Madame de Sévigné est le véritable historien de toutes ces intrigues de

cour, qu'elle s'attache à suivre afin de satisfaire sa curiosité propre

et pour tenir sa fille et son gendre au courant de ce grave chapitre,

les amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien connaître, de

la part de gouverneurs de province, obligés de régler là-dessus leur

conduite et leurs entretiens. Elle mettait un grand prix et apportait un

grand soin à pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe

apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais solides de celle

qui, pressentant ou préparant sa suprême élévation, s'éloignait chaque

jour davantage des amis qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et

l'on sait que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait à sa

portée plusieurs sources d'informations: madame de la Fayette et M. de la

Rochefoucauld, quotidiennement renseignés par le prince de Marsillac, le

confident, presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret pour

tout le monde, mais causeur confiant pour une femme dévouée et sûre;

madame de Coulanges, l'amie la plus assidue de madame de Maintenon, la

dernière quittée; madame de Thianges, la sœur aînée de la marquise de

Montespan; sans compter les rumeurs journalières, données et reçues de

toutes mains, soit à la cour, soit à la ville, dans cette chasse aux

nouvelles qui faisait la vie des courtisans, et une bonne partie de

l'existence de la mère de madame de Grignan.

L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait mieux chaque jour depuis

deux ans. On sait que, pendant les deux voyages qu'elle fit aux eaux des

Pyrénées pour la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait

correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége qu'elle

s'était réservé de ne rendre compte qu'à lui seul de l'éducation et du

gouvernement de ses enfants. Le roi, qui avait goûté sa conversation,

goûta plus encore son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon

savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire qu'elle ne

négligea aucun de ses avantages épistolaires, rehaussés par cette droite

raison qui ne l'abandonnait jamais, et, dans la circonstance, mise au

service d'une véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité avait

déjà séduit le cœur d'un père plein de faiblesse pour cet enfant chéri.

Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse savante, une femme

à desseins profonds et patients, et décidée, à peine admise à la cour, à

employer tous les moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus

lointain: ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans trop de

mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent l'absence de

scrupules, le manque de reconnaissance et de fidélité envers une amie qui

se confie en nous. D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de

Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute menée sourde de sa

part pour supplanter sa rivale, ce qui eût constitué sa duplicité. Ils

expliquent tout par une coïncidence naturelle entre la lassitude

nécessairement produite par la satiété chez un homme de quarante ans, et

le goût ordinaire à cet âge, qui commence une vie nouvelle, pour une

liaison plus délicate, plus honnête, basée surtout sur l'estime, le

respect, les jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.

Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année où nous sommes

parvenus, la nature des sentiments que Louis XIV commença à éprouver pour

madame de Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété de

celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et l'on se

rapproche, ce nous semble, de la vérité, en disant que si, dès le

commencement, elle ne forma point le projet de supplanter madame de

Montespan, si on n'a rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche

ascendante vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point être

taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers le roi, et

n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits et des honneurs, un

moment vint cependant où, ayant découvert chez Louis XIV les premiers

symptômes de lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée

mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, elle forma le

dessein chaque jour mieux accusé, de devenir non la maîtresse mais l'amie

d'un grand roi. C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste

aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement par le charme et la

douceur de son humeur toujours égale contre les bouderies, les larmes,

les emportements, les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un

abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain faste, une

piété purement passive; en saisissant ensuite habilement l'instant

propice où, son influence accrue, elle pouvait la rendre agressive, et

blâmer avec quelque apparence de mission religieuse auprès des deux

amants leur double et scandaleux adultère, madame de Maintenon, si elle

poursuivait le triomphe de la morale, suivait aussi la seule voie qui

pouvait amener la chute de sa rivale et sa propre élévation. Nous le

dirons donc, madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui ont

amené ce double résultat, mais elle les a utilisées avec une remarquable

habileté. L'occasion s'est offerte à elle; elle en a profité.

Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner la cour, et

de tout sacrifier, dès cette même année 1676, alors que le prestige de

madame de Montespan n'était point encore définitivement entamé, et que la

retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour bien des

années, consolidé sa position[304]. On produit la correspondance

éminemment confidentielle de madame de Maintenon avec son confesseur. Son

historien invoque surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27

juin 1676, pendant que madame de Montespan était aux eaux de Bourbon: «Je

désire plus ardemment que jamais, y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me

confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu; mais

je vous en parle moins parce qu'il me revient que vous dites tout à

l'abbé Testu... Je suis à merveille avec madame de Montespan, et je me

sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle

répond peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous en ferons à son

retour. Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie

mes desseins pour sa gloire et pour mon salut[305].»

Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans ces projets de

retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les lettres de notre auteur à la

main, c'est que, presqu'à la même date, madame de Maintenon était loin

d'afficher, aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et pieux

qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, écrit madame de

Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous disant que madame de Thianges étoit

allée conduire sa sœur (_à Bourbon_); il n'y a eu que la maréchale de

Rochefort et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à Essonne; elle

(_madame de Montespan_) est toute seule... Si elle avoit voulu mener tout

ce qu'il y a de dames à la cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de

l'_amie_ (_madame de Maintenon_); elle est encore plus triomphante que

celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes les femmes de

chambre de sa voisine sont à elle; l'une lui tient le pot à pâte à genoux

devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne

salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette

servitude. On ne peut rien juger présentement de ce qui se passe entre

elle et son amie[306].» Madame de Sévigné fait ici allusion aux scènes de

hauteur que la marquise de Montespan, pendant les deux années

précédentes, avait fait endurer à madame de Maintenon, et qui avaient

révolté l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la dignité de

celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à son profit, car le roi,

à qui elle mit en quelque sorte et avec le respect convenable, le marché

à la main, avait montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation

de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement entre sa maîtresse

et cette gouvernante devenue indispensable, et prescrivit d'autorité, à

la première plus qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient

et le mécontentaient.

[304] _Histoire de madame de Maintenon et des principaux

événements du règne de Louis XIV_, par M. le duc de Noailles, de

l'Académie française. 2e édition. Paris, 1849, t. Ier, p.

516-520.

[305] Lettre à l'abbé Gobelin, _Histoire de madame de Maintenon_,

t. Ier, p. 518.

[306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 284.

Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une manière définitive

cet empire entamé de madame de Montespan, empire établi sur l'esprit, la

beauté, le plaisir, ces trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse

d'un prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur de

la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme de la raison

solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante et docile d'une amie

qui sut régner en professant l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six

ans encore Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours belle,

c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, et à laquelle

répondait mal le vertueux et tendre amour de sa timide épouse. L'âge seul

devait l'amortir. Lorsque le roi, après la prise de Bouchain, quitta son

armée pour retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe

complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, et ce n'était

plus qu'en souriant que l'on reparlait de cette _pure amitié_ qui,

l'année d'avant, avait été le mot d'ordre à la cour, pour colorer aux

yeux du parti religieux, la rentrée de la favorite dans son appartement

accoutumé, sous le couvert et le prétexte de sa charge de première dame

d'honneur de la reine.

«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame de Sévigné le 8

juillet 1676), et, par hasard, madame de Montespan s'y trouve aussi le

même jour; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est

une pure amitié[307].» Deux jours après, elle fait connaître toutes les

circonstances de ce retour caractéristique: «Le _bon ami de Quanto_ avoit

résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que,

si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente

lieues d'ici: mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'_ami_ alla

au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, mais beaucoup plus à

la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une

promenade ensemble, accompagnés de quelques dames; on fut bien aise

d'aller à Versailles, pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après

un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements,

madame de Sévigné continue dans cette même lettre: «L'_ami de Quanto_

arriva un quart d'heure avant _Quanto_, et, comme il causoit en famille,

on le vint avertir de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et

fut longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai

dite, mais en tiers avec _Quanto_ et _son amie_ (_madame de Maintenon_):

nulle autre personne n'y fut admise, et la sœur (_madame de Thianges_)

en a été très-affligée: voilà tout ce que je sais[308].»

[307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 372.

[308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.

Soit pour soustraire son royal amant aux séductions d'une cour où, depuis

leur tentative de séparation, bien des femmes aspiraient à la remplacer;

soit pour la satisfaction d'un amour de tête, si ce n'est de cœur, et

qui devenait plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame de

Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir le roi dans son

appartement, redoublant de cette habile et souveraine coquetterie des

manières et de l'esprit avec laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps.

Mais les courtisans ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte

d'amoureuse séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait leurs

intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit qu'elle affichait

par là des craintes ou un égoïsme également peu séants; elle s'empressa

de _redonner le roi à la France_, comme le dit madame de Sévigné, dans

une lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de la

situation et de la personne de madame de Montespan, du jeu royal, des

autres divertissements de cette vie enchantée, et de sa propre réception

dans ce lieu qu'elle visite rarement, un tableau que nous devons

reproduire en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout

l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera lue au petit

lever de la gouvernante de la Provence) et le naturel qu'elle ne peut

jamais perdre.

«Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout

le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela

va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il

n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à

table; car, à trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame,

Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de

Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin

ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du

roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique.

On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre

sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme et fixe

tout. Le roi est auprès de madame de Montespan qui tient la carte;

MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et

compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point

d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous

sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne

où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est

point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les

deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout

cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son

jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je

saluai le roi ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut

comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de

ma maladie, que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quelques mots

de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas.

Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan;

enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de

tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de

Bourbon; elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en étois

trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait

mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale

de la Meilleraie; mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa

beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans

que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle

étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les

deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur

sa tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et

de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre

poinçons, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire

admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle

empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous

voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de

quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans

confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures

jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour

lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il

écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont

accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on

n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons

ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis,

les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq

chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix; on donne chacun

quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer,

et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour

apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure

sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois,

j'en ai un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, et

Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses

conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir

cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des

cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six

heures en calèche, le roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de

Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme

en paradis, ou dans _la gloire de Niquée_[309]. Vous savez comme ces

calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté.

La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le

monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles,

on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie,

minuit sonne, on fait _médianoche_; voilà comme se passa le samedi.

[309] Allusion à l'une des féeries du roman d'_Amadis de Gaule_.

«De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda

de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la

réponse, combien j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien je

m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel l'_iniqua

corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort

que cela continue[310].»

[310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.

Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan ne devait pas être de

longue durée. Le roi, en attendant cette grande infidélité du cœur que

préparait dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame de

Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui désolaient la

jalousie éveillée de sa maîtresse, moins jeune que belle. Rien n'est

curieux comme de suivre la révélation de cette situation bizarre, dans la

correspondance de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, tantôt bien,

tantôt mal renseignée, un jour croyant à l'éternel empire de la favorite,

l'autre à sa chute imminente, reproduit en un style fait pour rester tous

ces événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu dignes de

vivre.

Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des filles de la reine,

nièce de madame de Montespan, mademoiselle de Théobon: «J'ai vu, écrit le

7 la marquise de Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont

persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, et que

jamais la souveraine puissance de _Quanto_ n'a été si bien établie. Elle

se sent au-dessus de toutes choses, et ne craint non plus ses petites

morveuses de nièces, que si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien

de l'esprit, elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer

le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure est comme sa

beauté, et sa gaieté comme sa parure[311].»

[311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1676), t. IV, p. 415.

Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame de Montespan,

c'était la tendresse vive que le roi témoignait pour ses enfants, et

surtout pour le jeune duc du Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa

descendance légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits

pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut croire le

témoignage peu suspect de madame de Sévigné. «M. du Maine, mande-t-elle,

est un prodige d'esprit: premièrement aucun ton, aucune finesse ne lui

manquent; il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur cela

que je dis l'_iniqua corte_. Il le voyoit passer un jour sous ses

fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit en l'air, il lui cria:

_M. de Montausier, toujours le bâton haut!_ Mettez-y le ton et

l'intelligence, et vous trouverez qu'à six ans on n'a guère de ces

manières-là: il en dit tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit,

il y a quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il soupoit fort

près de celle du roi: on ne veut point qu'il l'appelle _mon papa_; il se

mit à boire, et follement s'écria: _A la santé du roi, mon père!_ et puis

se jeta, en mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais pourquoi

je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure, les moindres[312].»

Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse d'un fils qu'il adorait,

le roi en faisait moins honneur à la mère qu'à l'institutrice qui

développait avec tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels;

aussi, quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu

d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait que cela veut dire

madame de Maintenon) est toujours dans une haute faveur[313].»

[312] Même lettre, p. 416.

[313] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 432.

Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame de Montespan était

restée deux ou trois jours sans paraître au salon du roi, qui, lui,

n'avait garde de manquer à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de

jalousie qui en était cause, mais, cette fois (la chronique posthume l'a

révélé) mieux justifiée qu'à propos de cette Théobon dont parlait tout à

l'heure madame de Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la

belle _madame_ a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire, et

que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son

_ami_ et de madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette

dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir

plu[314].» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante de

cette femme ardente, altière et habituée à dominer, et combien elle va

souffrir. La marquise de Sévigné est peu disposée à s'attendrir sur de

pareilles douleurs: sans doute elle se rappelait ce que madame de

Montespan avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes

d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait que la première n'avait

que ce qu'elle méritait, ayant abandonné époux, enfants, pour venir à la

cour vivre le front levé dans son double adultère. Aussi son ton n'est

que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la marquise de

Montespan et des ruses qu'emploie son amant couronné pour lui dissimuler

ses infidélités: «On dit que l'on sent la chair fraîche dans le pays de

_Quanto_. On ne sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame que

je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce pays, peut-être que ce

n'est pas là. Enfin il est certain que le cavalier est gai et réveillé,

et la demoiselle triste, embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous

dirai la suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à _Maintenon_

pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre pour ajuster cette

belle et laide terre[315].» Laide aujourd'hui, et bientôt digne d'une

reine.

[314] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 429.

[315] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1676), t. IV, p. 436.

Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants causaient aussi, pour

leur part, les larmes de madame de Montespan, sentant par instinct les

dangers de sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame de

Soubise et la faveur envahissante de madame de Maintenon. Dans sa

correspondance adressée à sa fille, madame de Sévigné fait marcher de

front ce qui concerne ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons

pas toujours avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous bien ce

qui paraissait et ce qu'on en croyait.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 12 / 33 段