l'ordre de Sa Majesté._
Monsieur,
J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie
avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de
mademoiselle vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est
pas advis que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne
recognoissance et remercîment. Seulement vous supplié-je bien
humblement de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur
des gens qui le receussent avec plus de ressentiment que nous
faisons, mes proches et moy, qui touts en sommes remplis de
consolation; et bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés
des mérites que vous pouviez justement requérir pour nous faire
cette faveur, et nous recevoir à une sy estroite alliance avec
vous, sy espérerons-nous de tellement y correspondre par une
entière, sincère et humble affection à vostre service, que vous
en aurez contentement. En mon particulier, monsieur,
permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement fraternelle,
mais encore paternelle que je portois à ma petite sœur, m'est
demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre encore plus
petite sœur que, ce me semble, me prépare[143-a]; et sy cela, lui
donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier,
et considération de l'honneur extrême que je vous porte,
monsieur, et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y
comprendre ce que je pense de la dilection que je dois à madame
sa mère, vostre chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout,
et se rendra le protecteur de ce projet que je lui recommande de
tout mon cœur, et qu'il vous conserve et comble de ses grandes
grâces et faveurs; c'est le souhait perpétuel,
Monsieur,
De vostre plus humble et très-affectionné serviteur,
FRANÇOIS, évêque de Genève.
[143-a]: L'évêque venait de perdre une sœur qu'il aimait beaucoup.
Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au commencement de
l'année 1609. Au mois de mars, la baronne de Chantal fut invitée à
conduire sa fille à madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le
mariage. Elle accepta avec d'autant plus d'empressement que l'évêque de
Genève devait prêcher le carême à Annecy. Arrivée dans cette ville, elle
ne perdit aucune occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la
voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction de celui
qu'elle appela dès lors son _père spirituel_, et renouvela, par écrit, le
serment de lui obéir en tout[144]. Elle prit jour pour les noces de sa
fille, dont la raison et les grâces précoces enchantèrent la famille de
Sales, et vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à
effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour s'en ouvrir aux
siens. Elle ravissait la vive piété du président Frémiot par le récit de
tout ce qu'elle avait vu, de tout ce qu'elle avait entendu des
perfections de l'illustre apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait
au prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma fille de Chantal,
car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a cueilli auprès
de vous[145].»
[144] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 18.
[145] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 94.
Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût mettre obstacle à
des desseins que sa tendresse redoutait, soit préoccupé seulement des
intérêts humains de sa fille, le président Frémiot lui présenta un homme
de la première noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants, mais
possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait un très-grand désir
de l'épouser. Le président insista vivement pour que la jeune veuve
consentît à un mariage qui devait amener en même temps une double union
entre les enfants. A toutes les sollicitations de son père, aux instances
flatteuses de son poursuivant, aux tentations de sa propre faiblesse, la
baronne de Chantal opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois,
a-t-elle dit elle-même avec cette mystique éloquence qui lui est propre,
je me tenois serrée à l'arbre de la croix, crainte que tant de voix
charmantes n'endormissent mon cœur en quelque complaisance et
condescendance inutile[146].» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de
sceller à jamais son vœu de chasteté, et sa promesse de n'appartenir
qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la fit rougir au feu, et, s'en
servant comme d'un burin, se grava de sa propre main le nom du Christ sur
la poitrine[147].
[146] MAUPAS, p. 169.--_Abrégé de la Vie_, _etc._, p. 16.
[147] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 96.
Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin à son père
son dessein de quitter le monde, le suppliant d'y donner son
consentement, attendu que c'était la voie dans laquelle le ciel
l'appelait depuis longtemps, et le priant de se charger de ses enfants,
qui devaient retrouver en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de
douleur, le président Frémiot ne put que répandre des larmes: «Ah! ma
chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi mourir avant que de
m'abandonner[148]!» Bouleversée par ce spectacle, madame de Chantal mêla
ses larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée.
L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se joignit au
président, représentant à sa sœur avec une vivacité toute fraternelle et
une autorité qui semblait s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à
sa famille, «et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection de
l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le nom de zèle, un
caprice qui nous en tiroit[149].»
[148] _Abrégé de la vie_, _etc._, p. 20.
[149] _Abrégé de la vie, etc._
La voyant inébranlable, son père et son frère lui demandèrent, au moins,
de ne rien résoudre jusqu'à ce qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec
l'évêque de Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle, que
la volonté de Dieu, et bien que je pense à la retraite, si monseigneur de
Genève m'ordonne de demeurer au monde dans ma condition, je le ferai;
voire même s'il me commandoit de me planter sur une colonne pour le reste
de mes jours, comme saint Simon le Stylite, je serois contente[150];»
témoignant par l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté
et de toutes les facultés de son être entre les mains de son doux mais
tout-puissant directeur, représentant, à ses yeux, de Dieu sur la terre.
Aussi le pieux cardinal de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut
occasion de l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le cœur de cette dame
est un autel où le feu de l'amour divin ne s'éteint point[151].»
[150] HENRI DE MAUPAS, p. 181.
[151] _Ibid._, p. 175.
Au mois d'octobre de cette année, saint François de Sales ramena le baron
de Thorens au château de Montholon pour y célébrer son mariage avec
mademoiselle de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction
nuptiale dans la chapelle du château. Toute la famille Frémiot s'y
trouvait réunie. «Le lendemain des noces, ajoute l'un des biographes,
madame de Chantal pria le président, son père, et son frère l'archevêque
de Bourges, de conférer de son dessein avec le saint prélat. Ils
s'enfermèrent tous trois pour cela, et une heure après ils firent appeler
madame de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de fermeté,
leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle avoit mis dans la maison
de ses enfants, qu'elle laissoit sans dettes et sans procès, que son
discours (soutenu de l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il
avoit de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de Dieu seul)
fit conclure au président et à l'archevêque de Bourges que c'étoit un
ouvrage divin, et que leur résistance seroit coupable, s'ils s'opposoient
davantage à ce dessein[152].» Époque de foi où tout le monde, pères,
frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant, les
affections les plus légitimes, les liens les plus chers, à ce qu'on croit
reconnaître pour la voix du ciel et le dessein de la Providence.
[152] _Abrégé de la vie, etc._, p. 21, d'après les _Mémoires_ de
madame de Chaugy.--_Histoire de saint François de Sales_, par M.
Hamon, t. II, p. 25.
Saint François de Sales fit part au président Frémiot et à l'archevêque
du projet que depuis deux ans il avait formé de fonder, par
l'intermédiaire de madame de Chantal, un nouvel institut, consacré au
service des pauvres et des malades. Le président demanda alors que la
maison mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver sa fille
auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et demanda à son tour que
cette fondation eût lieu à Annecy, afin de placer les premières
religieuses et elle-même à portée des lumières, des conseils et de la
surveillance du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la nécessité
d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à aller vivre dans le
château de Thorens près d'Annecy, pour diriger son inexpérience dans la
conduite d'une maison[153]. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses
deux filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son fils à
ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant, qu'elle
s'empresserait de venir en Bourgogne toutes les fois que les intérêts de
ses enfants l'exigeraient. Saint François de Sales leur donna, de son
côté, l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive que
jamais au bien et à l'établissement de ses enfants, comme à un devoir
indispensable[154].» Sous l'empire de cette parole si autorisée, le père
et le frère se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse veuve
tous les caractères d'une éclatante vocation, qui leur semblait, en
effet, ne pouvoir venir que d'en haut. Délivré de cette oppression
domestique, qui avait rendu si pénible à sa belle-fille la vie du château
de Montholon, et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration
pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider à cette
séparation; il y consentit pourtant, et le jour en fut fixé à trois mois
de là.
[153] P. FICHET, p. 199.
[154] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit saint François de
Sales à Annecy, étant revenu pour prendre sa femme et sa belle-mère, il
fallut se résoudre à ce départ redouté de tous, et par celle qui
s'éloignait au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter le
château de Montholon, elle se mit à genoux devant son beau-père, lui
demanda pardon, dans le cas où, malgré son soin de lui plaire, elle
l'aurait offensé, le pria de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda
son fils. Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six ans et
qui ne devait vivre que deux années encore, les yeux baignés de larmes,
ne put que la relever et la presser tendrement sur son cœur. Les
habitants de la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir
leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations qui la
touchèrent profondément[155]. Mais les plus grandes épreuves
l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les amis de sa famille
s'étaient réunis chez le président Frémiot pour lui faire leurs adieux.
[155] _Mémoires_ de madame de Chaugy.--HAMON, _Hist. de saint
François de Sales_, t. II, p. 30.
Cette scène offre une grandeur biblique digne des temps de la foi
héroïque. Il faut la prendre, sans y rien ôter et sans y rien mettre,
dans le style simple et touchant de deux des historiens de madame de
Chantal, dont les récits se complètent l'un par l'autre:
«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se fortifia de la sainte
communion contre la faiblesse qu'elle s'attendoit d'éprouver dans la
séparation de ce qu'elle avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu,
elle dit adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant venir à
elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes lui donnoient une
extrême pitié, ils se parlèrent assez longtemps avec abondance de pleurs
de part et d'autre. Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa
bénédiction, il leva ses yeux, ses mains et son cœur au ciel, et dit
tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient pas, ô mon Dieu! de
trouver à redire à ce que votre providence a conclu en son décret
éternel; j'y acquiesce de tout mon cœur, et consacre de mes propres
mains, sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est aussi
chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!» Sur cela, il la fit lever et
lui donna le dernier baiser de paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille,
où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes
larmes, pour faire plus d'hommage à la divine volonté, et encore afin que
le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée.» Le jeune
Chantal, son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se jeta à
son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant de l'attendrir et de
l'arrêter par tout ce qu'on peut dire de plus touchant pour cela; mais,
ne pouvant réussir, il se coucha au travers de la porte par où elle
devoit sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous
retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez passé sur le corps de
votre fils unique pour l'abandonner.» La sainte veuve fut touchée, et
pleura amèrement en passant sur le corps de ce cher enfant; mais, un
moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur au repentir de son
entreprise, elle se tourna vers la compagnie, et, avec un visage serein:
«Il faut me pardonner ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et mon
fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout[156].»
[156] HENRI DE MAUPAS, p. 203.--Conf. aussi _Lettres de saint
François de Sales_ (éd. de Blaise), no CXCVIII.--FICHET, p.
208.--_Mémoires de madame de Chaugy_ dans HAMON, t. II, p.
32.--COLIGNY, _Vie de la B. de Chantal_.
De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables victoires, sont
aujourd'hui peu dans nos mœurs et nos idées. Valons-nous mieux?
aimons-nous mieux les nôtres? avons-nous plus d'esprit de famille, plus
de respect pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants? Qui
voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de mère à cette âme
brûlée de l'amour divin, plus soucieuse du salut éternel des siens que de
leur bonheur passager dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur
assurer mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est aussi son
but? Madame de Sévigné, sans doute, était de celles que tant de
renoncement et de vertu ne pouvait séduire. Elle a peu parlé de sa sainte
aïeule, ou du moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas
parvenues; mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se contente
d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle, presque une héroïne de
l'amour maternel, tel que la nature l'inspire, tel que la religion, dans
sa règle commune, l'enseigne.
La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame de Thorens et sa
seconde fille, la troisième étant morte depuis peu. Après un voyage
heureux, elle arriva à Annecy, et trouva, à deux lieues de la ville,
saint François de Sales et les principaux habitants, réunis pour la
recevoir. Elle alla installer sa fille au château de Thorens, et, deux
mois après, revint, toutes ces séparations de famille accomplies, se
remettre définitivement entre les mains de son saint directeur, et tout
disposer pour la fondation religieuse projetée entre eux. Plus que
jamais en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque de Genève
écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère de Thorens est allé quérir en
Bourgogne sa petite femme, et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne
mérita jamais d'avoir, ni moi de servir[157].»
[157] HENRI DE MAUPAS, p. 204.
Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité
l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne de
Chantal. A mesure que le jour décisif approchait, celle-ci, qui
ressentait pour les combattre tous les sentiments de la nature, fut prise
de grands scrupules sur la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir.
On aime à retrouver dans ses biographes la trace de ces combats. «La
veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre sainte veuve depuis si
longtemps, Dieu l'affligea d'une tentation si violente d'abandonner son
dessein qu'elle pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de son
fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le cœur; sa conscience
même la tourmentoit, et lui faisoit prendre à la lettre un passage de
l'Écriture, qui traite d'_infidèles_ ceux qui abandonnent leurs
enfants[158].» L'évêque du Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus
énergiques encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte suprême
entre son âme et son cœur: «Il me sembloit, disait-elle, voir mon père
chargé de douleur et d'années, qui crioit vengeance devant Dieu contre
moi, et d'autre côté mes enfants qui faisoient de même[159].» «Enfin,
ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie (une religieuse comme
elle), pendant trois heures que dura ce martyre de son âme, qui ne peut
se comprendre que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui
parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir. Dans cet
accablement, elle se jeta à genoux, et demanda si ardemment à Dieu de
l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut comblée de consolation et de joie,
et ne douta jamais depuis de la volonté de Dieu sur son entreprise[160].»
[158] _Abrégé, etc._, p. 26.--MARQUISE DE COLIGNY, _Vie, etc._
[159] HENRI DE MAUPAS, p. 211.
[160] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 26.
Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle Favre, fille du
président du sénat de Chambéry, et mademoiselle de Brechat, d'une bonne
famille du Nivernais, commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de
_Sainte-Marie de la Visitation_, sous la direction de saint François de
Sales, qui leur donna les constitutions qu'il avait composées pour elles.
Cet ordre, mis sous l'invocation de la Mère de Dieu, avait pour but le
service des malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes
filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient vœu de pauvreté, de
chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation de leur fondatrice,
les infirmes surtout, pouvaient y être admises. L'évêque de Genève
n'imposa point à ses filles les grandes austérités que pratiquaient
d'autres monastères, ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début
même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur ayant cru,
d'abord, plus utile de leur laisser la liberté de sortir pour servir les
malades, que de les enfermer. Aussi la douceur de la règle, jointe au but
éminemment charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la
maison d'Annecy de nombreuses recrues.
Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne pouvait mourir dans
son cœur, qu'à son vœu de pauvreté, madame de Chantal se dépouilla de
tout son bien, et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se
réduisit volontairement à une modique pension que voulut lui servir son
frère, l'archevêque de Bourges[161]. Pour elle, comme pour l'avenir et
les intérêts de son ordre, elle comptait uniquement sur la Providence, et
se proposait, courageux et touchant intermédiaire, de demander aux riches
pour assister les pauvres. C'est alors que l'on vit bien tous les trésors
de charité que renfermait cette âme, où l'amour du prochain le disputait
à l'amour de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais où plutôt,
régnait un seul amour, celui du Créateur dans les créatures, du maître
crucifié dans ses serviteurs souffrants. Chaque jour, «avec une ou deux
compagnes, selon le nombre et le besoin des malades, elle alloit les
visiter, les soulager et les servir dans les maladies les plus
rebutantes, avec un zèle que la charité seule peut inspirer[162].» L'une
de ses novices lui témoignait son étonnement et son admiration de ce zèle
que les offices les plus répugnants ne rebutaient point: «Ma chère fille,
lui répondit-elle, il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je
servisse aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne de ces
pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ[163].»
[161] _Abrégé de la vie_, etc., p. 27.
[162] _Ibid._, p. 30.
[163] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 141.
Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus grandes douleurs
qu'elle pût éprouver. Un an à peine après son départ de Dijon, elle
apprit la mort de son père, le digne et vénéré président Frémiot. Elle
trouva dans cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre
cette croix, maintenant sa force et son unique asile. «Dieu lui laissa
sentir toute la pesanteur de ce coup, pour lui augmenter le mérite de la
résignation. Il permit même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui
fit sa tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père en
l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit quand il lui plaît,
consola la mère de Chantal, remit la paix dans son âme, et ne la laissa
plus occupée que de lui[164].»
[164] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux intérêts de ses
enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir de son fils, qu'elle avait
laissé en partant chez son père. Saint François de Sales, maître
aujourd'hui de toutes ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne
voulait pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât la
nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans ce voyage, où elle
régla, avec la sagesse dont elle avait fait preuve dans le monde, toutes
les affaires de sa maison. Elle vint à Montholon revoir une dernière fois
son vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie,
après lui avoir donné toutes les marques d'une vive tendresse, et, au
bout de quatre mois, revint à Annecy, malgré les instances de ses autres
parents et de ses amis pour la retenir.
Pendant les deux premières années, la maison-mère de l'institut de la
Visitation s'était fort augmentée. Dès 1612, les fondations du même ordre
commencèrent au dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le
cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint François de Sales y
ayant donné son consentement, la mère de Chantal partit pour cette ville,
où elle resta près d'un an à former, sur la place Bellecour,
l'établissement qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant
des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là aux religieuses de
la Visitation, et pensant que l'ordre gagnerait à une plus complète
organisation, écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la mère
de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut en titre de
religion, d'y mettre la clôture, et de faire faire à leurs filles des
vœux solennels[165].» Par modestie, le saint instituteur résista quelque
temps: cependant, par déférence envers l'éminent prélat qui lui avait
fait cette proposition, il y consentit à la fin[166].
[165] _Abrégé de la vie_, etc., p. 32.
[166] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques de cet ordre
créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour fonctionner au dehors. Son
utilité sociale perdit ce qu'il gagnait dans la hiérarchie religieuse.
Les filles de la Visitation ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes,
dans les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui les
faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des merveilles de leur
charité. Elles tâchèrent d'y suppléer. «Une fois cloîtrées, voyant, dit
leur principal historien, qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite
des pauvres malades, elles prirent résolution de changer cette charité,
non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres boiteux,
manchots, contrefaits et aveugles, afin que, par ce moyen, leur
congrégation ne fût pas privée des occasions de pratiquer les conseils de
l'Évangile vers le prochain[167].» Ce fut encore une espèce de sœurs de
charité, qui conservèrent quelque chose de leur premier institut, en
continuant aussi de faire porter à domicile des secours aux malades, par
des sœurs tourières, reçues en dehors de la clôture, et par d'autres
intermédiaires, libres ou salariés.
[167] HENRI DE MAUPAS, p. 298.