D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter la société de madame de

Sévigné: entre autres, Jeannin de Castille, marquis de Montjeu,

beau-frère du surintendant Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé

Bayard, _un Sage_, ami particulier de madame de la Fayette, venu de son

château de Langlar, situé à quelques lieues, ce qui le fait appeler le

_Druide Adamas_ de la contrée, et madame de Péquigny, mère du duc de

Chaulnes[250].

[250] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306, 325.

Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième siècle,

telle qu'elle se retrouve dans une correspondance qui est une source

inépuisable de renseignements sur les habitudes, les usages et les mœurs

du temps.

Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné commence à boire, et

voici l'emploi de sa première journée:

«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère: ah! qu'elles sont

mauvaises! J'ai été prendre le _Chanoine_, qui ne loge point avec madame

de Brissac. On va à six heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve,

on boit et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles

sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on

va, on vient, on se promène, on entend la messe.... Enfin on dîne; après

dîner, on va chez quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de

Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le _Chanoine_ et

moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve

bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé

la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent

leurs agréments; elles font des _dégognades_ où les curés trouvent un peu

à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays

délicieux; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en

savez présentement autant que moi[251].»

[251] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1676), t. IV, p. 304.

C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude de la mener à la

ville, et comme on ne la rencontre plus dans nos établissements modernes.

«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours de là. Madame de

Brissac et le _Chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne mange

que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger... On

m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs la vie ne

coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets, et tout à

proportion[252].» Les choses ont fort changé.

[252] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mai 1676), _ibid._, p. 310.

Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne, s'y livre avec

sa joie accoutumée. Madame de Sévigné, nous le dirons plus tard à propos

de Livry et des Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne de

son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La beauté des promenades est

au-dessus de ce que je puis vous en dire; cela seul me redonneroit la

santé.»--«Je vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa

société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le

pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des

prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée

dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul

me guériroit[253].»

[253] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 309 et 323.

Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges. Pittoresquement

assise sur l'Allier, la ville offrait encore à cette date la ceinture de

remparts et de hautes tours que lui avaient donnée ses anciens maîtres

les ducs de Bourbon, ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et

des capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et aux

militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé par Louis XIV[254].

Mais c'est le site surtout qui est digne d'admiration: «Il n'y a pas dans

la nature (a écrit un contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent

panégyriste de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle) de paysage

plus beau, plus riche et plus varié que celui de Vichy. Lorsqu'on arrive,

on voit d'un côté des plaines fertiles, de l'autre des montagnes dont le

sommet se perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité de

tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont aussi fécondes en

toute sorte de productions, que les meilleurs terrains de la contrée...

Ce qu'il y a de plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve pas

seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple, et s'y nourrir

délicieusement lorsqu'on l'habite, mais encore à se guérir quand on est

malade; en sorte que toutes les beautés de la nature semblent avoir

voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé[255].»

[254] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par

le docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17.

[255] Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19.

Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui étaient la

_Montagne-Verte_, où l'on arrive par un chemin qui serpente au milieu des

vignes et des vergers, et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy,

et les frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à

plusieurs lieues; l'_Allée des Dames_, formée d'une double rangée de

magnifiques peupliers cheminant dans les plus vertes prairies, le long du

Sichon, dont les eaux vives se cachent sous les voûtes de verdure qui

protégent son cours; _Cusset_, à une lieue de là, arrosé d'un côté par le

Sichon, de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé

par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette ville,

l'_Ardoisière_, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre, que

forment des montagnes dignes de la Suisse, et d'où le Sichon descend en

bruyantes cascades; en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite,

triste, aride, à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de

_Malavaux_ ou _Vallée maudite_; les châteaux plus éloignés de Randan, de

Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil; mais surtout, dans le

voisinage de Vichy, ce site privilégié, cette belle colline appelée _la

Côte Saint-Amand_, toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage,

de fleurs et de fruits[256].

[256] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par

M. Barthez, p. 39-50.

Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour de ses chères

promenades, c'est le spectacle des danses du pays, auxquelles elle trouve

un piquant, une nouveauté champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met

au-dessus des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la danse,

elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle voit toute la bonne

grâce que _ces restes des bergers et des bergères de l'Astrée_ déploient

dans leurs bourrées d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès

de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui _faisoient rougir les

yeux_[257].

[257] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 337.

La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas charmante? «Il y

a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent hier des bourrées du pays,

qui sont, en vérité, les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de

mouvement, et les _dégognades_ n'y sont point épargnées; mais, si on

avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit

ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes. Il y avoit

un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa jupe étoit

toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort belles jambes[258]....»

[258] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1676), t. IV, p. 314.

«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les

bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des

paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté,

une disposition; enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon

avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces

jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers

et des bergères du Lignon. Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter,

toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies[259].....»

[259] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juin 1676), t IV, p. 331.

«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux garçons qui sont

ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin

les _bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite

bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux à

force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée, sautée,

coulée naturellement et dans une justesse surprenante, vous

divertiroit[260]....»

[260] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1676), t. IV, p. 337.

Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception à cette époque, car

presque toutes les femmes en avaient le goût; de plus, elle arrivait à

l'âge où cette passion d'arrière-saison prend ordinairement aux plus

sages. Même aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider à

toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux sommeil, dit-elle,

je n'aurois qu'à prendre des cartes; rien ne m'endort plus

sûrement[261].»

[261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), _ibid._, p. 333.

Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé, qu'elle soigne

encore pour sa fille, c'est, comme à Paris, comme à Livry, comme en

Bretagne, d'écrire à celle-ci. Elle fait pour elle une véritable gazette

des Eaux, où le prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu

l'endort, cette correspondance sans répit tient son esprit alerte et

constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle, être éveillée comme on

l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous

des nouvelles de Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte

d'assoupissement[262].» Et comme il faut surtout amuser madame de

Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de sel et de bonhomie,

les originaux de Vichy après s'en être elle-même diverti. C'est un

piquant album de voyage dont nous détachons quelques feuillets:

[262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 334.

«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille d'une apoplexie:

elle fait pitié; mais, quand on la voit laide, point jeune, habillée du

bel air, avec de petits bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus

qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de la

Baroir, qui en aimoit une autre, à la vue du public, à qui elle a donné

tout son bien, et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle,

pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui outrageusement

(voici une grande période); mais quand on songe à tout cela, on a

extrêmement envie de lui cracher au nez[263].»

[263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1676), t. IV, p. 325.--Sur cette

famille de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69.

Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny, mère du duc de

Chaulnes, le gouverneur de la Bretagne et son bon ami: «On dit que madame

de Péquigny vient aussi; c'est la _Sibylle Cumée_. Elle cherche à se

guérir de soixante-seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient

les Petites-Maisons.» Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà

produite sur la scène: «Nous avons _Sibylle Cumée_, toute parée, tout

habillée en jeune personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je

crois que ce seroit une chose possible, si c'étoit ici la fontaine de

Jouvence[264].»

[264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 325 et 331.

Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la pratique en

considération du duc son fils, et, comme elle reconnaît qu'elle est

naturellement généreuse et charitable, ses ridicules disparaissent et ne

l'empêchent pas de la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La

_Sibylle Cumée_ devient alors _la bonne Péquigny_: «La bonne Péquigny est

survenue à la fontaine; c'est une machine étrange, elle veut faire tout

comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent que

oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant bien de l'esprit avec ses

folies et ses foiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes.

C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la

vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle a résolu

de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle

nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux;

je n'avois fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a

vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix

mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle

doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir, car ces deux choses

sont quasi toujours séparées[265].»

[265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), t. IV, p. 333.

Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le cœur apparaît malgré

leurs ridicules. Ce qui la trouve sans pitié, c'est l'afféterie, la

manière, les tons faux de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun

sentiment naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement

méchante pour madame de Brissac, cette sœur de Saint-Simon, que

celui-ci, en bon frère, nous donne pour le modèle de toutes les vertus,

ne se doutant pas que madame de Sévigné, dans des lettres destinées, à

son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait comme le type

achevé de la franche et ridicule coquette.

Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas!

La _colique de madame de Brissac_ est une des plus jolies pièces qui se

jouent dans cette correspondance où il y a parfois de si bonnes scènes.

Molière aurait souri.

«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique; elle étoit au lit, belle

et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrois que vous eussiez vu

l'usage qu'elle faisoit de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et

des bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, et les

situations, et la compassion qu'elle vouloit qu'on eût: chamarrée de

tendresse et d'admiration, je regardois cette pièce, et je la trouvois si

belle que mon attention a dû paroître un saisissement dont je crois qu'on

me saura fort bon gré; et songez que c'étoit pour l'abbé Bayard,

Saint-Hérem, Montjeu et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité,

vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle simplicité vous

êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli visage; et enfin

quelle différence: cela me paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de

la guérison: «Après la pièce admirable de la colique, on nous a donné

d'une convalescence pleine de langueur, qui est, en vérité, fort bien

accommodée au théâtre: il faudroit des volumes pour dire tout ce que je

découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien

des choses, pour ne point trop écrire[266].»

[266] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306 et 310.

Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords à tous les

ravages que peuvent produire ses beaux jeux. Vichy n'est pas la cour,

mais tout est bon à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue

madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce qu'elle voit une

louange pour sa fille) s'en va chez Bayard, parce que j'y dois aller: il

s'en passeroit fort bien; il y aura une petite troupe d'_infelici

amanti_. Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez

regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans distinction et

sans choix. Je vis l'autre jour, de mes propres yeux, flamber un pauvre

célestin: jugez comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à vous...

Je voudrois voir cette duchesse faire main basse dans votre place des

Prêcheurs[267], sans aucune considération de qualité ni d'âge: cela passe

tout ce que l'on peut croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez

qu'elle trouveroit fort bien à vivre où vous mourriez de faim[268].»

Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette admiration avait fait la

conquête de la duchesse cherchant à apitoyer la galerie sur ses douleurs,

n'avait pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait même

pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars (dit-elle à sa fille, comme ne

voulant pas lui redonner d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir

de ce que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement du célestin;

elle en rit beaucoup, et, comme vous vous attendez toujours à quelque

sincérité de moi dans ces occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment,

madame, vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez peur de le

manquer.» Elle fit semblant de ne pas m'entendre, et je lui dis comme

j'avois vu brûler le célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas

pour cela du plaisir de faire des meurtres[269].»

[267] C'était la promenade du bel air, à Aix.

[268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 314 et 322.

[269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 335.

La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons dit, c'est toujours

sa correspondance avec sa fille. C'est son besoin, son air, sa vie: «Pour

vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin

de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendoient

de vous écrire, je leur défendrois de manger et de respirer, pour voir

comme ils se trouveroient de ce régime...... Je vous écrirai tous les

soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à

un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart

d'heure après: la mienne sera toujours prête[270].» Cette correspondance

assidue ne l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à Bussy,

à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son amie de Vitré, placée à

Bourbon dans l'intimité de la favorite qui avait repris son empire, quand

le public le croyait encore douteux ou menacé.

[270] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 304 et 305.

Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des lettres de sa fille qu'à

cette époque. Elle les trouve _tendres_, _bonnes_, _vraies_. «Vous me

mandez, dit-elle, des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi

quand vous voulez[271].» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas

toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer sa félicité

à ceux qui l'entourent: «Je suis ravie quand je reçois vos lettres, ma

chère enfant; elles sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir

toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez rien

(ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent exprimée par madame

de Grignan, qui redoutait les yeux indiscrets pour leurs mutuelles

confidences), je ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite

ligne à Bayard, une autre au _Chanoine_, et en vérité on est charmé de

votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et vous

croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise

pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu[272].»

[271] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 324.

[272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 307.

Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa mère ainsi

rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui passait cet été dans son

château, lui offrit de faire elle-même l'autre moitié de la route, et de

venir la voir aux Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble

que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot. Nullement. Sa tendresse

même la rend soupçonneuse et habile. Elle flaire un piége de la part de

M. de Grignan, qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa femme

à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher de venir passer un hiver

promis à Paris. Piége pour piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa

fille, mais à une condition, c'est que madame de Grignan reviendra avec

elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne; sinon, non. M. de

Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru, par son offre spontanée,

éblouir sa belle-mère, et gagner, lui, l'année entière, moyennant

quelques jours donnés à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une

mère vigilante et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en tenir à

cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie avec

persévérance jusqu'à la fin par le gendre contre la belle-mère.

Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme aujourd'hui, se

composait des eaux, des bains et des douches. C'est pour ce dernier

remède, surtout, que madame de Sévigné était venue. La douche de Vichy,

au moyen d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée, et

on n'y avait recours que dans les cas graves. Mais madame de Sévigné

était décidée à tout souffrir afin de retrouver le plein et parfait usage

de ses membres, si fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui

rendait encore pénibles les deux choses qu'elle préférait à tout, ses

promenades et sa correspondance avec sa fille. Elle nous fait connaître

cette terrible douche à laquelle elle ne se résigna que sur la fin de son

séjour aux Eaux: la description en est piquante et est restée dans les

traditions du pays.

«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez bonne répétition du

purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l'on

trouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous

voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour

tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois voulu mes deux

femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de connoissance. Derrière

un rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une

demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que madame de Noailles

a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête

garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure

et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux

d'ici me sont entièrement insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne

ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui

de Chelles[273]; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le monde;

enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant que j'étois au

supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres

parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met

d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et

puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais, quand on

vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se

peut comprendre; c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout

souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met

ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui

guérit. Voici encore où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner

à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais

lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours,

pendant lesquels je croyois boire, mais on ne veut pas, ce seroit trop de

choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est

principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que

l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si

je renouvelois un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma

chère, et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de

joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_,

et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère-beauté_, dont M. de

Coulanges m'a honorée[274].»

[273] Renommé pour sa beauté.

[274] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 316.

«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description;

j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si

extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas; je pense que c'est toute l'eau

que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il

est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en

mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis

une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et

continue deux heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire mon

médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui mets dans la tête

d'apprendre la philosophie de _votre père_ Descartes; je ramasse des mots

que je vous ai ouï dire. Il sait vivre; il n'est point charlatan, il

traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse[275].»

[275] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 322.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 10 / 33 段