A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution habilement conduite

par madame de Maintenon, soigneuse de s'éloigner de ses anciens amis, en

vue et par pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches

semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide. «Madame de

Maintenon, dit à ce propos madame de Sévigné, est toujours à Maintenon

avec Barillon et _la Tourte_[316]: elle a prié d'autres gens d'y aller;

mais celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter votre

esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu fort plaisamment

qu'il n'y avoit point présentement de logement pour les amis, qu'il n'y

en avoit que pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne

tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa faveur est

extrême, et que l'_ami de Quanto_ en parle comme de sa première ou

seconde amie. Il lui a envoyé un illustre (_le Nôtre_) pour rendre sa

maison admirablement belle. On dit que MONSIEUR y doit aller, je pense

même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils devaient faire cette

diligence en relais, sans y coucher[317].» «On prétend, ajoute-t-elle

trois semaines après, que cette _amie de l'amie_ (_madame de Maintenon_)

n'est plus ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune

bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon de ce bon

pays[318].»

[316] M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi

mademoiselle de Montgeron. (_Note de la lettre citée._)

[317] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1676), t. IV, p. 441.

[318] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 462.

Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant et il nous

suffira de rapprocher, en un même récit, les divers passages où madame de

Sévigné donne à sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante

intrigue, de cette comédie de cour à quatre personnages, où madame de

Montespan lutte héroïquement par le sourire et par les larmes, afin de

disputer le cœur du roi à l'attrait platonique de madame de Maintenon,

et sa personne aux très-vulgaires desseins de la princesse de Soubise.

«(2 septembre 1676.)--La vision de madame de Soubise a passé plus vite

qu'un éclair; tout est raccommodé. On me mande que l'autre jour, au jeu,

_Quanto_ avoit la tête appuyée familièrement sur l'épaule de _son ami_;

on crut que cette affectation étoit pour dire: _Je suis mieux que

jamais_. Madame de Maintenon est revenue de chez elle; sa faveur est

extrême[319].»

[319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 453.

«(4 septembre.)--_Quanto_ n'a point été un jour à la comédie, ni joué

deux jours. On veut tout expliquer: on trouve toutes les dames belles,

c'est qu'on est trop fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon

témoignage. Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame de

Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle l'attend fort patiemment

à Livry (où se trouve la marquise de Sévigné); elle a mille complaisances

pour moi[320].»

[320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 455.

«(11 septembre.)--Tout le monde croit que l'étoile de _Quanto_ pâlit. Il

y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des

bouderies; enfin, ma chère, tout finit. On regarde, on observe, on

s'imagine, on croit voir des rayons de lumière sur des visages que l'on

trouvoit indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres: on joue

fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. Les uns tremblent, les

autres rient, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement

de théâtre; enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que

disent les plus clairvoyants[321].»

[321] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 460.

«(14 septembre.)--Madame de Coulanges (alors à Versailles) me mande, et

d'autres aussi, que madame de Soubise est partie pour aller à Lorges; ce

voyage fait grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon

raccommodement, peut-être trop bon[322].»

[322] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 463.

«(16 septembre.)--Madame de Soubise est partie avec beaucoup de chagrin,

craignant bien qu'on ne lui pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée:

car ce fut une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins qui

mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage quand j'aurai vu

_Sylphide_ (madame de Coulanges[323]).»

[323] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 467.

«(30 septembre.)--Tout le monde croit que l'_ami_ n'a plus d'amour, et

que _Quanto_ est embarrassée entre les conséquences qui suivroient le

retour des faveurs, et le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en

cherche ailleurs. D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris

nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent

difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives; mais

ont-elles jamais rien empêché? Il est certain qu'il y a eu des regards,

des façons pour la _bonne femme_ (madame de Soubise); mais, quoique tout

ce que vous dites soit parfaitement vrai, elle est _une autre_, et c'est

beaucoup[324]. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée

pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec si peu d'apparence d'en

jouir longtemps; elle seroit précisément en butte à la fureur de

_Quanto_; elle ouvriroit le chemin à l'infidélité, et serviroit comme

d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes: voilà

mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que le temps découvrira

quelque chose. La _bonne femme_ a demandé le congé de son mari (il

servait à l'armée de Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni

parée, ni autrement qu'à l'ordinaire[325].»

[324] Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente

ans de madame de Soubise et ses huit enfants.

[325] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 7.

«(2 octobre.)--Madame de Maintenon vint hier voir madame de Coulanges

(qui relevait de maladie à Bâville); elle témoigna beaucoup de tendresse

à cette pauvre malade, et bien de la joie de sa résurrection. L'_ami_ et

l'_amie_ avoient été tout hier ensemble: la femme (_la reine_) étoit

venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua point en public. Enfin la

joie est revenue, et tous les airs de jalousie ont disparu... Les humeurs

sont adoucies; et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus vrai

demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité[326].»

[326] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 11.

«(7 octobre.)--La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'œil, mais

sans croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à

_Quanto_.... Madame de Soubise est allée voir son mari malade en Flandre:

cela me plaît[327].»

[327] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 14 et 19.

«(15 octobre).--... Si _Quanto_ avoit bridé sa coiffe à Pâques de l'année

qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans l'agitation où elle est:

il y avoit du bon esprit à prendre ce parti; mais la faiblesse humaine

est grande; on veut ménager des restes de beauté; cette économie ruine

plutôt qu'elle n'enrichit. La _bonne femme_ est en Flandre: cela ferme la

bouche[328].»

«(16 octobre.)--Madame de Soubise est revenue de Flandre; je l'ai vue et

lui ai rendu une visite qu'elle me fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai

trouvée fort belle, à une dent près, qui lui fait un étrange effet

au-devant de la bouche; son mari est en parfaite santé et fort

gai[329].....»

[328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 20.

[329] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 30.

«(21 octobre.)--Madame de Soubise a paru avec son mari, deux coiffes et

une dent de moins, à la cour; de sorte que l'on n'a pas le mot à dire.

Elle avoit une de ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a

péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (_le Camus de

Pontcarré, aumônier du roi_) dont elle ne se soucie guère davantage;

c'est pourtant une étrange perte[330].»

[330] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 34.

«(6 novembre.)--Madame de Coulanges vient de me mander que, du jour

d'hier, la dent avoit paru arrachée: si cela est, vous aurez très-bien

deviné qu'on n'aura point de dent contre elle[331].»

[331] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 53.

C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel, que madame

de Sévigné termine l'histoire alors cachée de la princesse de Soubise.

Depuis, les mémoires contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point

là _une vision_, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné. Mais

le cœur entra pour fort peu dans cette liaison, dont le plaisir, d'une

part, et, de l'autre, les calculs les plus intéressés, formaient tout

l'objet.

Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur ce mystérieux

épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une façon qui ne laisse rien

dans le doute et l'obscurité. «Madame de Montespan, dit la première,

découvrit cette intrigue par l'affectation que madame de Soubise avoit de

mettre certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que M. de

Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa le roi, le fit

suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement le signal du

rendez-vous. Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à

celui de madame de Montespan, et pour lequel il falloit avoir des

ménagements. D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour

s'arrêter à des délicatesses de sentiment que la force de son esprit ou

la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des faiblesses

honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa

maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.

Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces maximes, il

suffit de considérer l'état présent de cette maison et de la comparer à

ce qu'elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il

alors six mille livres de rente.

«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de

Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre: toutes deux

avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour

elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir;

madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais

je ne pousserai pas plus loin ce parallèle; je dirai seulement que, si

l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame

de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit

pas disputer un cœur avec madame de Montespan. Son esprit, uniquement

porté aux affaires, rendoit sa conversation froide et plate; madame de

Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus

sérieuses, et ennoblissoit les plus communes; aussi je crois que le roi

n'a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de

Montespan auroit eu tort d'en être inquiète[332].»

[332] _Mémoires de madame de Caylus_, coll. Michaud, t. XXXII, p.

486.

Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en veut à sa récente

_princerie_: c'est dire de quel ton il parle de l'habile et peu

scrupuleuse femme qui, pour grandir les siens, consentit à être une

maîtresse d'occasion, n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en

inspirait, et comment il qualifie le complaisant époux, trop satisfait

des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter des moyens

employés à l'acquérir. Saint-Simon a connu les récits faits par la

marquise de Sévigné, de cette chute progressive de madame de Montespan,

de la marche ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède de

madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence

(dit-il au moment de sa plus grande bile contre madame de Maintenon)

fortifia de plus en plus le goût du roi pour cette femme adroite et

experte au métier, que les jalousies continuelles de madame de Montespan

rendaient encore plus solide par les sorties fréquentes que son humeur

aigrie lui faisait faire sans ménagement sur le roi et sur elle; et c'est

ce que madame de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, dans ses

lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient quelquefois de ces

mouvements de cour, parce que madame de Maintenon avait été à Paris assez

de la société de madame de Sévigné, de madame de Coulanges, de madame de

la Fayette, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On

y voit aussi, dans le même goût, des traits charmants sur la faveur

voilée mais brillante de madame de Soubise[333].»

[333] Sur madame de Soubise conférez _Mémoires du duc de

Saint-Simon_, t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387,

309; t. V, p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X,

p. 219, 258; XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4.

Madame de Montespan néanmoins avait encore tous les dehors, toutes les

allures et les prérogatives d'une maîtresse en titre. Son règne agité se

manifestait par des signes où l'on reconnaissait les intermittences de

l'amour du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué, comme

aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare esprit et de charme

voluptueux. Madame de Montespan était, en outre, la mère d'enfants que

Louis XIV aimait tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une

considération qui retenait les courtisans, trop enclins à délaisser les

anciennes idoles pour en encenser de nouvelles. Aussi vit-on alors deux

hommes de cour émérites lutter entre eux, pour offrir à la favorite

menacée mais encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie.

«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une lettre charmante et

souvent reproduite) a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,

rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or

mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais

été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme

vivante n'en avoit connaissance. On la voulut donner aussi

mystérieusement qu'elle avoit été fabriquée. Le tailleur de madame de

Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait

le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des gronderies

comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant: «Madame, comme

le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourroit point

vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit:--Ah! la belle

chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a point de

pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi

arrive; le tailleur dit: «Madame, il est fait pour vous.» On comprend

que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit

le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan; personne que

lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence: c'est Langlée, c'est

Langlée: tout le monde répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent

d'accord, et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis, pour

être à la mode, C'est Langlée[334].»

[334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1676), t. V, p. 54.

C'était là un hommage de joueur souvent heureux au jeu du roi. Voici un

cadeau d'un autre genre fait par un second joueur plus constamment

heureux encore. «Dangeau (mande, à quelques jours de là, madame de

Sévigné à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée: il

a commencé la ménagerie de Clagny[335]: il a ramassé pour deux mille écus

de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les

plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons

les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer

en revue tout cet équipage comme celui de Jacob, que vous avez dans votre

cabinet de Grignan[336].»

[335] Terre achetée par madame de Montespan.

[336] T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du

29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette

comparaison. «Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son

oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il

espéroit qu'il lui manderoit si le voyage de _Jacob_ a été

heureux, s'il est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y

est bien placé, bien établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses

moutons, ses chameaux.» C'était une collection de figurines en

cire ou en bois, représentant le voyage du patriarche en Égypte.

Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné était uniquement par

ouï-dire, car elle allait rarement à la cour, et à cause de son âge, et

à cause du peu de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât

que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins inoffensifs. Ses

amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et celles-ci étaient peu

faites pour rompre cette glace de politesse, mêlée de considération et

d'une certaine crainte de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle

royal. Nous avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet et

tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de Retz est bien

connue de tous les lecteurs des volumes publiés par M. le baron

Walckenaer.

M. Walckenaer[337] nous a montré cet ancien héros de la Fronde, occupé à

achever la rédaction de ses Mémoires, sorte de confession générale

familière aux personnages sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent

aux péchés des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin

d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes, et en

représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite subite de

Retz à Commercy, dans sa jolie maison de Ville-Issey, située près de sa

riche abbaye de Saint-Mihiel. Il quittait le monde et ses rares amis,

pour faire des économies dans le but de payer ses énormes dettes, bilan

de la guerre civile et châtiment du chef de parti, et afin de mettre,

comme le lui avait dit Turenne parlant de lui-même, quelque temps entre

la vie et la mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière

commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue, Retz s'était

démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait poursuivi par tant de moyens

illégitimes et permis.

On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de ce projet de

retraite. Madame de Sévigné, qui prend toujours feu pour ceux qu'elle

aime, ne supportait pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde,

écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein,

dit qu'il en sortira. Eh bien, envieux, attendez donc qu'il en sorte, et

en attendant taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse regarder

cette action, elle est belle; et, si on savoit comme moi qu'elle vient

purement du désir de faire son salut et de l'horreur de sa vie passée, on

ne cesserait point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau, tout en

affirmant la sincérité de son ami, madame de Sévigné affiche

alternativement la crainte que le pape ne l'accepte, et l'espoir qu'il

n'en voudra pas. Quelle joie quand elle apprend que le saint-père et le

sacré collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement

offerte par son _cher cardinal_! «Voilà notre cardinal _recardinalisé_,

mande-t-elle à sa fille!--Notre cardinal l'est à fer et à clou!»--«Sa

Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la lettre

du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée de mourir sans avoir

encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire et

ne le point abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième région:

on n'y est jamais assez pour aimer les apparences d'oubli de ceux qui

nous doivent aimer[338].»

[337] _Mémoires_, _etc._, t. V, p. 138, 160-167.

[338] Pour ces citations, V. SÉVIGNÉ, t. IV, p. 30, 45, 54 et

55.--Sur la démission du cardinal de Retz, voir ses _Mémoires_

(coll. Michaud, t. XXV, p. 612).

Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée qui existe

entre les sentiments de la mère et ceux de la fille à l'égard de la

_chère Éminence_. Soit défaut de sympathie, au fond, soit effet de sa

tiède nature, ou plutôt circonspection excessive de la part d'une

gouvernante de province pour le roi, madame de Grignan mettait dans ses

rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une réserve, une

froideur qui contrastaient essentiellement avec la franche amitié,

l'admiration publique de sa mère. Aussi, quand la première, un peu trop

rudement peut-être, refusait une pièce d'argenterie que le prélat,

partant pour sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir à

_sa chère nièce_[339], madame de Sévigné, toute pleine de son affection

admirative, écrivait de Retz, au milieu de sa douleur de la mort de

Turenne, ces mots qu'on lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre

jour, en bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus des

autres hommes, lui et M. de Turenne: _le voilà donc seul dans ce point

d'élévation_[340]!» Et dans une lettre suivante, par opposition au _héros

de la guerre_, elle l'appelle résolûment le _héros du Bréviaire_, car,

auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant évanouie de cet

homme dont la renommée a ébloui sa jeunesse, et dont l'amitié fut le

charme durable de sa vie.

[339] Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. WALCKENAER, t. V, p.

167.)

[340] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357.

Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue retraite,

accomplissant, au milieu des œuvres les plus édifiantes de piété et de

charité, le programme qu'il s'était tracé, et demandant à la lecture et à

l'étude les occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une maladie

assez semblable à celle qui avait failli emporter son amie vint

l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps de 1676. «Je suis toujours

en peine, écrit-elle à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de notre

cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il pas tout

lu[341]?» Et la semaine suivante: «M. le cardinal me mandoit, l'autre

jour, que les médecins avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de

membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme je pensai

pleurer[342].»

[341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 320.

[342] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 327.

Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de Retz, malgré ses

réelles souffrances, dut, sur l'invitation personnelle du roi, se rendre

au conclave afin d'y faire prévaloir les intérêts de la France. En

partant pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné pour lui

dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer à Marseille, et

alors elle recommandait à sa fille «de faire toute chose pour avoir

encore la joie de le voir en passant[343].» Mais les cardinaux français

prirent, à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par

Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir que sa mère s'était

promis pour elle. «Vous n'aurez pas le plaisir d'avoir cette chère

Éminence (écrit madame de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce

contre-temps qui est bien plutôt une déception pour elle-même que pour la

gouvernante de la Provence); je suis en peine de sa santé: il étoit dans

les remèdes, mais il a fallu céder aux instantes prières du maître, qui

lui écrivit de sa propre main[344].» Louis XIV avait, à bon droit, grande

confiance dans les lumières, l'habileté et le patriotisme du cardinal de

Retz, et celui-ci arrivait à Rome en quelque sorte comme le chef du

parti français, qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire,

son adversaire traditionnel en Italie.

[343] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 405.

[344] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 410.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 13 / 33 段