La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde lui rendait: «Tant

d'applaudissements, dit l'abréviateur de sa vie, lui devinrent suspects:

elle crut qu'il ne suffisoit pas de s'en défier, et qu'il les falloit

fuir[219].» Mais, avant son départ, elle voulut laisser une confession

générale de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les mains de

saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute l'évêque du Puy, satisfaire

au désir que madame de Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient)

lui témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura deux jours, où

ces deux grandes âmes s'entretinrent avec bénédiction et avec joie

singulière de part et d'autre[220].» Le 11 novembre, elle fit ses adieux

à sa petite-fille, et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le

monastère de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses dernières

recommandations, persuadée qu'elle ne les reverrait plus: «Adieu, leur

dit-elle en les quittant, mes chères filles, jusques à l'éternité[221].»

[219] _Abrégé_, etc., p. 53.

[220] HENRI DE MAUPAS, p. 489.

[221] _Id._, _ibid._, p. 492.

Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant par Moulins.

Chemin faisant elle visita les diverses maisons de l'ordre, et arriva à

Nevers le 1er décembre. Là elle se sentit indisposée; mais malgré un

froid très-vif elle insista pour continuer sa route, et, le surlendemain,

elle rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt à la

grande frayeur de madame de Montmorency, frappée, comme toute la

communauté, de l'altération que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal

qui s'annonçait avaient produite dans les traits de la mère. Cinq jours

après son arrivée la fièvre la prit, avec une sérieuse inflammation du

poumon. Elle voulut se lever pour aller communier au chœur. Elle fut

obligée de se remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver,

on reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On exposa le

Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les remèdes et les soins ne

furent point épargnés pour la sauver; elle seule demeura tranquille sur

l'événement, et ne songea qu'à son intérieur[222].»

[222] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

«Un tel événement (raconte l'historien de madame de Montmorency, en un

récit plein d'onction) jeta le désespoir dans la communauté; mais pour

madame de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce pas

à son intention et d'après ses désirs que la sainte femme avait quitté sa

retraite et entrepris ce périlleux voyage? Elle se voyait fatale à tous

ceux qu'elle aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des jours et

des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante: elle la couvrait de ses

tristes regards, prosternée, haletante sous ce dernier coup de la

douleur. Son âme, détachée de tout, faisait effort pour partir avec l'âme

de la sainte. On a recueilli les dernières instructions que cette sainte

adressa dans la sérénité de ses derniers moments, les conseils qu'elle

donna à son amie, lui recommandant, dans sa sagesse, de ne point enrichir

le couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle, que

l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse ne courût pas risque

de s'y perdre, si on y avoit la facilité de se procurer les commodités de

la vie.» L'œil clairvoyant de cette mourante, scrutant tous les cœurs

autour d'elle, en marquait ainsi les faiblesses. «L'état où je suis,

dit-elle à madame de Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en peu

de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection. J'ai remarqué

que vous faites trop de réflexions sur vous-même et sur vos actions pour

voir si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit souhaite;

retranchez-en un peu, je vous prie: je sais, par expérience, que les

fréquents retours sur soi arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez

fait quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard

perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses assemblées: «Avant

que de finir, reprit-elle, il faut que je vous conjure, mes filles,

d'avoir un grand respect, une entière révérence pour madame de

Montmorency, qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des obligations

infinies, pour tous les biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je

vous estime heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit

parmi nos sœurs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité que

si c'étoit une petite paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la

tendresse où elle est pour mon départ de cette vie. Elle croit que vous

la blâmerez de ma mort; mais, mes chères filles, vous savez que la

Providence ordonne de nos jours. Les miens n'auroient pas été plus longs

d'un quart d'heure, et ce voyage a été un grand bien pour tout

l'institut[223].»

[223] AMÉDÉE RENÉE, p. 190.

La veille de sa mort, madame de Chantal entretint encore, avec la plus

vive et la plus douce affection, madame de Montmorency, désolée mais en

même temps ravie des derniers discours de cette amie, de cette mère qui,

pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante dicta,

pendant trois heures, à son directeur, au milieu des plus vives

souffrances, une instruction suprême pour le bien et la discipline de

l'ordre, commençant par ces mots, qui disent toute une vie de soumission

et de fidèle pratique des devoirs: «Je prie nos sœurs qu'elles observent

nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non parce qu'elles

pourroient être selon leurs goûts[224].»

[224] _Abrégé_, etc., p. 54.

--«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu de ceux qui en

furent les témoins la tradition de cette fin courageuse), elle se

confessa, reçut le viatique, et parla de Dieu avec des sentiments si

élevés, et marqua tant de résignation aux ordres divins, qu'elle ravit

tous ceux qui l'écoutèrent. La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à

celles qui la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que la

nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis sur la croix.» Elle

reposa peu, et le matin, sur les huit heures, le père de Lingendes,

jésuite qu'elle avoit demandé, arriva; elle lui parla fort longtemps, et

fit une revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent de

son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction, et la reçut,

répondant elle-même aux prières qu'elle se faisoit expliquer[225].»

[225] Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du

couvent de Moulins.--V. aussi le P. FICHET, p. 455.

La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et, pressant de sa main

droite une croix sur sa poitrine, elle suivit ce récit des souffrances du

fils de Dieu en faisant de temps en temps des commentaires assortis à sa

situation. On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait lui

procurer quelque soulagement, la mitre de saint François de Sales qu'elle

avait brodée de sa propre main et qui était conservée dans l'église du

couvent. Elle la baisa avec une touchante dévotion[226].

[226] HENRI DE MAUPAS, p. 508.--_Mémoires de madame de Chaugy_,

p. 283.

«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny, la pria ensuite de

donner sa bénédiction à ses filles, ce qu'elle refusa de faire en sa

présence, par humilité: mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit,

et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la crainte qu'on

devoit avoir des jugements de Dieu, que le père de Lingendes a dit

n'avoir jamais entendu de sermon qui l'eût tant frappé. La sainte mère

finit son discours par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en

furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême douleur ne fît

de la peine à la mourante, on les fit retirer, après quoi elle pria le

père de Lingendes de ne la point quitter. Son agonie fut rude et sa

patience invincible[227].»

[227] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.

Mais il convient ici de donner la parole au principal témoin de cette

mort mémorable.

«Je ne penserois pas, mes chères sœurs, vous avoir satisfaites (disait

quelques mois après le père de Lingendes, prononçant devant les

religieuses de Paris l'oraison funèbre de leur sainte mère), si je ne

vous parlois de son heureux trépas et des derniers sentiments qu'elle

eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer les derniers

sacrements, et l'assister en son heureux passage. Elle étoit dans de si

grandes douleurs qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai vu

une telle patience en de si grandes souffrances; elle avoit le corps tout

en feu; je ne vis jamais de visage si enflammé: de fois à autre elle

étendoit les bras, embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine,

comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort peu avant que de

mourir, on lui présenta de la nourriture: _Il me semble_, dit-elle,

_qu'il n'est plus nécessaire_; mais, pour obéir, elle prit ce qu'on

vouloit avec un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement:

_Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs qui précèdent la venue

de l'Époux; sans doute il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de

lui?_ Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une voix plus

basse: _Oui, mon père, je m'y en vais_; et prononça distinctement: JÉSUS,

JÉSUS, JÉSUS! puis, faisant un grand enclin, comme pour adorer

Notre-Seigneur présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit[228].»

[228] _Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal_,

prononcée à Paris, aux religieuses de la Visitation.

Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné, le vendredi 13

décembre 1641, à sept heures du soir. Ses sœurs lui découvrirent

respectueusement la poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le

divin stigmate qu'elle y avait elle-même gravé[229]. Son corps fut porté

à Annecy; son cœur resta au monastère de Moulins, sous la pieuse et

fidèle garde de madame de Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore,

ne cessa de lui demander une résignation qui lui faisait toujours

défaut[230].

[229] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 291.

[230] Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses

_Lettres_ (éd. de M. de Barthélemy), t. Ier, p. 557-579.

Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de l'ordre de la

Visitation jouit d'une réputation de sainteté qu'à un siècle de là vint

confirmer et proclamer le bref définitif du pape Benoit XIV. Elle

méritait cet honneur par sa vie si bien remplie d'œuvres et de vertus,

et si chrétiennement terminée dans cette cellule de Moulins, où nous

avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation de ce

récent passé, dont elle avait connu une partie, et dont le reste

appartenait à des traditions de famille par elle conservées avec une foi

sincère, quoique bien éloignée des sublimités où avait atteint sa

grand'mère[231].

[231] Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P.

Fichet, qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la

sainte, publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie

de Rabutin, alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné.

Page 66, il l'appelle «une héritière belle, riche et

très-vertueuse;» et p. 108, «la perle des demoiselles et un rare

parti.»

Si, après ces longs détails, on nous permet encore quelques lignes pour

apprécier le caractère de cette sainte femme, l'orgueil et le culte d'une

petite-fille dont nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les

emprunter aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois hommes de

Dieu, dont deux ont été placés comme elle, par la vénération des

contemporains et le jugement de l'Église, au rang des bienheureux.

«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la mère de Chantal,

que les vertus les plus éclatantes sont les plus estimées; mais cet

esprit si sage et solide en a bien fait un autre jugement: elle sut faire

le choix des plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur,

du support du prochain et de l'union des cœurs, de la mansuétude, de la

patience, de la longanimité, et de semblables vertus qui ont moins

d'actions en apparence que les autres, mais elles sont plus étendues et

toujours dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent

rarement[232].»

[232] _Oraison funèbre de la mère de Chantal_, par le père de

Lingendes.

Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra à l'ordre de la

Visitation de Paris l'attestation suivante: «Nous, Vincent de Paul,

supérieur général très-indigne des prêtres de la Mission, certifions

qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de

défunte notre très-digne mère de Chantal, par de fréquentes

communications de paroles et par écrit, qu'il a plu à Dieu que j'aie eues

avec elle, tant au premier voyage qu'elle fit en cette ville, il y a

environ vingt ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous

lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur;

qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit accomplie de toutes sortes de

vertus, et particulièrement qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait

été, toute sa vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit

l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent; que

l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification

de son saint ordre, et du salut des âmes du pauvre peuple, étoient en

elle à un souverain degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en terminant,

qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit une des plus saintes âmes qu'il

ait jamais connues sur la terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme

bienheureuse dans le ciel[233].»

[233] _Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la

mère de Chantal_, dans l'_Abrégé de la vie_, etc., p. 57.

Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce que saint François de

Sales a écrit de celle qu'il nomme ailleurs l'_honneur de son sexe_, et à

laquelle il a prodigué les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de

sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques lignes

extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses confrères dans

l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme toute sainte qu'avec respect. On

ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde

humilité; elle est simple et sincère comme un enfant, avec un jugement

solide et élevé, l'âme grande, un courage pour les saintes entreprises

au-dessus de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la description de

la femme parfaite de Salomon, que je ne pense à la mère de Chantal. Je

vous dis tout cela à l'oreille du cœur, car cette âme vraiment humble

seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit d'elle tant de

bien[234].»

[234] _Abrégé_, etc., p. 56.

A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept

monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la

suppression des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe

aujourd'hui cent huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau

placé par M. l'abbé Boulangé à la fin de son édition des _Mémoires

de madame de Chaugy_, sur l'histoire de la mère de Chantal.)

Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre mortuaire de son

aïeule, madame de Sévigné admira le superbe mausolée que la duchesse de

Montmorency avait fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la

Visitation de Moulins[235]. Cinq ans auparavant, ce monument décoré de

vingt magnifiques statues, sans compter celle du duc, avait aussi excité

la juste admiration de madame de Grignan, se rendant de Paris en

Provence[236]. Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants,

filles de la marquise de Valençay, que madame de Sévigné retrouvait au

couvent de la Visitation grandies et embellies, et qui lui rappelaient à

la fois et sa propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami.

«Les petites filles que voilà, dit-elle, sont belles et aimables; vous

les avez vues: elles se souviennent que vous faisiez de grands soupirs

dans cette église; je pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je

bien qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon côté[237].» La

marquise de Valençay, était la fille du frère d'armes du baron de

Chantal[238], ce Montmorency-Bouteville à qui Richelieu avait fait

trancher la tête pour cause de duel, et dont la mort poussa à cette

expédition désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami, qui y rencontra

sa glorieuse mort[239].

[235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 1676), t. IV, p. 298.

[236] Conf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III,

p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans AMÉDÉE RENÉE,

_Madame de Montmorency_, p. 321.

[237] _Lettres_, t. IV, p. 299.

[238] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 324.

[239] Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles,

SAINT-SIMON, t. VII, p. 110, et _Mémoires_ de Dangeau, t. Ier, p.

48 (éd. Didot).

Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva d'autres à

Moulins, faits pour réveiller dans son cœur tout un passé d'amitié,

sinon d'amour, et des sentiments qu'un malheur inflexible n'avait point

effacés.

Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille avait choisi pour lieu

de résidence cette ville, dans le voisinage de laquelle elle possédait la

terre de _Pomé_. Fidèle aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de

ces gens qui se détournent de leur chemin pour les éviter; elle se fût

plutôt dérangée pour venir apporter de nouvelles consolations aux parents

d'un homme qu'elle avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa

puissance si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait aimés

en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa correspondance, a été le

caractère de femme le plus indépendant, le plus sûr de son temps. Elle

n'éprouvait ni crainte ni souci de se compromettre en cultivant les

disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle avait accepté

sans hésiter l'hospitalité honorablement offerte de la famille du

prisonnier de Pignerol. «Madame Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à

sa fille, son beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant

de moi; ils m'ont logée chez eux[240].» Que de retours et de réflexions

sur un passé si proche et cependant si éloigné ils durent faire ensemble!

[240] _Lettres_ (1676), t. IV, p. 298.

CHAPITRE IV.

1676.

Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie

des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à sa

fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades;

danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de

Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante

douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle

visite la famille Fouquet; ses divers membres.--Dernière station

de madame de Sévigné au château de Vaux.

Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai, madame de Sévigné

arriva à Vichy. Elle y resta un mois entier à prendre les eaux et les

bains dans cet établissement, le plus anciennement connu en France, et le

mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu depuis. Nous

avons dix lettres d'elle, écrites pendant son séjour dans ce lieu si

pittoresque: il n'est pas sans intérêt de les étudier à titre de gazette,

de courrier, de _Chronique des Eaux_, comme nous dirions aujourd'hui.

Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos chroniqueurs

modernes pourraient trouver chez elle des exemples et des leçons.

La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy par une nombreuse

société arrivée avant elle, et qui l'accueillit comme l'esprit l'est

toujours dans un monde plutôt réuni pour se distraire que pour se guérir.

«J'arrivai ici hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de

Brissac avec le _Chanoine_ (madame de Longueval); madame de Saint-Hérem

et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière

d'Allier. Je crois que, si on y regardoit bien, on y trouveroit encore

les bergers de l'_Astrée_. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé

Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans un second carrosse ou à

cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena

souper chez elle; je crois avoir déjà vu que le _Chanoine_ en a jusque-là

de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée

aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est

venu prendre ce matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de

Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois me fatiguer à

mêler des cartes. Nous nous sommes promenés, ce soir, dans les plus beaux

endroits du monde; et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son

poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand

on en voit d'autres. Je suis fort aise de n'avoir point ici mon _Bien

Bon_; il y eût fait un mauvais personnage: quand on ne boit pas on

s'ennuie; c'est une _billebaude_ (une confusion) qui n'est pas agréable,

et moins pour lui que pour un autre[241].»

[241] _Lettres_, t. IV, p. 303.

Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné l'indique, plus de

monde qu'elle n'en dénomme. Ceux qu'elle nous fait connaître étaient les

personnes avec lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le

marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin), commandant de

Fontainebleau, recevait dans ses voyages madame de Sévigné à la

_Capitainerie_, partie du château destiné à l'habitation des gouverneurs

de cette résidence royale[242]. Le comte de la Fayette était le fils de

la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons rien sur cet abbé

Dorat, cité au courant de la plume. Le marquis de Plancy avait pour père

le secrétaire d'État du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de

Fouquet, dont la femme était à Paris fidèlement visitée par madame de

Sévigné. Madame de Longueval, appelée tantôt le _Chanoine_, tantôt le

_joli Chanoine_, à cause de sa qualité de chanoinesse, avait pour sœurs

la marquise de Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de

rapports sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue avec elle, «le

plus bel assortiment de feu et d'eau[243].» Cette dernière, sœur d'un

premier lit du duc de Saint-Simon, était, d'après celui-ci, «parfaitement

belle et sage.» Son mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale

de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun vivait de son

côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute son impitoyable beau-frère, était

trop italien[244].» L'ignominie du mari eût, aux yeux du monde, justifié

de la part de madame de Brissac de bien plus grands écarts que ceux qui

lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui n'aime pas la mesure, égale

sa sagesse à sa beauté. On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté

était reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe, et la

marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui précèdent, de

plaisantes mentions. Ses amours avec le comte de Guiche avaient fort

occupé la cour. On s'amusait de leur langage quintessencié et de leurs

manières précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac, lit-on

dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués qu'ils auroient

besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes[245].» Y avait-il chez

cette belle peu réservée autre chose que de la coquetterie? madame de

Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle écrit

trois mois auparavant, a une très-bonne provision pour cet hiver,

c'est-à-dire M. de Longueville et le comte de Guiche, mais en tout bien

tout honneur; ce n'est seulement que pour le plaisir d'être adorée[246].»

Le peu de durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de sa sagesse

ou de la légèreté de son cœur. Quant à sa coquetterie, à son ardeur et à

sa passion de plaire, nous allons en voir, pendant cette campagne même de

Vichy, de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame de Brissac

est, sans contredit, l'héroïne de la saison.

[242] _Lettres_, t. IV, p. 305 et 355.--Sur M. de Saint-Hérem,

voir _Mémoires_ du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p.

396, et XIX, p. 307.

[243] Sur madame de Longueval, conf. SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV,

p. 308, 314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117

et 135.

[244] _Mémoires_, t. Ier, p. 115, et II, p. 230.

[245] _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même

volume, p. 296 et 414.

[246] _Ibid._, p. 292.

Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche et point belle[247],» il

n'est plus question d'elle dans la suite de la correspondance. Mais elle

dut contribuer, pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement

particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de son caractère

par ce fait qui égayé une lettre de l'année suivante: «M. de Saint-Hérem

a été adoré à Fontainebleau, tant il a bien fait les honneurs (lors du

séjour de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie de se

parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et des perles; elle

envoya emprunter, un jour, toute la parure de madame de Soubise[248], ne

doutant point qu'avec cela elle ne fût comme elle: ce fut une grande

risée. N'y a-t-il, dans le monde, ni ami ni miroir[249]?»

[247] SAINT-SIMON, t. III, p. 206.

[248] Citée aussi pour sa beauté.

[249] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre 1677), t. V, p. 253.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 9 / 33 段