a une certaine demi-heure où l'on se trouve à sec et fraîchement, et où
l'on boit de l'eau de poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang
des plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin
m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois à lui parler de vous,
il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui; il reviendra, car il aime
la bonne compagnie; et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas
trouvé à telle fête[276].» C'est un des seuls compliments que se fait
madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance: elle sait ce
que vaut sa société; l'empressement dont elle est l'objet, la joie qu'on
montre de la voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont
suffisamment dit le charme qui se trouve en elle.
[276] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 324.
On admira la manière dont elle avait soutenu ce traitement vigoureux. «Je
suis, mande-t-elle à sa fille, le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la
douche courageusement[277].» Enfin, après un mois de séjour sur les bords
de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les eaux de Vichy lui
avaient fait un bien réel, mais sans la guérir entièrement. Il lui fallut
plus de temps avant de revenir à cette parfaite santé qui, sans la
moindre altération, l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.--Ses
mouvements sont encore pénibles; cela la fait trembloter et la fait de la
plus méchante grâce du monde dans le bon air des bras et des mains, mais
elle tient très-bien une plume, et c'est ce qui lui fait prendre
patience... Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération
de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus une sotte poule
mouillée; elle conduit pourtant toujours sa barque avec sagesse, et, si
elle s'égaroit, il n'y auroit qu'à lui crier: _Rhumatisme!_ c'est un mot
qui la feroit bien vite rentrer dans son devoir[278].--«Les médecins,
ajoute-t-elle, appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de
rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois couper ni peler
des fruits, ni ouvrir des œufs, mais je mange, j'écris, je me coiffe, je
m'habille; on ne s'aperçoit de rien.... Je marche fort bien et mieux que
jamais, car je ne suis plus _une grosse crevée_; j'ai le dos d'une
_plateur_ qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que vous
ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble comme deux gouttes d'eau
à votre _bellissima_, hormis que j'ai la taille bien mieux
qu'auparavant[279].»
[277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 331.
[278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 316 et 338.
[279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 371 et 412.
Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin. Elle avait promis à
l'abbé Bayard, qui avait pris les devants, de passer par sa terre de
Langlar; elle lui tint parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue
fort à madame de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à Dieu, ma
fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être
ici; vous aimeriez les solides vertus du maître du logis, la
liberté qu'on y trouve plus grande qu'à Fresne (_chez madame du
Plessis-Guénégaud_), et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il
a eue de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse
et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez
frappée de cette nouveauté. Si cette montagne étoit à Versailles, je ne
doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre les violences dont l'art
opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les
fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne
aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de
Provence; enfin on y parle de vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a
été agréable et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et
parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un d'Hacqueville
pour la probité, les arbitrages et les bons conseils, mais fort mitigé
sur la joie, la confiance et les plaisirs. Il vous révère et vous supplie
de le lui permettre, en faveur de l'amitié qu'il a pour moi[280].»
[280] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 339 et 342.
Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné en repartit pour
gagner Moulins, où son amie de Bretagne, la princesse de Tarente, qui se
rendait de Bourbon à Vitré sans passer par Paris, lui avait donné un
rendez-vous auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé
Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse de Tarente,
écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit envoyé un laquais pour me dire
qu'elle seroit mardi 16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut
jamais comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais, et
m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi, qui étoit hier,
et que même il viendroit avec moi, que je cédai à son raisonnement. Nous
arrivâmes donc hier ici; la princesse étoit partie dès la pointe du jour,
et m'avoit écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne à
Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle, consolée si
elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce contre-temps: je voulus
battre Bayard, et vous savez ce que l'on dit[281].»
[281] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 342.
Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison de Pomé,» avait mis
son logis de Moulins à la disposition de la marquise de Sévigné et de
l'abbé Bayard, et «une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire
les honneurs[282].» Ils y couchèrent. Le lendemain madame de Sévigné alla
dîner au couvent de la Visitation, «avec le tombeau de M. de Montmorency
et les petites de Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa
trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de la sœur de
Fouquet. _Ces pauvres femmes_, dit-elle dans une lettre de Moulins;
écrivant de Pomé, elle ajoute: «Toute la sainteté du monde est ici[283].»
Ces trois jours s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et
terrible, sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques espérances
qu'avait conçues la famille de voir adoucir son sort par l'entremise de
madame de Montespan. Déjà, lors de son premier passage à Moulins, madame
de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard: «M. Fouquet, dit-elle
(l'abbé de ce nom, frère du surintendant), et sa nièce, qui buvoient à
Bourbon, l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les chapitres
les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit le lendemain; madame de
Montespan la reçut très-honnêtement, et l'écouta avec douceur et avec une
apparence de compassion admirable. Dieu fit dire à madame Fouquet tout ce
qui se peut au monde imaginer de mieux, et sur l'instante prière de
s'enfermer avec son mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la
Providence donneroit à madame de Montespan, dans les occasions, quelque
souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Enfin, sans rien demander de
positif, elle lui fit voir les horreurs de son état, et la confiance
qu'elle avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut venir
que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies pour toucher un
cœur, sans bassesse et sans importunité: je vous assure que le récit
vous en auroit touchée[284].»
[282] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._
[283] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 342 et 345.
[284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 300.
La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou d'Ableiges, maître des
requêtes et intendant des finances. «Elle est encore célèbre à Paris (dit
Saint-Simon, écrivant trente ans après sa mort) par sa piété et ses
bonnes œuvres, et par le courage et la résignation avec laquelle elle
supporta la chute du surintendant, son fils, et la disgrâce de toute sa
famille. Elle faisoit des remèdes, pansoit les pauvres, et on a encore
des onguents très-utiles de son invention et qui portent son nom[285].»
Elle eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses, et
c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à Pomé. De ses
fils, le surintendant était l'aîné; le second, devenu archevêque de
Narbonne, partagea la disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des
années, hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis d'y venir
mourir en 1673; le troisième fut cet abbé Fouquet, si connu par ses
intrigues et ses extravagances; le quatrième était évêque d'Agde, et fut
longtemps, comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse; le plus
jeune, premier écuyer de la grande écurie, perdit sa charge lors de
l'arrestation du chef de la famille, et ne reparut plus à la cour[286].
[285] _Mémoires_, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros
volume les recettes de madame Fouquet.
[286] SAINT-SIMON, _ibid._, p. 194.
Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois. De sa première femme,
Marie Fourché, il n'eut qu'une fille, qui épousa le duc de Charost, et
fut la mère du deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV. Sa
seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon, sollicitant madame de
Montespan pour son mari prisonnier, était fille de Pierre Castille,
intendant des finances sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame
Fouquet joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui était le nom
de leur mère, fille du fameux président, ami d'Henri IV; il obtint
ensuite l'érection en marquisat de la terre de Montjeu, et se fit appeler
Jeannin de Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son beau-frère,
l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier de l'ordre du
Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon bleu; à la chute de Fouquet,
il fut d'abord arrêté, puis exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute
Saint-Simon, à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant cependant,
n'a pas le don de plaire), dont ces fades lettres de Bussy parlent tant.
Il avait eu ordre en prison de donner sa démission de sa charge de
l'ordre; ce qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant
prisonnier. Il eut le même commandement lorsqu'il fut élargi et exilé; il
persista dans son refus. On lui ôta le cordon bleu, nonobstant sa charge,
et, comme son opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de
l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire d'État, en
1671, et enfin en titre en 1683[287].»
[287] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112.
De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et une fille. Son fils
aîné, appelé le comte de Vaux, du nom de cette terre dont le faste inouï
jusqu'alors hâta la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de
la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon. Voici le portrait
qu'en fait aussi Saint-Simon, qui a bien connu toute la famille: «C'est
un fort honnête et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi
permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être admis à aucune
sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré de tout le monde[288].» Le
cadet s'appelait le père Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de
l'Oratoire[289].» Le dernier prit un nom pareillement rendu fameux par le
malheur de son père. «Ce troisième, ajoute le même, fut M. de Bellisle,
qui, non plus que son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi,
qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans le monde, fort
honnête homme aussi avec beaucoup d'esprit et de savoir. Je l'ai fort
connu à cause de son fils. Il était sauvage au dernier point, et
néanmoins de bonne compagnie, mais battu de ses malheurs[290].» De madame
de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il eut ce fils dont parle
Saint-Simon, qui releva enfin sa famille, et fut, sous le titre et le nom
de maréchal de Bellisle, l'un des principaux personnages, si ce n'est
l'homme le plus important du règne de Louis XV.
[288] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.
[289] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.
[290] SAINT-SIMON, _ibid._
Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné revint coucher à
Moulins, pour de là reprendre sa route vers Paris. «J'ai laissé à Pomé
les _deux saintes_ (écrit-elle à sa fille en désignant la mère et la
femme de son ancien ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait
ici les honneurs de chez sa mère[291].» Madame de Sévigné avait encore,
pour le dernier jour, accepté cette hospitalité peu enviée par les
courtisans, mais pour elle honorable. Elle ne récusait rien d'un passé
exempt de faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de donner une
marque de souvenir à son malheureux ami dans la personne des siens. En
revenant du Bourbonnais, elle devait rencontrer sur la route, à une lieue
de Melun, le château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet.
Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant, pleine
des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y passer une soirée divine[292].»
Elle y arriva le samedi 27, s'y reposa la soirée et la nuit, et, le
lendemain, en repartit pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes de
sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit
ans: «J'avois couché à Vaux, dans le dessein de me rafraîchir auprès de
ces belles fontaines, et de manger deux œufs frais. Voici ce que je
trouvai: le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me donna un
très-bon souper; et toutes les fontaines muettes, et sans une goutte
d'eau, parce qu'on les raccommodoit; ce petit mécompte me fit rire. Le
comte de Vaux a du mérite, et le chevalier (_de Grignan_) m'a dit qu'il
ne connoissoit pas un plus véritablement brave homme. Les louanges du
_petit glorieux_ ne sont pas mauvaises; il ne les jette pas à la tête.
Nous parlâmes fort, M. de Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente,
et de ce qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la faveur
n'ayant plus de part aux approbations qu'il auroit, il pourroit les
mettre sur le compte de son mérite, et qu'étant purement à lui, elles
seroient bien plus sensibles et plus agréables: je ne sais si ma
réthorique lui parut bonne[293].» La chose est douteuse, et ce n'est pas
lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était destiné à
relever sa famille d'une disgrâce qui devait rester inflexible tant que
durerait le règne du roi que son père avait offensé.
[291] SÉVIGNÉ, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346.
[292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 350.
[293] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 356.
CHAPITRE V.
1676.
Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société
parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame
de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise
de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le
véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis
XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné
plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille
amitié.--Son fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à
Paris.--Arrivée de madame de Grignan, après une absence de deux
ans.
En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait laissé Paris entier sous
l'émotion d'une affaire dont un nom à jamais fameux dira toute l'horreur,
nous voulons parler du procès de la marquise de Brinvilliers, _la
Brinvilliers_, comme la nomma, dès les premières rumeurs, l'indignation
publique. Nous ne prétendons pas refaire ici un lugubre chapitre qu'on
trouve dans tous les recueils de _Causes célèbres_, soigneux de se
répéter[294]. Nous ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui nous
sert de guide quelques traits destinés à peindre cette héroïne de
l'empoisonnement, ainsi que l'impression produite par ses forfaits dans
le grand monde d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant
civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe[295].»
[294] Voy. surtout _Causes célèbres de Richer_, t. Ier, p. 362.
[295] Billet de Corbinelli dans les _Lettres de madame de
Sévigné_, t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277.
On se figure la stupeur dans laquelle une semblable combinaison de
scélératesses, une pareille perversité d'âme, jetèrent une société
jusque-là vierge de tels faits. L'émotion allait croissant au fur et à
mesure que les découvertes de l'instruction criminelle se répandaient
dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril madame de
Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est en prison, elle se défend
assez bien; elle demanda, hier, à jouer au piquet, parce qu'elle
s'ennuyoit. On a trouvé sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans
elle avoit cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton;
qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et
elle-même; mais que ce n'étoit que pour essayer d'un contre-poison: Médée
n'en avoit pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son
écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la fièvre chaude
quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie, une extravagance, qui ne
pouvoit pas être lue sérieusement[296].» Le Ier mai, madame de Sévigné
ajoute: «on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la
Brinvilliers. A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession,
d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint d'oublier sont
admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix[297], elle vouloit l'épouser, et
empoisonnoit fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui
ne vouloit point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du
contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou
six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est
demeuré en vie, et s'offre présentement de venir solliciter pour sa chère
moitié: on ne finiroit point sur toutes ces folies[298].»
[296] T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la
marquise de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire.
Son avocat (voir RICHER, _Causes célèbres_) analyse cette
confession, qui servit de base à la condamnation, et cherche à
prouver qu'elle ne doit point être invoquée contre
l'accusée.--Voir aussi les notes de ce volume.
[297] Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons.
[298] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.
On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant des plus grandes
atrocités. On ne peut pas dire toutefois que l'âme de madame de Sévigné
ne fût remplie d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais telle est
la tournure de son esprit et l'habitude de sa plume, que tout chez elle,
même l'expression de l'indignation la moins douteuse, se traduit en
traits piquants, en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils
paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel était, du reste,
le ton général de la société parisienne aux prises avec cette
épouvantable affaire, et l'on en trouve un bien autre exemple dans une
lettre de M. de Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine, et où
le libre et plaisant chansonnier, en un style que nous n'osons
reproduire, raconte à madame de Grignan comment la Brinvilliers a voulu
se tuer, et n'a pu y parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de
Mithridate[299].
[299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 274.
Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement notoires qu'en ce
qui la concernait personnellement la procédure ne fut ni longue ni
compliquée. Ses aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient
encore l'œuvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût faire durer son
procès, soit qu'elle espérât se sauver en compromettant des personnes
haut placées, soit par l'unique désir ou le besoin de révéler la vérité
et des vérités redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On
n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la marquise de
Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina fut mis en justice. Il
s'appelait Penautier, avait été trésorier des États de Languedoc, et se
trouvait alors receveur général du clergé de France. La Brinvilliers
l'accusait d'avoir fait empoisonner le trésorier des États de Bourgogne,
nommé Matarel, dont il avait d'abord convoité la place sans l'obtenir, et
ensuite Saint-Laurent, receveur du clergé, dont il avait obtenu, en
effet, la succession lucrative[300].
[300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 375.
Penautier était fort riche, menait grand train, avait une table renommée,
et comptait beaucoup d'amis; aussi employait-on de grands efforts pour le
tirer de là: et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé
de pousser son affaire avec une entière rigueur. «Penautier, écrit madame
de Sévigné (1er juillet), a été neuf jours dans le cachot de Ravaillac;
il y mouroit; on l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands
protecteurs; M. de Paris (_de Harlay_) et M. Colbert le soutiennent
hautement.» Avant de prononcer la condamnation de la marquise, dont la
culpabilité était surabondamment établie, on voulut la confronter avec
celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce qu'on va lire,
aurait été son amant. Madame de Sévigné mentionne le fait de cette
confrontation, mais sans nous apprendre quels en furent les incidents et
le résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers: cette entrevue
fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois plus agréablement. Elle a
tant promis que si elle mouroit elle en feroit bien mourir d'autres,
qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou
du moins pour lui faire donner la question, qui est une chose terrible.
Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance, qu'il a obligés dans
les deux emplois qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne
doute point que de l'argent ne se jette partout; mais, s'il est
convaincu, rien ne le peut sauver[301].»
[301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 358 et 375.
A quelques jours de là, cette fille de l'un des premiers fonctionnaires
de Paris, alliée à une grande partie de la magistrature qui la
condamnait, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame, vint
expier ses crimes en place de Grève, au milieu d'une immense affluence de
toutes les classes de la société, car on n'avait point encor vu, ce qui
devait se revoir quelques années après, des femmes d'un semblable rang
finir pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné n'assistait
point à ce terrible spectacle; elle se contenta de voir passer la
patiente sur le pont Notre-Dame, et c'est d'après les renseignements qui
lui furent fournis par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa
fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui, seul, fait bien
connaître tous les détails de la fin de la célèbre empoisonneuse[302].
Penautier fut plus heureux: son innocence, ou le crédit de ses amis, ou
le défaut de preuves, le firent relâcher après une courte détention.
[302] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378
et 383.
Cette émotion passée, le public reporta toute son attention sur un
théâtre où se développait une action qui n'était pas près de finir, et
qui avait le privilége (telle était la place que Louis XIV tenait dans
son siècle) d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais
l'Europe.
On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du roi et de la favorite
en titre, par les efforts du parti religieux, dirigé surtout par
Bossuet[303]: ce parti s'appuyait déjà sur madame Scarron, devenue,
depuis deux ans, grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée,
marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats, les querelles
d'humeur, en attendant les luttes d'influence, avec l'altière et bientôt
jalouse Montespan. Cette séparation dura peu, et après que, moyennant une
concession momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte de 1675,
accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux écarts, tous ses devoirs
religieux, il ne tarda pas à retourner à des habitudes plus fortes même
que son amour. En effet, sa passion pour la marquise de Montespan
commençait à décroître, minée en sens contraire par la séduction qui
attirait son esprit, devenu plus sérieux, vers la gouvernante de ses
enfants, et l'attrait qui poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens
rendus fragiles par la satiété.
[303] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 190 et
suiv.