mère de Chantal attiraient chaque jour une popularité plus grande à leur
œuvre. En 1616, la ville de Moulins demanda une fondation, par
l'intermédiaire du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du Bourbonnais.
Malade alors, madame de Chantal ne put aller établir cette maison, où
elle devait mourir. La mère de Brechat fut chargée de la suppléer.
Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice; mais la Providence lui
réservait une double affliction qui allait jeter bien de l'amertume dans
sa joie. Au mois de février 1617, le baron de Thorens, frère de son père
spirituel et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont le régiment
de cavalerie dont il était colonel, y tomba malade et mourut en très-peu
de jours, laissant sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut
telle que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère
d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations, on n'eut pas le
temps de la transporter chez elle, et dans moins de vingt-quatre heures
elle expira, à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère, après
avoir reçu les sacrements de la main de saint François de Sales, et avoir
voulu revêtir l'habit de l'ordre de la Visitation. A chaque épreuve la
mère de Chantal s'avançait dans la voie de l'amour des souffrances et de
la soumission parfaite aux volontés de la Providence. Ce double coup fut
rude pour elle, mais elle chercha et trouva en Dieu la force dont elle
avait besoin: «Quoique rien n'ait manqué à sa douleur, écrivait l'évêque
de Genève à un membre de sa famille, rien n'a manqué à sa
résignation[168].»
[168] COLIGNY, _Vie_, etc.--_Lettres de madame de Rabutin
Chantal._ Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au
conseil d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. Ier, p. 7.
Madame de Chantal trouva encore des consolations dans les progrès
toujours croissants de son ordre. Cette même année, elle alla avec son
directeur fonder un couvent à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit
à Bourges, pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait
pareillement une maison, pendant que saint François de Sales partait pour
Paris, où l'appelaient d'importantes affaires à traiter avec le clergé de
France. La Mère passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la
formation du nouveau monastère. Elle était sur le point de revenir à
Annecy, lorsque son directeur lui donna l'ordre de venir le trouver à
Paris, où il était sollicité par un grand nombre de personnes notables,
d'établir leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette ville
en mars 1619. Le 1er mai eut lieu l'établissement de la première maison
de Paris, dans la rue Saint-Antoine, grâce aux bons soins et aux
efficaces secours du pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut
être l'ami de madame de Chantal[169].
[169] Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue
Saint-Michel avant d'aller s'installer définitivement sur
l'emplacement des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la
Bastille. (P. FICHET, p. 333.)
Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une entière avec
l'assistance de saint François de Sales, et les deux autres aux prises
avec les dégoûts et les tribulations que lui causèrent l'opposition des
autres ordres religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues,
et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices, qu'elle parvint
cependant à ramener par l'ascendant de son invincible douceur et de son
éclatante sainteté.
La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de la direction
religieuse, le talent, puisé dans un cœur ardent et un esprit froid,
d'attirer et de conduire les âmes, par le lien invisible et tout-puissant
d'une vertu en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité;
quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une sphère plus haute
et plus large, exerçait son doux et saint directeur. Sortie du monde,
ayant beaucoup souffert, habile au gouvernement des affaires domestiques,
experte dans la cure et le maniement des consciences, elle vit bientôt
accourir à elle ces malades de l'âme, de l'esprit ou du cœur, qui,
dérobant quelques instants au monde, venaient chercher dans les maisons
religieuses des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur
demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle lui amena la
comtesse de Saint-Paul, à qui il avait promis de lui faire voir «une des
plus grandes amantes que Dieu eût sur terre[170].» A l'exemple de la
comtesse de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se mirent
sous la direction de la mère de Chantal[171].
[170] HENRI DE MAUPAS, p. 337.
[171] P. FICHET, p. 334.--_Abrégé_, etc., p. 37.
Une femme, une religieuse comme elle, que son nom, sa piété, son esprit
ont rendue célèbre, la mère Angélique Arnauld, voulut la connaître et
recourir à l'ascendant de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans
l'abbaye de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été confiée.
La mention de ces relations de la grand'mère de madame de Sévigné avec la
sœur d'Arnauld d'Andilly et la tante de M. de Pomponne, deux des
meilleurs amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée dans ce
livre; et elles ne peuvent être omises dans la biographie que nous sommes
en train de reconstruire aux yeux du lecteur.
Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint François de
Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson et de Port-Royal
avec cette promptitude sympathique qui avait marqué l'entraînement de
madame de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était à Paris, au
mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit prier de venir donner la
confirmation à Maubuisson. Il s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir
de le voir, a-t-elle écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui
communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment et visiblement dans ce
saint évêque, et je n'avois point encore trouvé en personne ce que je
trouvai en lui, quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande
réputation entre les dévots[172].» Sur la prière de la mère Angélique, il
revint plusieurs fois à Maubuisson; il visita aussi Port-Royal, et
approuva tout ce qu'il vit. «On a noté, dit l'exquis historien de ce
monastère fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses
visites; Port-Royal y met un pieux orgueil; accusé, plus tard, dans sa
foi, il se pare des moindres anneaux d'or qui le rattachent à
l'incorruptible mémoire de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses
membres, se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher
bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on interpréta, dès
lors, en prophétie: à en prendre le récit à la lettre, ce seraient autant
de prédictions miraculeuses qui se sont l'une après l'autre vérifiées.
Surtout il donna des directions attentives et particulières à la mère
Angélique; il forma sa liaison avec madame de Chantal, l'institutrice de
la Visitation, autre amitié sainte dont on se montrera très-glorieux:
plusieurs lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de _ces
deux grandes âmes_, comme on disait[173].»
[172] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, t. Ier, p. 220.
Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de Chantal se trouvaient
unies en saint François de Sales. Il les avait déjà mises en rapport, et
elles s'étaient entretenues par lettres, lorsque la supérieure de
Maubuisson pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire
entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de l'obéissance
qu'elle savait si bien parler. Poussée par son directeur, qui eut à
contraindre sa modestie, madame de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit
sur le troupeau de la mère Angélique une telle impression qu'ayant été
saignée dans une de ses visites à cette abbaye, bientôt gagnée à la
réforme et à la régularité, les religieuses se partagèrent comme une
relique les linges imbibés de son sang[174].
[173] SAINTE-BEUVE, _ibid._, p. 221.
[174] P. FICHET, p. 338.--HENRI DE MAUPAS, p. 346.
Touchée de la perfection de madame de Chantal, et de plus en plus
séduite par l'ascendant victorieux du fondateur de l'ordre de la
Visitation, désireuse aussi de fuir la responsabilité et les honneurs de
sa charge d'abbesse, la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans
leur institut comme simple religieuse. Il y eut même, à cet égard, des
consultations de docteurs pour savoir s'il était permis de changer ainsi
de religion[175]. L'évêque de Genève n'approuva point ce projet. «Quand
elle lui parla d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien
de Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était peu de
chose, que ce n'était presque pas une _religion_: il disait vrai, il
avait cherché bien moins la mortification de la chair que celle de la
volonté[176].» L'un des biographes de la mère de Chantal donne un autre
motif de ce refus, et il dit très-expressément que saint François de
Sales ne se crut pas autorisé à favoriser _un changement de
religion_[177]. Mais l'évêque de Genève n'en continua pas moins avec
sollicitude à la mère Angélique Arnauld une part de son affectueuse
direction, que celle-ci aimait à se figurer égale à celle de la
supérieure de l'ordre de la Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle
trente-quatre ans après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non
sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée, et j'ose dire
qu'il m'a autant honorée de son affection et de sa confiance que madame
de Chantal[178].»
[175] _Lettres inédites de saint François de Sales_, publiées par
M. le chevalier DATTA. Paris, 1835, t. II, p. 120.--SAINTE-BEUVE,
_Port-Royal_, t. Ier, p. 221.
[176] SAINTE-BEUVE, tome Ier, p. 249.
[177] HENRI DE MAUPAS, p. 345.
[178] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. Ier, p. 224.
Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis un an,
l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal à Paris, profondément
affligée de son départ, mais forte des instructions qu'il lui rédigea
pour se conduire dans cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal
accueilli, parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à
rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis, et son
œuvre achevée, madame de Chantal se disposa aussi à revenir à Annecy.
Ses filles, dans leur vif désir de la conserver, voulaient la réélire
supérieure de la maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années
(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale et perpétuelle).
Elle refusa, jugeant son retour à Annecy indispensable. Elle prit pour
père spirituel de cette maison cet autre saint de l'Église moderne,
aujourd'hui révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et,
réunissant la veille de son départ ses sœurs autour d'elle, elle leur
donna en ces termes ses derniers enseignements, où respire un idéal
d'abaissement chrétien que personne jusque-là n'avait formulé avec cette
force et cette onction:
«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles, basses et petites à
vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles, et que l'on
vous traite ainsi. Oui, mes sœurs, nous sommes très-petites en
nous-mêmes, et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous bien
de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez votre esprit... Ne soyez
donc jamais si aises que quand on vous méprisera, qu'on dira mal de vous,
qu'on n'en fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point
d'éclat, notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez courage, mes
chères sœurs, au service de celui qui s'est fait si petit pour notre
amour, lui qui étoit si grand, cachant toujours l'éclat de sa grandeur
pour paroître abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères
filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples,
très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et abandonnées à son bon
plaisir. Supportez-vous les unes les autres courageusement, et, lorsque
vous sentirez des répugnances et des contradictions en votre chemin, ne
vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, dans
les contradictions et les répugnances d'un naturel hautain et
orgueilleux[179].»
[179] HENRI DE MAUPAS, p. 344.
La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622. Sur sa route elle
visita les couvents de Sainte-Marie depuis peu fondés à Orléans et à
Nevers; elle donna quelques jours à ceux de Bourges et de Moulins, et
arriva en Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de
Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle reçut de saint
François de Sales l'ordre d'aller à Dijon établir une maison nouvelle,
que cette ville, pleine des souvenirs de la fille du président Frémiot,
réclamait depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal fut mise à
une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une réception qui ressemblait à
un triomphe. Les habitants sortirent en foule au-devant d'elle; les
travaux furent suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait mille
bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour sainte et consacrée[180].
Cet enthousiasme lui rendit facile l'établissement qu'elle était venue
fonder. Elle resta cependant six mois entiers à Dijon, afin de donner la
perfection à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de sa fille
dans son nouvel état. De là la mère de Chantal alla faire d'autres
fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand, et enfin, au mois
d'octobre, elle arriva à Lyon, où, à sa grande joie, elle retrouva saint
François de Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage
dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il avait terminé la
guerre du midi contre les religionnaires. Madame de Chantal voulait
rendre compte à son guide bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui
communiquer les observations que l'expérience lui avait suggérées pour
l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais l'évêque, obligé
de quitter Lyon pour quelque temps, ajourna toute conférence sérieuse à
l'époque de leur retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter
les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley.
[180] MADAME DE CHAUGY, p. 180.--P. FICHET, p. 340.
Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de Chantal était à peine
arrivée à Grenoble que le saint évêque succombait à une courte maladie
qui l'emporta le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à
Belley, le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui écrivait
le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de saint François de
Sales. La mère de Chantal a consigné elle-même, dans une lettre à l'une
des supérieures de son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la
béatitude du saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des
enseignements de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa
correspondance, _son père, son unique père, son très-cher seigneur, son
directeur_ et _son unique soutien sur la terre_. «En lisant cette lettre,
dit-elle (celle qui lui annonçait la perte qu'elle venait de faire), je
me mis à genoux, et adorai la divine Providence, embrassant au mieux
qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de Dieu, et en elle mon
incomparable affliction; je pleurai abondamment le reste du jour, toute
la nuit, et jusqu'après la sainte communion du jour suivant, mais fort
doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette volonté divine,
et en la gloire dont jouit ce bienheureux, car Dieu m'en donna beaucoup
de sentiments, avec des lumières fort claires des dons et grâces qu'il
lui avoit conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que
j'ai reçu de cette sainte âme[181].»
[181] MADAME DE CHANTAL, lettre à la supérieure de Paris:
_Lettres_, t. Ier, p. 473.--P. FICHET, p. 351.
Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église de la maison
mère le corps du saint prélat, afin de passer ainsi auprès de lui les
années que la Providence lui destinait encore. Elle multiplia les
démarches, écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages
compétents de France et de Savoie, et obtint enfin ce qu'elle désirait
avec tant d'ardeur[182]. Elle rentra elle-même à Annecy vers le 15
janvier 1623: «En entrant dans son monastère, le cœur pressé de douleur,
et voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler; mais elle
les mena devant le saint sacrement pour y chercher la seule consolation
que puissent espérer des âmes véritablement touchées[183].» Dès le
lendemain elle s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe
funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et quelques
jours après, le corps de l'illustre évêque étant arrivé à Annecy, au
milieu d'un immense concours de peuple accouru des points les plus
éloignés pour le recevoir, la mère de Chantal lui fit faire, dans
l'église de la Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant
quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en attendant la
construction du tombeau qui lui était destiné. Le cœur fut laissé à la
maison de Lyon, où saint François de Sales était mort. Le jour de
l'arrivée du cercueil, madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux
devant ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre,
persuadée tout au moins que du haut du ciel il lisait dans son cœur et
dans sa pensée, elle lui rendit ce compte de deux années de sa vie que
son directeur avait renvoyé à leur retour à Annecy[184].
[182] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. II, p. 94.
[183] _Abrégé_, etc., p. 40.
[184] HENRI DE MAUPAS, p. 364.
Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint évêque, la mère de
Chantal s'occupa de sa mémoire. Elle forma le triple projet de réunir et
de publier ses écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et
surtout de faire constater les preuves de sa sainteté, afin d'arriver à
la béatification de celui qui avait réalisé à ses yeux le plus pur et le
plus cher modèle de la perfection ici-bas. Elle partit immédiatement pour
Moulins et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le prélat
avait fait et dit dans les derniers temps de sa vie[185]. De retour à
Annecy avec sa riche moisson de saintes paroles et de faits miraculeux,
elle coordonna, de concert avec ses plus anciennes religieuses, les
observations de leur fondateur pour la perfection de l'institut de la
Visitation, et elle en fit un livre, appelé le _Coutumier_, qui devint et
est resté la règle chérie de cet ordre[186]. Elle classa ensuite les
notes qu'elle avait déjà rédigées elle-même, à diverses époques, sur la
vie de son directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs des
sœurs qui l'entouraient, et tous les renseignements qui lui furent
transmis de France et de Savoie. Elle donna ses soins à l'impression des
_Épîtres_, des _Entretiens_, des _Méditations_ et des _Sermons_ de
l'éloquent prélat[187]. L'un des principaux ouvrages de l'évêque de
Genève, le traité de _l'Amour de Dieu_, avait été composé à son
intention, et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François de Sales
l'a indiqué lui-même dans sa préface: «Comme cette âme, dit-il, m'est en
la considération que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour
animer la mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres,
s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit expressément: «Le
livre de _l'Amour de Dieu_, ma chère fille, a été fait particulièrement
pour vous[188].»
[185] _Id._, _ibid._, p. 365.
[186] MADAME DE CHANTAL _Lettres_, t. II, p. 251, 377 et 471.
[187] HENRI DE MAUPAS, p. 370.--_Abrégé_, etc., p. 42. Dans les
lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit
bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la
publication des œuvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120,
121, 151, 164, 184, 303 et 353. Ce deuxième volume est
entièrement inédit.)
[188] HENRI DE MAUPAS, p. 371.
Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli avec soin
toutes les lettres que son amie en Dieu lui avait écrites, et il se
proposait de les publier, comme un nouveau traité familier et naïf de
l'amour divin. Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de
Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève (frère et successeur
de saint François de Sales), ajoute le biographe émérite de la fondatrice
de la Visitation, lui renvoya ses lettres contenant les plus secrets
sentiments de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main pour
servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un jour à
loisir[189].» Il les avait conservées, disait-il, _comme un trésor qui
n'avoit point de prix_[190]. Mais madame de Chantal les jeta au feu, afin
de se soustraire à tout jamais au danger qu'elle avait couru.
[189] HENRI DE MAUPAS, p. 366.
[190] _Abrégé_, etc., p. 42.
Cette double image de saint François de Sales et de sainte Chantal a été,
au dix-septième siècle, un des beaux spectacles pour l'âme et pour la
foi. «Leur mutuelle affection (dit éloquemment, en employant le style
familier au saint lui-même, leur commun historien, qui le plus souvent
n'est que minutieux et naïf), étoit claire comme le soleil et blanche
comme la neige, forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible,
tranquille et toute en Dieu[191].» C'est à la fois, sur cette étroite et
mystique union, le dernier mot de la religion et de l'histoire.
[191] HENRI DE MAUPAS, p. 359.
Restée seule chargée de la direction de l'institut de la Visitation de
Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea rien pour faire prospérer
l'œuvre commune. Indépendamment de son désir, qui chez elle primait
tout, d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure manière
d'honorer son père spirituel était de ne pas laisser dépérir entre ses
mains, de conduire au contraire dans les voies d'une perfection constante
la création préférée de cette grande âme.
Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à s'occuper du mariage
de son fils, le baron de Chantal, avec mademoiselle de Coulanges, «fort
riche, fort aimable et fort estimée d'elle[192].» On a vu quel fut le
caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste effréné,
mais ami loyal et dévoué. On connaît sa mort, arrivée le 22 juillet 1627,
trois ans seulement après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé,
les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait la dernière
armée de la Réforme[193].
[192] _Abrégé_, etc., p. 42.
[193] Cf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. Ier,
p. 4-7. Cf. encore _Notice_ sur la même, éd. Monmerqué, t. Ier,
p. 55.
La douleur et la résignation de madame de Chantal en apprenant cette
perte nouvelle furent ce qu'on pouvait attendre d'une âme toute en Dieu,
et du cœur d'une mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce
qu'il avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et après avoir
accompli ses devoirs religieux. Cette page, que nous empruntons à son
historien le plus complet et le mieux informé, est ici doublement à sa
place, et nous devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous sommes
d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de Sévigné, et d'achever un
ouvrage consacré à ce qui intéresse cette dernière, dans sa famille et
dans ses amis.