cour, qu'elle s'attache à suivre afin de satisfaire sa curiosité propre
et pour tenir sa fille et son gendre au courant de ce grave chapitre,
les amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien connaître, de
la part de gouverneurs de province, obligés de régler là-dessus leur
conduite et leurs entretiens. Elle mettait un grand prix et apportait un
grand soin à pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe
apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais solides de celle
qui, pressentant ou préparant sa suprême élévation, s'éloignait chaque
jour davantage des amis qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et
l'on sait que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait à sa
portée plusieurs sources d'informations: madame de la Fayette et M. de la
Rochefoucauld, quotidiennement renseignés par le prince de Marsillac, le
confident, presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret pour
tout le monde, mais causeur confiant pour une femme dévouée et sûre;
madame de Coulanges, l'amie la plus assidue de madame de Maintenon, la
dernière quittée; madame de Thianges, la sœur aînée de la marquise de
Montespan; sans compter les rumeurs journalières, données et reçues de
toutes mains, soit à la cour, soit à la ville, dans cette chasse aux
nouvelles qui faisait la vie des courtisans, et une bonne partie de
l'existence de la mère de madame de Grignan.
L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait mieux chaque jour depuis
deux ans. On sait que, pendant les deux voyages qu'elle fit aux eaux des
Pyrénées pour la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait
correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége qu'elle
s'était réservé de ne rendre compte qu'à lui seul de l'éducation et du
gouvernement de ses enfants. Le roi, qui avait goûté sa conversation,
goûta plus encore son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon
savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire qu'elle ne
négligea aucun de ses avantages épistolaires, rehaussés par cette droite
raison qui ne l'abandonnait jamais, et, dans la circonstance, mise au
service d'une véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité avait
déjà séduit le cœur d'un père plein de faiblesse pour cet enfant chéri.
Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse savante, une femme
à desseins profonds et patients, et décidée, à peine admise à la cour, à
employer tous les moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus
lointain: ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans trop de
mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent l'absence de
scrupules, le manque de reconnaissance et de fidélité envers une amie qui
se confie en nous. D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de
Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute menée sourde de sa
part pour supplanter sa rivale, ce qui eût constitué sa duplicité. Ils
expliquent tout par une coïncidence naturelle entre la lassitude
nécessairement produite par la satiété chez un homme de quarante ans, et
le goût ordinaire à cet âge, qui commence une vie nouvelle, pour une
liaison plus délicate, plus honnête, basée surtout sur l'estime, le
respect, les jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.
Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année où nous sommes
parvenus, la nature des sentiments que Louis XIV commença à éprouver pour
madame de Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété de
celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et l'on se
rapproche, ce nous semble, de la vérité, en disant que si, dès le
commencement, elle ne forma point le projet de supplanter madame de
Montespan, si on n'a rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche
ascendante vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point être
taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers le roi, et
n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits et des honneurs, un
moment vint cependant où, ayant découvert chez Louis XIV les premiers
symptômes de lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée
mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, elle forma le
dessein chaque jour mieux accusé, de devenir non la maîtresse mais l'amie
d'un grand roi. C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste
aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement par le charme et la
douceur de son humeur toujours égale contre les bouderies, les larmes,
les emportements, les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un
abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain faste, une
piété purement passive; en saisissant ensuite habilement l'instant
propice où, son influence accrue, elle pouvait la rendre agressive, et
blâmer avec quelque apparence de mission religieuse auprès des deux
amants leur double et scandaleux adultère, madame de Maintenon, si elle
poursuivait le triomphe de la morale, suivait aussi la seule voie qui
pouvait amener la chute de sa rivale et sa propre élévation. Nous le
dirons donc, madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui ont
amené ce double résultat, mais elle les a utilisées avec une remarquable
habileté. L'occasion s'est offerte à elle; elle en a profité.
Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner la cour, et
de tout sacrifier, dès cette même année 1676, alors que le prestige de
madame de Montespan n'était point encore définitivement entamé, et que la
retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour bien des
années, consolidé sa position[304]. On produit la correspondance
éminemment confidentielle de madame de Maintenon avec son confesseur. Son
historien invoque surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27
juin 1676, pendant que madame de Montespan était aux eaux de Bourbon: «Je
désire plus ardemment que jamais, y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me
confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu; mais
je vous en parle moins parce qu'il me revient que vous dites tout à
l'abbé Testu... Je suis à merveille avec madame de Montespan, et je me
sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle
répond peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous en ferons à son
retour. Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie
mes desseins pour sa gloire et pour mon salut[305].»
Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans ces projets de
retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les lettres de notre auteur à la
main, c'est que, presqu'à la même date, madame de Maintenon était loin
d'afficher, aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et pieux
qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, écrit madame de
Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous disant que madame de Thianges étoit
allée conduire sa sœur (_à Bourbon_); il n'y a eu que la maréchale de
Rochefort et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à Essonne; elle
(_madame de Montespan_) est toute seule... Si elle avoit voulu mener tout
ce qu'il y a de dames à la cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de
l'_amie_ (_madame de Maintenon_); elle est encore plus triomphante que
celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes les femmes de
chambre de sa voisine sont à elle; l'une lui tient le pot à pâte à genoux
devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne
salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette
servitude. On ne peut rien juger présentement de ce qui se passe entre
elle et son amie[306].» Madame de Sévigné fait ici allusion aux scènes de
hauteur que la marquise de Montespan, pendant les deux années
précédentes, avait fait endurer à madame de Maintenon, et qui avaient
révolté l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la dignité de
celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à son profit, car le roi,
à qui elle mit en quelque sorte et avec le respect convenable, le marché
à la main, avait montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation
de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement entre sa maîtresse
et cette gouvernante devenue indispensable, et prescrivit d'autorité, à
la première plus qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient
et le mécontentaient.
[304] _Histoire de madame de Maintenon et des principaux
événements du règne de Louis XIV_, par M. le duc de Noailles, de
l'Académie française. 2e édition. Paris, 1849, t. Ier, p.
516-520.
[305] Lettre à l'abbé Gobelin, _Histoire de madame de Maintenon_,
t. Ier, p. 518.
[306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 284.
Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une manière définitive
cet empire entamé de madame de Montespan, empire établi sur l'esprit, la
beauté, le plaisir, ces trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse
d'un prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur de
la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme de la raison
solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante et docile d'une amie
qui sut régner en professant l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six
ans encore Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours belle,
c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, et à laquelle
répondait mal le vertueux et tendre amour de sa timide épouse. L'âge seul
devait l'amortir. Lorsque le roi, après la prise de Bouchain, quitta son
armée pour retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe
complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, et ce n'était
plus qu'en souriant que l'on reparlait de cette _pure amitié_ qui,
l'année d'avant, avait été le mot d'ordre à la cour, pour colorer aux
yeux du parti religieux, la rentrée de la favorite dans son appartement
accoutumé, sous le couvert et le prétexte de sa charge de première dame
d'honneur de la reine.
«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame de Sévigné le 8
juillet 1676), et, par hasard, madame de Montespan s'y trouve aussi le
même jour; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est
une pure amitié[307].» Deux jours après, elle fait connaître toutes les
circonstances de ce retour caractéristique: «Le _bon ami de Quanto_ avoit
résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que,
si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente
lieues d'ici: mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'_ami_ alla
au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, mais beaucoup plus à
la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une
promenade ensemble, accompagnés de quelques dames; on fut bien aise
d'aller à Versailles, pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après
un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements,
madame de Sévigné continue dans cette même lettre: «L'_ami de Quanto_
arriva un quart d'heure avant _Quanto_, et, comme il causoit en famille,
on le vint avertir de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et
fut longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai
dite, mais en tiers avec _Quanto_ et _son amie_ (_madame de Maintenon_):
nulle autre personne n'y fut admise, et la sœur (_madame de Thianges_)
en a été très-affligée: voilà tout ce que je sais[308].»
[307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 372.
[308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.
Soit pour soustraire son royal amant aux séductions d'une cour où, depuis
leur tentative de séparation, bien des femmes aspiraient à la remplacer;
soit pour la satisfaction d'un amour de tête, si ce n'est de cœur, et
qui devenait plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame de
Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir le roi dans son
appartement, redoublant de cette habile et souveraine coquetterie des
manières et de l'esprit avec laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps.
Mais les courtisans ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte
d'amoureuse séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait leurs
intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit qu'elle affichait
par là des craintes ou un égoïsme également peu séants; elle s'empressa
de _redonner le roi à la France_, comme le dit madame de Sévigné, dans
une lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de la
situation et de la personne de madame de Montespan, du jeu royal, des
autres divertissements de cette vie enchantée, et de sa propre réception
dans ce lieu qu'elle visite rarement, un tableau que nous devons
reproduire en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout
l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera lue au petit
lever de la gouvernante de la Provence) et le naturel qu'elle ne peut
jamais perdre.
«Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela
va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il
n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à
table; car, à trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame,
Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de
Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin
ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du
roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique.
On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre
sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme et fixe
tout. Le roi est auprès de madame de Montespan qui tient la carte;
MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et
compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point
d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous
sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne
où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est
point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les
deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout
cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son
jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je
saluai le roi ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut
comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de
ma maladie, que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quelques mots
de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas.
Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan;
enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de
tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de
Bourbon; elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en étois
trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait
mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale
de la Meilleraie; mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa
beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans
que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle
étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les
deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur
sa tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et
de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre
poinçons, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire
admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle
empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous
voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de
quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans
confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures
jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour
lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il
écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont
accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on
n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons
ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis,
les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq
chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix; on donne chacun
quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer,
et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour
apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure
sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois,
j'en ai un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, et
Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses
conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir
cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des
cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six
heures en calèche, le roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de
Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme
en paradis, ou dans _la gloire de Niquée_[309]. Vous savez comme ces
calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté.
La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le
monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles,
on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie,
minuit sonne, on fait _médianoche_; voilà comme se passa le samedi.
[309] Allusion à l'une des féeries du roman d'_Amadis de Gaule_.
«De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda
de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
réponse, combien j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien je
m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel l'_iniqua
corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort
que cela continue[310].»
[310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.
Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan ne devait pas être de
longue durée. Le roi, en attendant cette grande infidélité du cœur que
préparait dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame de
Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui désolaient la
jalousie éveillée de sa maîtresse, moins jeune que belle. Rien n'est
curieux comme de suivre la révélation de cette situation bizarre, dans la
correspondance de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, tantôt bien,
tantôt mal renseignée, un jour croyant à l'éternel empire de la favorite,
l'autre à sa chute imminente, reproduit en un style fait pour rester tous
ces événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu dignes de
vivre.
Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des filles de la reine,
nièce de madame de Montespan, mademoiselle de Théobon: «J'ai vu, écrit le
7 la marquise de Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont
persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, et que
jamais la souveraine puissance de _Quanto_ n'a été si bien établie. Elle
se sent au-dessus de toutes choses, et ne craint non plus ses petites
morveuses de nièces, que si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien
de l'esprit, elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer
le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure est comme sa
beauté, et sa gaieté comme sa parure[311].»
[311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1676), t. IV, p. 415.
Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame de Montespan,
c'était la tendresse vive que le roi témoignait pour ses enfants, et
surtout pour le jeune duc du Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa
descendance légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits
pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut croire le
témoignage peu suspect de madame de Sévigné. «M. du Maine, mande-t-elle,
est un prodige d'esprit: premièrement aucun ton, aucune finesse ne lui
manquent; il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur cela
que je dis l'_iniqua corte_. Il le voyoit passer un jour sous ses
fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit en l'air, il lui cria:
_M. de Montausier, toujours le bâton haut!_ Mettez-y le ton et
l'intelligence, et vous trouverez qu'à six ans on n'a guère de ces
manières-là: il en dit tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit,
il y a quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il soupoit fort
près de celle du roi: on ne veut point qu'il l'appelle _mon papa_; il se
mit à boire, et follement s'écria: _A la santé du roi, mon père!_ et puis
se jeta, en mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais pourquoi
je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure, les moindres[312].»
Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse d'un fils qu'il adorait,
le roi en faisait moins honneur à la mère qu'à l'institutrice qui
développait avec tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels;
aussi, quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu
d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait que cela veut dire
madame de Maintenon) est toujours dans une haute faveur[313].»
[312] Même lettre, p. 416.
[313] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 432.
Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame de Montespan était
restée deux ou trois jours sans paraître au salon du roi, qui, lui,
n'avait garde de manquer à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de
jalousie qui en était cause, mais, cette fois (la chronique posthume l'a
révélé) mieux justifiée qu'à propos de cette Théobon dont parlait tout à
l'heure madame de Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la
belle _madame_ a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire, et
que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son
_ami_ et de madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette
dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir
plu[314].» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante de
cette femme ardente, altière et habituée à dominer, et combien elle va
souffrir. La marquise de Sévigné est peu disposée à s'attendrir sur de
pareilles douleurs: sans doute elle se rappelait ce que madame de
Montespan avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes
d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait que la première n'avait
que ce qu'elle méritait, ayant abandonné époux, enfants, pour venir à la
cour vivre le front levé dans son double adultère. Aussi son ton n'est
que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la marquise de
Montespan et des ruses qu'emploie son amant couronné pour lui dissimuler
ses infidélités: «On dit que l'on sent la chair fraîche dans le pays de
_Quanto_. On ne sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame que
je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce pays, peut-être que ce
n'est pas là. Enfin il est certain que le cavalier est gai et réveillé,
et la demoiselle triste, embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous
dirai la suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à _Maintenon_
pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre pour ajuster cette
belle et laide terre[315].» Laide aujourd'hui, et bientôt digne d'une
reine.
[314] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 429.
[315] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1676), t. IV, p. 436.
Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants causaient aussi, pour
leur part, les larmes de madame de Montespan, sentant par instinct les
dangers de sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame de
Soubise et la faveur envahissante de madame de Maintenon. Dans sa
correspondance adressée à sa fille, madame de Sévigné fait marcher de
front ce qui concerne ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons
pas toujours avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous bien ce
qui paraissait et ce qu'on en croyait.