affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui lui étoit plus cher que la
vie, qui avoit pour elle des tendresses et des respects dignes d'un
enfant bien né, et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une
merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et d'esprit, qu'on
ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur le favorisa, le
dégoûtant du monde par un désastre arrivé à un de ses amis qui eut la
tête tranchée[194], dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du
mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta volontiers les
délices du Louvre pour aller servir l'Église et le roi en l'île de Rhé,
où il gagna le ciel et perdit la vie. Pour se préparer à une si belle
conquête et à une si heureuse perte, il se confessa et communia avec une
piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y être engagé bien
avant, avec une chaleur digne de son courage, il fit, dans une si belle
occasion, tout ce que peut faire entre le péril et la gloire un cœur
parfaitement généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il change jusques
à trois fois de cheval, il attaque, il est attaqué; enfin il est blessé à
mort, il réclame la miséricorde de Dieu, et meurt d'une mort d'autant
plus belle qu'elle a été chrétienne[195].»
[194] Montmorency-Boutteville.
[195] HENRI DE MAUPAS, p. 383.--_Mémoires de mad. de Chaugy_, p.
211.
Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de Bourges, se trouvait alors
à Annecy, où il avait été envoyé par le pape pour y procéder, de concert
avec l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire à la
canonisation de saint François de Sales. Abîmé lui-même dans la douleur
que lui causait cette perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas
le courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa sœur. Il en chargea
l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la messe, fit appeler la mère
de Chantal au parloir; elle y vint, suivie de quelques-unes de ses
religieuses.
«--Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons des nouvelles de guerre
à vous dire; il s'est donné un rude choc en l'île de Rhé. Le baron de
Chantal, avant que d'y aller, s'est confessé et a communié...--Et enfin,
reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à pleurer sans pouvoir
répondre une seule parole, et il se fit un gémissement universel dans le
parloir. Elle, connaissant la vérité de sa perte, demeura seule
tranquille parmi tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains
jointes, les yeux élevés au ciel, et le cœur plein d'une véritable
douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je parle
pour donner un peu d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon
vous rendre grâce de l'honneur que vous avez fait à cet unique fils de le
prendre lorsqu'il combattoit pour l'Église romaine?» Puis elle prit un
crucifix, duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur, j'accepte
vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir
cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. O mon cher fils!
que vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité que vos
aïeux ont toujours eue pour la vraie Église! En cela je m'estime vraiment
favorisée, et rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se tournant
vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble le _De profundis_, après
quoi elle se leva, pleurant paisiblement, sans sanglots, et dit à
monseigneur de Genève: «Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois
que je me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu que sa bonté
me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels
malheureux où on l'engageoit si souvent[196].»
[196] HENRI DE MAUPAS, p. 385, d'après les _Mémoires de madame de
Chaugy_.
Cette préoccupation des duels de son fils avait été l'une des grandes
douleurs de cette mère, qui mettait avant tout le salut de l'âme: «Hélas!
répond-elle aux consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des
appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce de Dieu, parmi
ces duels où ses amis l'engageoient, me serroit plus le cœur que cette
mort qui a été bonne et chrétienne[197].»
[197] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 211.
La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de dix-huit
mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie de Coulanges, pour
laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice de la Visitation avait une
estime particulière, qui fait l'éloge de cette humble et douce
femme, dont si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la
mort de son fils, madame de Chantal fit un second voyage à Paris,
l'_Abrégé_ de sa vie dit pour les besoins de son ordre[198], mais
on peut ajouter aussi pour y voir, consoler et conseiller sa bru,
et pourvoir en même temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle
séjourna à Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à
Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là, la jeune baronne de
Chantal elle-même vint à manquer à celle qui devait s'appeler
madame de Sévigné. «La mère de Chantal fut fort touchée de la mort
de sa belle-fille, par l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore
plus pour l'intérêt de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille,
qui demeuroit orpheline à cinq ans[199].» C'est six qu'il faut
dire. «Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur
contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle n'eut point
d'autres paroles que celles qui lui étoient ordinaires en ces
douloureuses rencontres: «Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a
ôté, le nom du Seigneur soit loué![200]» D'un commun accord
l'enfance de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude
de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges,
immortalisé sous le nom du _Bien Bon_, mais sous la surveillance
qui pouvait être lointaine, car elle était heureusement inutile, de
la supérieure du couvent d'Annecy[201].
[198] P. 38.
[199] _Vie de sainte Chantal_, par madame de Coligny, en tête des
_Lettres de sainte Chantal_, éd. de Blaise, Paris, 1823.
[200] MADAME DE CHAUGY, p. 233.
[201] Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume
des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui
prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de
Sévigné, et sa grande affection pour la famille maternelle de
celle-ci.
Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle de la mort de sa bru,
madame de Chantal apprit celle du comte de Toulongeon, son gendre,
gouverneur de Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se
reprenant au même instant, écrit madame de Chaugy, joignit les mains et
ajouta: «mais plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au
logis éternel. Seigneur, recevez-les entre les bras de votre
miséricorde!» Et, ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se
raffermit[202].»
[202] _Mémoires_, p. 233.
La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification de son saint
directeur, qu'elle fut enfin assez heureuse pour obtenir, et pour la
prospérité et la perfection de son ordre. L'institut de la Visitation
avait fini ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par les
ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction de la mère,
grâce surtout à ses éclatantes vertus, il devenait maintenant populaire.
On le demandait de partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant
au vœu bien constaté des populations, établit de nouvelles maisons à
Chambéry, à Pont-à-Mousson, à Crémieu, à Châlons, à Marseille et à
Montpellier, une succursale à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un
second monastère à Annecy même, le premier étant devenu complétement
insuffisant pour contenir toutes les novices, filles ou veuves, qui
voulaient faire profession entre les mains de la vénérable mère, et vivre
auprès d'elle.
Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son gendre, la mère
de Chantal, pour les intérêts de son ordre, eut à faire un court voyage à
Lyon. C'est là qu'elle fut mise en rapport pour la première fois avec une
autre femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu venait
d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort dans le désespoir, si
le Dieu des affligés n'existait pas, et qui, après avoir vu son mari
périr sur l'échafaud, se rendait au château de Moulins, qu'on lui avait
assigné pour retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain,
aujourd'hui disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait avec
tant de charme la vie et les larmes de la belle Marie des Ursins, que
nous allons demander les premiers détails de ces relations de sainte
Chantal avec la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc de
Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon.
«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à Lyon, où le frère de
Richelieu était archevêque. Elle se promettait quelque soulagement au
couvent de Bellecour, où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure
de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie l'attirait vers cette
amie de François de Sales, cette amante spirituelle dont le cœur
saignait encore de la perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à
voir cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu ne
lui permit pas la douceur d'une telle entrevue. Il fit sortir de
Bellecour madame de Chantal, et lui commanda de se retirer dans une autre
maison sur la montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant voir
la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait de plus précieux, un
portrait de François de Sales, au revers duquel elle écrivit quelques
mots touchants de prière pour celle que sa parole ne pouvait
consoler[203].» L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être
rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et aimées, et la
séduisante image de saint François de Sales allait, par un lien invisible
et puissant, amener à la vie religieuse, et jeter dans les bras de la
mère de Chantal cette illustre naufragée de la politique et du monde.
[203] _Madame de Montmorency, mœurs et caractères du
dix-septième siècle_, par Amédée Renée, 2e éd. Paris, 1858. MM.
Didot frères, p. 161.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la veuve de Henri de
Montmorency, qui avait épuisé toutes les ressources du courage humain,
vint demander au couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses
souvenirs et contre son propre cœur. «Une vénération particulière pour
saint François de Sales, fondateur de cet ordre, ajoute M. Amédée Renée,
une extrême sympathie pour madame de Chantal, qui en était la supérieure,
arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était pauvre, et avait
besoin à ses débuts d'une haute assistance[204].»
[204] _Madame de Montmorency_, p. 170.
Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu rentrée en Savoie, fut
appelée une troisième fois à Paris, pour les nécessités de son institut.
Elle passa par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse de
Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître celle dont la vertu
l'avait attirée dans cette retraite, qui ne devait pas de sitôt donner à
son cœur toujours épris une paix faiblement désirée. De vive voix, comme
elle l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette mère de la
résignation un peu de l'absolue soumission envers la Providence, dont
elle semblait être le foyer comme elle en était le docteur.
Mais, dans le cœur de la belle Marie des Ursins, de cette nièce de Marie
de Médicis, dont les yeux, au milieu de la cour, n'avaient jamais
distingué que son séduisant et volage époux, la douleur était immense,
l'apaisement fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment, à cette
première entrevue, et, dans la suite, elle dut y revenir à bien des fois,
avec toute la délicatesse de son esprit et l'onction de sa parole, avant
de cicatriser l'horrible blessure faite à ce cœur d'épouse aujourd'hui
amoureuse d'un tombeau.
Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de Chantal n'en repartit
qu'au mois d'avril suivant. Pendant ces neuf mois, elle s'occupa surtout
des moyens de conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis
l'établissement de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques, avaient
une tendance que, dès le début, il fallait réprimer à la rivalité et à la
division. Elle donna aussi des soins à l'éducation de Marie de Rabutin,
alors âgée de huit ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire
et attacher sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte contre les
joies même les plus légitimes de la terre. A chaque voyage nouveau à
Paris, la réputation de madame de Chantal grandissait et lui attirait de
plus grands hommages et un plus grand nombre de clients spirituels, qui
venaient chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et des
conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde; et sa vertu fit
tant de bruit que beaucoup de gens en crédit s'employèrent pour la faire
demeurer toujours à Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne
la put arrêter[205].» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia encore
plus intimement avec l'autre grand saint de ce temps, Vincent de Paul,
fervent admirateur de sa vertu. Elle lui demandait la force et les
conseils qu'elle avait si longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève
et que le saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme l'avait
fait le saint de l'amour divin[206].
[205] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
[206] V. _Lettres de madame de Chantal_, t. Ier, p. 109 et 114.
Elle l'appelle _le bon, le très-bon M. Vincent_.
En se rendant de Paris en Savoie, la mère de Chantal visita la plus
grande partie des maisons de son ordre; elle donna quelque temps à la
comtesse de Toulongeon, sa fille, poussa jusqu'en Provence et à
Marseille, et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635.
Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années encore, n'offre rien
de particulier, jusqu'au quatrième voyage de la mère de Chantal à Paris,
qui marqua la fin de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails
pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de redire les mêmes
œuvres et les mêmes vertus. Quelques faits cependant peuvent et doivent
être relevés. En 1638, la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de
venir établir une maison de la Visitation à Turin, madame de Chantal s'y
rendit «dans un équipage que lui envoya madame de Savoie, qui la reçut
avec joie, la combla d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands
présents pour sa nouvelle fondation[207].» La mère de Chantal employa
sept mois à cette œuvre d'un grand avenir pour l'institut: de retour à
Annecy, elle s'occupa à réaliser un projet qu'elle avait formé lors de
son dernier retour de Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré
Vincent de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy d'une maison
des _Pères missionnaires_, dont le fondateur de l'œuvre des Enfants
abandonnés était le supérieur général. «Cet évêché étant si étendu, écrit
madame de Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si voisin de
la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout à fait nécessaire[208].»
[207] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.--_Lettres de
madame de Chantal_, t. Ier, p. 70.
[208] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 109.--MADAME DE
COLIGNY, _Abrégé_, etc., p. 51.
L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de Chantal par de
douloureuses séparations qui affligèrent son cœur, mais n'entamèrent
point son courage et sa résignation. Presque coup sur coup, elle perdit
ses trois plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et de
Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements de
l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre la mort de son meilleur
ami dans le monde, le commandeur de Sillery, protecteur de la Visitation
de Paris, et, enfin, le 13 mai 1640, celle de son frère unique et
bien-aimé, l'archevêque de Bourges[209]. Tous ses parents, ses amis, la
quittaient; elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine, et
dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge (elle avait plus
de soixante-huit ans) et quelque pressentiment d'en haut l'avertissant,
elle se démit de sa charge de supérieure de la maison mère d'Annecy. La
communauté insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle
remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais elle demanda avec
de si vives instances «qu'on la laissât se préparer à la mort, dans la
tranquillité d'une simple religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant
plus que son grand âge demandoit du repos[210].» Elle cessa d'être
supérieure, mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil, d'oracle,
de directrice morale, de règle vivante de l'ordre, que lui continuèrent,
malgré tous les efforts de son humilité, l'absolu respect de ses filles
et la populaire vénération du dehors.
[209] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 559.--$1, _Vie de
sainte Chantal_.
[210] _Abrégé_, etc., p. 52.
C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une amitié cultivée par
lettres, et d'année en année croissante, que l'illustre novice de
Moulins, ses épreuves religieuses terminées, et son cœur presque soumis,
car il ne pouvait être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin
d'obtenir d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel elle
voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur. Chaque jour,
pendant les six années de son noviciat dans le couvent de la Visitation,
elle avait essayé de mourir à quelque souvenir de sa vie heureuse et
charmée. Sa lutte contre le passé fut longue, pleine de larmes et
d'orages intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations
du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et des tendres directions
de la mère de Chantal, elle se dépouilla de tout ce qui lui rappelait
trop son amour et ses malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses
lettres; ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné un
ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa haine pour le sanglant
Richelieu, qui ne savait que punir, et qui aurait pu, qui eût dû faire
grâce. Chaque jour aussi elle s'était avancée davantage dans la pratique
d'une règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité,
d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence aux emplois les
plus bas, aux plus petits offices de la cuisine, aux soins les plus
rebutants de l'infirmerie[211].»--«Le vœu qu'avait formé la princesse,
continue son historien, de recevoir le voile des mains de la mère de
Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève. C'était à
l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la supérieure l'épreuve
d'un voyage dans cette saison. Il céda pourtant aux instantes prières de
la duchesse, et madame de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641).
Ces deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie; elles se
comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime accomplit toute la loi,»
disaient-elles. «Soumise en tout à sa mère spirituelle, l'humble
postulante consentit à différer ses vœux. La supérieure lui représenta
qu'il fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune, avant
de fermer sur elle les portes du monde. La duchesse, touchée de ces avis,
s'y rendit avec tristesse[212].»
[211] AMÉDÉE RENÉE, _Madame de Montmorency_, p. 185.
[212] AMÉDÉE RENÉE, p. 189.
Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est fait son minutieux
annaliste, parlant de ce séjour à Moulins, dit un mot caractéristique,
qui fait bien comprendre la puissante sympathie qui unissait ces deux
âmes: «La mère de Chantal fit une si grande union avec madame de
Montmorency, _qu'elles étoient, ce semble, indivisibles_[213].» Et le
même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque sorte entièrement
spiritualisée par l'approche de sa récompense, l'amie de saint François
de Sales répétait à chaque instant: «Amour! amour! mes chères sœurs, je
ne veux plus parler que d'amour[214]!»
[213] HENRI DE MAUPAS, p. 484.
[214] _Id._, _ibid._, p. 471.
Madame de Chantal était sur le point de retourner à Annecy, lorsqu'elle
reçut de son supérieur, l'évêque de Genève, l'ordre formel d'aller
trouver la reine, Anne d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la
voir. Se doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous les
prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait lui rendre, la reine
avait pris la précaution nécessaire de s'adresser à l'autorité
diocésaine, afin de ne point éprouver de refus. «Elle lui fit l'honneur,
ajoute l'une des biographies qui nous servent de guide, de lui envoyer
une litière, et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce
voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à Paris le quatrième
d'octobre[215].» L'évêque du Puy ajoute qu'Anne d'Autriche, pressée de
la voir la première, voulut qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la
reçut et l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois heures, lui
témoignant un grand désir d'avoir quelque chose d'elle pour le garder
précieusement[216].»
[215] _Abrégé_, etc., p. 53.
[216] HENRI DE MAUPAS, p. 484.--MADAME DE CHAUGY, p. 276.
Madame de Chantal resta un mois et quelques jours à Paris au milieu des
hommages et des bénédictions que lui attirait sa réputation de sainteté
toujours plus grande. Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur
texte même les témoignages contemporains. «Le concours des visites et des
personnes de tous états et conditions, et même de tous pays, fut si grand
que, n'y pouvant fournir sans perte de quelques-uns de ses exercices,
elle se levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre et
répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à l'entretien de ses
filles et de ceux qui la venoient consulter. Car, comme sa réputation
croissoit de jour à autre, aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit
d'y prendre part, de jeter dans son cœur toutes les peines, les travaux
et les difficultés, pour les changer en bénédiction, et en recevoir
soulagement et conduite... Quelques-uns la venoient visiter, comme on
fait, disoient-ils, les choses rares; d'autres pour dire qu'ils avoient
vu une sainte. Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette
vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable, une humilité
indicible, un visage égal, et des paroles autant pleines de douceur que
de dévotion. Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas
reconnoissable, on jugeoit bien dans une perfection si accomplie, que,
son corps étant en terre, son esprit étoit déjà au ciel, ne faisant plus
aucune action qui ne fût toute céleste[217].»
[217] HENRI DE MAUPAS, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors _le
miracle de ce siècle_ (p. 451).
Ces grandes occupations, cette vie de direction, de prières, et, il faut
le dire maintenant, d'extase, permirent à peine à la mère de Chantal de
s'occuper de sa petite-fille Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa
seizième année, pourvue d'une éducation complète selon le monde, et déjà,
de bonne heure, toute pétillante de cet esprit qui, au dire d'une amie de
sa jeunesse, madame de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy
nous a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour madame de
Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne l'a été par aucun de ses
biographes, et c'est une des seules traces laissées dans cette histoire
de famille des relations de notre grande épistolaire avec sa sainte
aïeule.
«En son dernier voyage à Paris, son cœur vraiment détaché des créatures,
et mortifié au delà de ce qu'on peut dire, traita mademoiselle de
Chantal, sa petite-fille, autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec
tant de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle ne lui
donna qu'environ une heure de son temps, durant tout son séjour; encore
ce fut à trois ou quatre reprises, et seulement pour satisfaire aux
devoirs de la charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses
soins au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu, en fait si
bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle est la digne fille
d'une si digne mère, et que la personne la plus indifférente ne lui
sauroit refuser une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez
quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la douceur de sa
conversation, après de si longues absences, et de se surmonter soi-même
dans les plus délicats sentiments de la nature, et les plus
légitimes[218].»
[218] HENRI DE MAUPAS, p. 747.