maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht bien résolu à mettre à
profit la permission qu'on lui avait donnée de livrer bataille. Il avait
sur le cœur les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour
complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer le prince
d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion de gloire qu'il recherchait, et
son expédition eut plus de succès que d'éclat. En annonçant ce résultat
si conforme à la fois à ses vœux de Française et de mère, madame de
Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui avaient craint ou
douté, la fortune du roi, qui, à partir de cet instant, va devenir le
texte de toutes les harangues, le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous
avons admiré tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent avec elle
d'Hacqueville, madame de Vins, madame de Coulanges, et Brancas, _le
distrait_), c'est l'extrême bonheur du roi, qui, nonobstant les mesures
trop étroites et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg
pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses troupes ont fait
lever le siége à leur approche, et en se présentant seulement. Les
ennemis n'ont point voulu attendre le combat: le prince d'Orange, qui
avoit regret à ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa n'a
pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement ils ont
promptement levé le siége, mais encore abandonné leur poudre, leurs
canons; enfin tout ce qui marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que
d'avoir affaire avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages:
mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que le roi
souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. J'étois dans la
plus grande inquiétude du monde; j'avois envoyé chez madame de Schomberg,
chez madame de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta
toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi bien que nous.
M. de Louvois courut pour lui apprendre ce bon succès; l'abbé de Calvo
étoit avec lui: Sa Majesté l'embrassa tout transporté de joie, et lui
donna une abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de
pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec mille et mille
louanges qui valent mieux que tout le reste. C'est ainsi que le grand
siége de Maestricht est fini, et que Pasquin n'est qu'un sot... On loue,
à bride abattue, M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire, en
cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même effet. La bonne
opinion qu'on a de ce général est fondée sur tant de bonnes batailles
gagnées, qu'on peut fort bien croire qu'il auroit encore gagné celle-ci;
M. le Prince ne met personne dans son estime à côté de lui[116].» Par les
transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité de cette
philosophie, de cette résignation, si vivement relevée par le gouverneur
de son fils.
[116] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453.
A quinze jours de là, son patriotisme fut mis à une rude épreuve par la
prise de Philisbourg, qui se rendit au jeune duc de Lorraine, après
soixante-dix jours de tranchée ouverte. «Philisbourg est enfin pris
(écrit madame de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour acte
de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis étonnée; je ne
croyois pas que nos ennemis sussent prendre une ville; j'ai d'abord
demandé qui avoit pris celle-ci, et si ce n'étoit pas nous; mais non,
c'est eux[117].» La Fare, après avoir accordé à du Fay cette louange,
«qu'il défendit la place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute
«qu'il ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi[118].» Dans les
lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de ne plus parler de
cette perte. Bussy, en homme du métier, estime la défense du gouverneur
de Philisbourg à l'égal d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président
Brulart à Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de du
Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des choses que par les
événements, estimera bien plus les gouverneurs de Grave et de Maëstricht
que celui de Philisbourg; mais ceux qui entrent dans le détail des
affaires, et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant le
dernier, et le croiront aussi digne de récompense que les autres.» Mais
ce déterminé courtisan, qui ne sait que flatter ou mordre à outrance, se
garde bien de s'arrêter en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi,
je trouve qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les ennemis,
car toutes les forces de l'Allemagne se sont presque ruinées en prenant
cette place, et au moins y ont-elles employé toute une campagne[119].»
[117] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478.
[118] _Mémoires du marquis de La Fare_, coll. Michaud, t. XXXII,
p. 284.
[119] _Correspondance du comte de Bussy_ (lettre du 19 septembre
1676), t. III, p. 185.
[120] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1676, t. V, p. 46.
L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg, qui n'avait
pas su ou n'avait pas pu empêcher cet échec. «On dit (répète
malicieusement madame de Sévigné) que M. de Luxembourg a mieux fait
l'oraison funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le cardinal de
Bouillon lui fera donner une abbaye: tout cela sans préjudice des
chansons[120].» Luxembourg sut bien, dans la suite, réparer cette
fatalité ou cette faute, et ses victoires lui obtinrent la faveur
publique, qui lui avait manqué à ses débuts.
Le reste de la campagne se passa en opérations purement stratégiques: il
n'y eut plus ni siége ni combat, et enfin les armées reprirent leurs
cantonnements.
CHAPITRE III.
1676.
Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe par
Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
_dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte
Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime
liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de
Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
de madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la
jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la
duchesse de Montmorency.
Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné se disposa à se rendre
aux Eaux de Vichy, à qui elle allait demander son entière guérison. Son
médecin le plus volontiers consulté, _le vieux de Lorme_, avait voulu
l'envoyer à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis quelques
années, il cherchait à mettre en crédit, par un sentiment, dit-on, fort
peu désintéressé, car on l'accusait de recevoir un présent pour chaque
malade qu'il y attirait[121]. «Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille,
veut Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille gens, et le
bon air, et point tant de monde, tout cela m'envoie à Vichy[122].»
[121] _Historiettes de Tallemant des Réaux_; éd. in-12, t. V, p.
232.
[122] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269
et 287.
Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle emmenait l'une de
ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,» très-agréablement et fort à
l'aise, «dans son grand carrosse,» avec cette indulgente compagne,
toujours soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve de
madame de Grignan. Dans les moments de répit, elles admirent «les belles
vues dont elles sont surprises à tout moment.» _Sa rivière de Loire_,
qu'elle a maintes fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à
Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à Orléans. «C'est
un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui anime tout, de trouver en
chemin d'anciennes amies[123].»
[123] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 295.
Madame de Montespan, qui suivait la même route pour se rendre à Bourbon,
voyageait bien d'une autre sorte. Son train de reine indiquait avec
ostentation qu'elle avait entièrement repris sa place. «Nous suivons les
pas de madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame de
Sévigné); nous nous faisons conter partout ce qu'elle dit, ce qu'elle
fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle dort. Elle est dans une calèche à six
chevaux, avec la petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse
derrière, attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, six
mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers; son train est
de quarante-cinq personnes. Elle trouve sa chambre et son lit tout prêts;
elle se couche en arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château,
où M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura point pour la
recevoir. On vient lui demander des charités pour les églises et pour les
pauvres; elle donne partout beaucoup d'argent et de fort bonne grâce.
Elle a tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est
présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui doit y être dans
deux jours, me mandera le reste, et je vous l'écrirai[124].» Pour la
femme d'un gouverneur de province, une beauté de Paris transplantée à
l'autre bout de la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin
des amours royales, étaient un chapitre important que madame de Grignan
recommandait fort à sa mère: dans sa cour d'Aix, ou dans son château de
Grignan, il fallait qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait
être dit ou gardé pour soi.
[124] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 296.
Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins, où elle se
proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît pas qu'elle fût déjà
venue dans cette ville. Moulins avait cependant un titre tout particulier
à ses yeux. C'était là, dans le couvent de la Visitation fondé par ses
soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère, avait terminé sa
sainte vie. Les divers monastères des Filles de Sainte-Marie de la
Visitation étaient les stations favorites de madame de Sévigné dans le
cours de ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée,
trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule. Elle y fut reçue
comme elle l'était toujours par des religieuses qui, en souvenir de la
sainteté de leur fondatrice, se plaisaient à l'appeler _une relique
vivante_[125]. Elle voulut aller se renfermer dans la cellule où la
sainte avait rendu le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi
datée: _De la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est morte;
dimanche, après vêpres, 17 mai 1676_[126]. Là, recueillie dans sa foi de
chrétienne et son culte de famille, elle put faire un retour sur ce passé
récent encore, qu'elle avait connu; elle dut évoquer ce prodige de
charité, d'abnégation et d'humilité, qu'il lui avait été donné à
elle-même d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque
sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda sa mort seulement de
quelques mois, vint revoir à Paris ce qui restait de sa famille.
[125] SÉVIGNÉ (_lettre_ du 24 juin 1676), t. IV, p. 319.
[126] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 298.
L'œuvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas, sur la baronne de
Chantal, un chapitre qui nous paraît indispensable dans de tels mémoires
et à cause du souvenir pieux conservé par madame de Sévigné de son
aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps, mais plus
fortement prisé encore à cette époque, que donnait à une famille
l'honneur d'avoir un de ses membres aussi proche sanctifié par les plus
populaires vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie de
madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble, être mieux placée
qu'en cet endroit: le lecteur croira assister à cette évocation des
souvenirs de famille qui vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi
renfermée dans la cellule illustrée par la mort de son aïeule.
M. Walckenaer[127] a fait connaître la naissance à Dijon de
Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les plus vertueux du
parlement de cette ville, son mariage avec le baron de Chantal, aîné de
la maison de Rabutin, et la mort de celui-ci par suite d'une blessure
reçue à la chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa
femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de Chantal aimait
tendrement son époux; cette fin tragique la remplit de la plus amère
douleur. Elle se promit de ne jamais se remarier, et conçut dès lors le
vague projet de renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui
avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière. Elle pardonna
au meurtrier de son mari, et servit même de marraine à l'un de ses
enfants. Elle distribua tous ses riches habits aux pauvres, et fit le
vœu de ne plus porter que de la laine: elle congédia le plus grand
nombre de ses domestiques, «et se composa un petit train honnête et
modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils et trois
filles[128].»
[127] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de
Sévigné, etc._, t. Ier, chap. Ier, p. 3.
[128] _Vie de sainte Chantal_, par la marquise de COLIGNY, en
tête des _Lettres de madame de_ CHANTAL. Paris, 1823. Ed. de
Blaise.
Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la
biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'œuvre de la fille
de Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a
surtout été composée avec le secours des _Mémoires_ contemporains
de la mère de Chaugy, du même ordre, _sur la vie de madame de
Chantal_. Madame de Chaugy était fille de la sœur du comte de
Toulongeon, qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes
de madame de Sévigné (_Lettres de madame de Chantal_; Paris, 1860,
t. 1er, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux _Mémoires_
ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent connus
et consultés par les deux principaux biographes de la mère de
Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la
fondatrice de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4º, deux
ans seulement après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque
du Puy, plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie
très-détaillée. Il n'y a aucune estime à faire de la _Vie de
madame de Chantal_ par Marsollier, que le dernier et heureux
historien de saint François de Sales, M. Hamon, appelle avec
raison «le plus infidèle des biographes.» Une abondante source
d'informations, pour l'histoire de l'aïeule de madame de Sévigné,
et que nous n'avons point négligée, se trouve dans la collection
de ses lettres, publiée depuis peu d'une manière très-complète par
M. de Barthélemy, à laquelle il faut joindre aussi la précieuse
correspondance de l'évêque de Genève.
La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron de Chantal, son
beau-père, au château de Montholon, dans le voisinage d'Autun, que
celui-ci avait acquis de la famille du garde des sceaux de ce nom[129].
Le baron de Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu
toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin; de graves
infirmités aigrissaient encore son caractère, et la domination absolue
d'une servante maîtresse, qui avait des vues sur la fortune de son
maître, faisait de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant près
de huit années, put exercer cette patience angélique dont Dieu l'avait
douée. Les historiens de sa vie sont pleins des détails de ses
souffrances, humiliations quotidiennes qui semblaient faites pour lui
indiquer la voie de renoncement et d'abnégation où elle devait entrer.
Cette servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au château de
Montholon, et ils y marchaient de pair avec ceux de la baronne de
Chantal, laquelle n'avait la disposition de rien, au point que les autres
domestiques n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être
autorisés[130]. Avec sa douceur, les biographes de madame de Chantal
célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle seule; sa charité
infinie, la rectitude et la maturité de son esprit, qui la faisaient
rechercher pour arbitre et pour conseil dans tout le voisinage, quand sa
légitime influence lui était refusée avec injure sous le toit de son
beau-père. La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de ses
enfants, dans la prière, le travail des mains destiné au soulagement des
pauvres, et la visite assidue des malades, où elle prenait un plaisir,
indice et prélude de sa vocation. A cet effet elle installa au château de
Montholon une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même au loin
tous ceux qui avaient besoin de secours[131].
[129] _Détails historiques_ sur les ancêtres, le lieu de
naissance, les possessions et les descendants de madame de
Sévigné par M. Girault, en tête des _Lettres inédites de madame
de Sévigné_; Paris, 1814, chez Klostermann. _Introduction_, p.
XXV.
[130] _Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de
Chantal_, première mère et religieuse de la Visitation de
Sainte-Marie, par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du
Puy; 2e édition, Paris, 1658, p. 72.--V. Aussi l'_Histoire des
ordres monastiques, religieux et militaires_, par le père Hélyot,
t. IV, p. 318.
[131] _Vie de la sainte mère de Chantal_, par le P. Alexandre
Fichet, jésuite; Paris, 1643, p. 161.
En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent le saint évêque de
Genève, François de Sales, dont la réputation commençait à rayonner en
France, de venir leur prêcher le carême[132]. L'évêque étant arrivé, le
président Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint, non sans
peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon, où elle trouva son frère,
André Frémiot, devenu fort jeune archevêque de Bourges, et avide aussi
d'entendre la parole du grand prélat[133].
[132] _Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et
les auteurs contemporains_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice;
Paris, 1858, 3e édition, t. Ier, p. 480.
[133] _Vie de la mère de Chantal_, par Alexandre Fichet, p. 132.
Voici en quels termes les biographes de madame de Chantal racontent cette
première entrevue: «Elle fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit
pour la première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ que
c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui avoit montré quelque
temps auparavant dans une vision, et qui devoit être son guide dans la
vie spirituelle. Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua, et se
souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au château de Sales, et qui
la lui fit reconnoître. Madame de Chantal eut avec lui quelques
entretiens, dont elle profita merveilleusement pour son avancement dans
la perfection[134].»
[134] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_; Paris, 1752, chez
Claude Herissant, p. 10.--Cet excellent abrégé, en grande partie
emprunté à la Vie de madame de Coligny, est l'œuvre d'une
religieuse de la Visitation. Il mérite d'être cité.
Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François de Sales
s'exerça sur cette âme si bien préparée, avec toute sa force et tout son
charme. «Elle sortit d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il
lui sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme, mais un ange qui
lui avoit parlé[135].» Et lui, ravi de tant d'ardeur, de foi, d'amour de
Dieu, de charité et de soumission, «ne pouvoit assez admirer les
opérations de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité à y
répondre[136].»
[135] _Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot_, etc.,
par Henri de Maupas, p. 84.
[136] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, etc., p. 13.
Madame de Chantal voulut lui faire une confession de toute sa vie, et
forma en elle-même le vœu de lui obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait.
Saint François de Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent
désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie religieuse, et il
partit, lui ayant remis seulement, à titre d'essai, une règle de conduite
qu'elle lui avait demandée, conforme à son besoin des pratiques
chrétiennes et à sa passion de l'humilité et du dévouement. Cette
existence, digne d'une carmélite, excita, pendant les six années
d'épreuve que son directeur lui avait imposées, l'admiration de tous les
voisins du château de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par
tant de vertu[137].
[137] ALEX. FICHET, p. 140.--_Abrégé_, etc., p. 13.
Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat à Dijon, la
baronne de Chantal voulut aller le consulter encore sur les moyens
d'atteindre à cette perfection à laquelle elle aspirait. Elle se rendit
au château de Sales en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque,
persuadé de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait un
grand dessein pour lequel Dieu se servirait d'elle; mais il l'ajourna à
un an afin de le lui faire connaître, et lui donna rendez-vous à Annecy,
où depuis la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame de Chantal
lui renouvela sa demande d'entrer dans une maison religieuse; son
directeur lui commanda encore de vivre saintement dans son état, sans
songer à quitter sa famille et le monde[138]. Le saint évêque se faisait
un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités aux pensées de
retraite nourries par cette veuve que ses devoirs envers de vieux parents
et des enfants fort jeunes retenaient dans la société. Madame de Chantal
s'en retourna soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de
mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais l'entraînement
divin, cet empire de la grâce dont ce siècle a montré d'éclatants
exemples, la spirituelle et irrésistible séduction exercée par saint
François de Sales sur les âmes à la fois ardentes et douces, la
poussaient avec une force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois
souvent, a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme.
J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois écouter
Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa bouche dans mon cœur
comme des paroles de Dieu. Je voyois, en effet, en lui comme un
rejaillissement de la Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme
l'impression de la présence de Dieu qui vivoit et passoit en son
serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de quitter tout le monde pour
être dans sa maison la dernière à son service, afin de nourrir mon âme
des paroles de vie qui sortoient de sa bouche[139].»
[138] HÉLYOT, _Histoire des ordres monastiques_, etc., t. IV, p.
313.
[139] _Histoire de saint François de Sales_, par M. Hamon; 3e
éd., 1858, t. Ier, p. 513, et t. II, p. 11.
La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant qu'elle
persistait plus que jamais dans ses projets de retraite, et croyant
reconnaître là les desseins et la voix de Dieu, saint François de Sales
lui dit enfin qu'il y donnait son consentement, et, pour l'éprouver, lui
proposa d'entrer dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle était
la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement[140]. L'évêque alors
s'ouvrit à elle, et lui annonça que si elle devenait religieuse, ce qui
lui paraissait bien difficile encore, ce serait dans un ordre nouveau,
dont il lui communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient ensemble
pour le soulagement des pauvres et des malades. Madame de Chantal fut
ravie de cette ouverture; mais la considération de sa famille ne tarda
pas à modérer sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand
chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller quand il
sera temps[141].»
[140] _Mémoires de madame de Chaugy._ Ed. de M. Boulangé, p. 84.
[141] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, p. 15.--$1, p. 151.
Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait déjà valu une
part toute privilégiée dans l'estime et l'affection du grand évêque, lui
attira pareillement l'amitié de toute la famille de Sales, qu'elle trouva
réunie à Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La mère du
saint, madame de Boisy, désira que leurs deux maisons fussent unies par
des liens plus étroits, et elle lui demanda l'une de ses filles pour le
baron de Thorens, frère cadet de l'évêque de Genève[142]. Cette demande
rendit heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister auprès de
son père et de son beau-père afin de les faire consentir à une union qui
servait ses projets. De retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à
obtenir leur assentiment, car, indépendamment de la grande réputation de
l'évêque de Genève, c'était là une fort honorable alliance[143]. Au mois
d'octobre 1608, saint François de Sales amena son frère, le baron de
Thorens, à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement de douze
ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux familles. Tout étant
convenu, on passa le contrat des futurs époux, et la célébration du
mariage fut remise à l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent
près de deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château de
Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour de nouvelles
conférences avec son saint directeur, et sur sa vocation religieuse
chaque jour plus ardente, et sur l'institut qu'ils devaient fonder
ensemble. Mais jusque-là elle n'avait rien dit aux siens de ses projets,
et saint François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une famille
à laquelle tout l'attachait.
[142] HENRI DE MAUPAS, p. 155.
[143] Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux
baron de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour
la première fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux
archives de la cour de Turin, dans le recueil intitulé:
_Nouvelles lettres inédites de saint François de Sales_; Paris,
chez Blaise, 1835, t. Ier, p. 291.