus[358]?» Elle annonce aux gouverneurs de la Provence que «la nouvelle
des huit cent mille francs a été très-agréable au roi et à tous ses
ministres»; et, pour compléter cette bouffée de contentement, voilà que
le maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste, mais
indispensable au voyage de Paris, tant était grande alors la gêne de la
noblesse provinciale, et si avancée la ruine latente d'une maison dont le
faste apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques
expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette mère heureuse, le 9 décembre,
a glissé fort à propos nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On
dit tous les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne, en
riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien servir. Sa Majesté
apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol étoit procureur du pays; le
sourire continua, comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de
Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit: Sire, la chose a
passé d'une voix, sans aucune contestation ni cabale. Cette conversation
finit, et se passa fort bien[359].»
[358] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 71.
[359] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 73.
Partie d'Aix le 1er décembre, la comtesse de Grignan, seule, car son mari
était encore retenu par ses fonctions, cheminait lentement à travers la
neige et la glace qu'elle avait trouvées sur sa route, au lieu du beau
temps que lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait,
mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue et fastidieuse
marche. Son cœur suit sa fille dans ses pénibles étapes. Elle ne veut
pas qu'elle arrive sans trouver sur sa route des excuses de tout ce
mauvais temps: «Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de
peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles?
Je crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a
pas été un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai
trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que vous preniez
pour moi; c'est-à-dire, par un certain côté, car celui de la tendresse et
de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu!
et quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de
l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une
devise qui me conviendroit assez; c'est un arbre sec et comme mort, et
autour ces paroles: _fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je
ne vous parlerai donc point de votre voyage, nulle question là-dessus;
nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous
tâcherons de donner un autre cours aux _petits esprits_, et d'autres
idées à votre imagination[360]..... Je vous attendrai à dîner à
Villeneuve Saint-Georges; vous y trouverez votre potage tout chaud; et,
sans faire tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur de
Grignan), vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus
parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée avec
un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir jamais une
plus sensible[361]!»
[360] Allusion au langage de la philosophie cartésienne,
familière à madame de Grignan.
[361] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 74.
Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On peut se figurer les
transports de madame de Sévigné de revoir sa fille après deux années
entières d'absence, et il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se
retrouver enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets
humains, même des plus légitimes rêves de l'amour maternel, ce séjour
commun à Paris, que madame de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle
l'époque la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse de son
existence, et cela à cause de sa fille et par sa fille, ainsi que nous le
verrons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE VI.
1677.
Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et
Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité,
extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux
maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in
petto_.--Ne pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle
_comte_.--Le roi lui permet de revenir une seconde fois à
Paris.--Sa cousine désire connaître ses _Mémoires_; ils les
lisent ensemble.--Position de madame de Montespan à la cour.--Le
roi distingue madame de Ludre.--On attribue à Bussy des couplets
satiriques; sa justification.--La guerre recommence.--Louis XIV
se met en campagne avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de
Valenciennes.--Le baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et
Cambrai sont obligés de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de
Cassel.--Retour triomphant du roi; ovations qui lui sont faites:
l'année 1677 appelée _l'année de Louis le Grand_.--Corneille
chante les victoires du roi.--Madame de Sévigné achète à son fils
la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de
Grignan.--Appréhensions de sa mère.--Quelques troubles
surviennent entre la mère et la fille.--Malentendus expliqués.
Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette période, nous ne
trouvons que deux lettres de sa mère, l'une à Bussy, l'autre au comte de
Guitaud. Toutefois, au moyen d'une correspondance qui recommence avec
l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation, il nous sera
possible de connaître quelle fut, durant cette première moitié de l'année
1677, l'existence de la mère et de la fille.
En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment des amis de sa
mère, qui étaient aussi les siens et que nous connaissons, retrouva son
frère, guéri de son rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait
fait tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer
d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation que l'on
tardait bien à récompenser; M. de la Garde, ce cousin à héritage des
Grignan, qui, quelques mois auparavant, avait failli, à cinquante-six
ans, épouser une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le
bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame de Sévigné,
qui, pour cela, lui restitue le nom de _sage_; et enfin Bussy-Rabutin,
venu à Paris au mois de juin précédent avec une permission de deux mois,
successivement prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès de commisération
royale, où la vanité de plus en plus vivace de ce disgracié satisfait
voulait presque voir un retour de faveur.
M. Walckenaer a fait connaître en détail le premier voyage effectué par
Bussy en 1674, après sept années d'exil, et ses tentatives infructueuses
de réconciliation auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la
Rochefoucauld, Marsillac[362]. Lorsque madame de Sévigné, en juin 1676,
retourna de Vichy à Paris, elle y trouva son cousin déjà installé depuis
quelques jours. Il y avait deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils
n'avaient point interrompu une correspondance qui chez eux paraissait un
besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus tard à sa cousine
que les lettres qu'elle lui avait écrites pendant les années 1674, 1675
et 1676, étaient celles qu'il trouvait le plus à son goût[363]. A ces
diverses dates, ce quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt
il lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais mourir,
comme il y en a qui ne devroient jamais naître[364].» Tantôt il lui
proteste que, «comme il ne trouve aucune conversation qui lui plaise
autant que la sienne, il ne trouve aussi point de lettres si agréables
que celles qu'elle lui écrit[365].» Le 11 août 1675, il lui adresse cet
éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon d'écrire: «J'ai
reçu votre lettre, madame, elle est assez longue, et je vous assure que
je l'ai trouvée trop courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit
laconique, soit que vous vous étendiez davantage, il y a, ce me semble,
dans vos lettres, des agréments qu'on ne voit point ailleurs; et il ne
faut pas dire que c'est l'amitié que j'ai pour vous qui me les embellit,
puisque de fort honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont
admirées[366].»
[362] _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 147.
[363] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 147.
[364] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 août 1674),
t. II, p. 385.
[365] _Corr. de Bussy_, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre
1674).
[366] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 401.
La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy, pendant ces deux
années écoulées sans se voir, se compose de trente-cinq lettres, dix-neuf
écrites par celui-ci et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y
règne fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble l'allure
naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux disposé à rendre un coup
qu'une tendresse, et n'ayant qu'un souci, dans les petites comme dans les
grandes luttes, avec une femme et une parente comme avec un ennemi bardé
de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques parties de leur
correspondance que nous voulons relever, car on y rencontre de nouveaux
traits des deux principales figures de ces Mémoires, et de plus elles
caractérisent des relations dont l'historique fait partie du plan dont
nous achevons l'exécution.
Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse de madame de
Sévigné avant celle de Bretagne. Se faisant de la nature et de la cause
du mal de bizarres idées, et imaginant à ce sujet de plus singuliers
remèdes, Bussy adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet
volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner: «J'ai
appris que vous aviez été fort malade, ma chère cousine; cela m'a mis en
peine pour l'avenir, et j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre
mal à un habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes d'un bon
tempérament comme vous, demeurées veuves de bonne heure, et qui s'étoient
un peu contraintes, étoient sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de
l'appréhension que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède
étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez assez la vie pour
n'en pas user, ni que vous eussiez plus de peine à prendre un galant que
du vin émétique. Vous devriez suivre mon conseil, ma chère cousine,
d'autant plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous
aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à cent lieues de
vous, comme je suis, vraisemblablement ce ne seroit pas moi qui vous en
servirois.»--«Votre médecin (lui répond madame de Sévigné de la même
plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal sont des vapeurs,
et vous qui me proposez le moyen d'en guérir, n'êtes pas les premiers qui
m'avez conseillé de me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la
raison de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs par
les remèdes que vous me proposez m'empêchera encore d'en user pour les
guérir. Le désintéressement dont vous voulez que je vous loue dans le
conseil que vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été du
temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce temps-là vous auriez eu
plus de mérite. Quoi qu'il en soit, je me porte bien, et, si je meurs de
cette maladie, ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de
mon épitaphe[367].»
[367] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettres des 16 août et 5
septembre 1674), t. III, p. 385 et 393.
Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois dans le commerce
de ces deux esprits prompts à la riposte, et qui ne dédaignent pas ce
qu'on appelle le mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement
faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle de Bussy, lui
avait écrit, comme à une parente considérable et considérée, afin de lui
demander en quelque sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au
père, un compliment très-honnête de M. de Coligny. Je vois bien que vous
n'avez pas manqué de lui dire que je suis l'aînée de votre maison, et que
mon approbation est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de
mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de telles épices,
cette historiette un peu gauloise: «A propos de cela, je veux vous faire
un petit conte qui me fit rire l'autre jour. Un garçon, étant accusé en
justice d'avoir fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses
juges, et leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas nui,
mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je vous demande pardon, je
trouve ce conte naïf et plaisant. S'il vous en vient un à la traverse, ne
vous en contraignez pas[368].» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si
Bussy _s'en contraint_, et il répond à sa cousine par une anecdote sur le
chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt que nous devons laisser (telle
est chez nous le changement du langage, je ne dis pas des mœurs) à la
place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien de la Gaule
amoureuse[369].
[368] SÉVIGNÉ (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28.
[369] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 108.
La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit, dans ce temps, l'héroïsme
de Condé, l'éloquence de Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de
Fénelon. Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses lettres
de la période qui nous occupe nous offrent deux remarquables exemples de
cet orgueil à la fois triste et bouffon qui a dirigé et perdu sa vie.
On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un seul coup huit
maréchaux de France. C'était pour Bussy, leur doyen à tous, une belle
occasion manquée, de parvenir à cette dignité, jusque-là le vif objet de
son envie. «Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût, ou
que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au contraire, je lui
rends mille grâces du repos d'esprit qu'il m'a donné sur cela, et de ce
qu'il m'a fait le courage encore plus grand que mes malheurs[370].»
Résignation factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus
amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on va le voir
dans une lutte que le _mestre de camp général de la cavalerie légère_
soutint avec la plupart des nouveaux élus, et que l'on peut appeler sa
campagne du _monseigneur_.
[370] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 67.