«Après avoir mis lui-même son armée en bataille sur deux lignes, il

envoya ses chevaux de main et sa cuirasse au premier escadron de ses

gardes du corps, qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre à

leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg son dessein

d'aller aux ennemis, croyant leur défaite indubitable, mais que comme il

n'avoit pas tant d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation.

Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement que, puisque

Sa Majesté étoit venue là pour empêcher que les ennemis ne secourussent

Bouchain, il prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils

se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne vit plus les

ennemis tant ils avoient remué de terre devant eux, et le 12, le roi

ayant appris la reddition de Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois

salves de l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit

marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne sortirent point de

leur poste[87]».

[87] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 157.

D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la meilleure envie de

combattre, et c'est une allure de héros faite pour justifier le langage

employé par madame de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant

familièrement ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire, le

commandant en second du corps où servait Sévigné, raconte les mêmes

faits, et, comme M. de la Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté

de livrer personnellement bataille au prince d'Orange, mais en attribuant

à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas et n'avait pas lieu d'aimer, le

parti auquel on s'arrêta de ne point attaquer à l'ennemi.

«Au commencement de cette même campagne, dit le marquis de la Fare dans

ses intéressants mémoires, le roi perdit la plus belle occasion qu'il ait

jamais eue de gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé,

pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le prince d'Orange

crut qu'en passant promptement l'Escaut sous Valenciennes, il tomberait

sur Monsieur avant que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à

temps de son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et se

trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que toute l'armée des

ennemis fût arrivée à Valenciennes. La faute que nous fîmes fut de nous

camper le long de l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions

y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye de Vicogne; et

ainsi nous trouver prêts, à la pointe du jour, à marcher aux ennemis en

bataille: au lieu qu'avant que notre gauche fût à la hauteur de notre

droite, il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore

marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui est à la portée du

canon de Valenciennes, avant que de se mettre en bataille.

«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions arriver l'armée des

ennemis sur la hauteur de Valenciennes, laissant cette ville à sa gauche.

Nous étions tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés,

parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre cela, il leur

manquoit du terrain dans leurs derrières pour la seconde ligne, n'y ayant

que des creux et des ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement,

et notre gauche les débordoit. En cette situation tous ceux qui

connaissoient le pays, ne doutoient point qu'ils ne fussent perdus, et

que cette journée ne finît glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges

dit au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec la seule

brigade des gardes du corps. Mais Louvois, aussi craintif qu'insolent,

soit qu'il n'eût pas envie que la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît

effectivement pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans le

tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté, tant il avoit

d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi demanda au maréchal de

Schomberg son avis, le maréchal répondit que, comme il étoit venu pour

empêcher le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit un assez grand

avantage de demeurer là, et de le prendre à sa vue, sans se commettre à

l'incertitude d'un événement. Le roi depuis a témoigné du regret de

n'avoir pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune lui avoit

présentée ce jour-là[88].»

[88] _Mémoires de M. de La Fare_, Coll. Michaud, t. XXXII, p.

284.

Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se défier de lui-même, et

surtout de la brave armée qu'il avait sous ses ordres et dont la

composition aurait dû rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait

formée. Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant et plus

du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment pour le forcer et le

combattre[89].

[89] _Voy._ aussi, sur le même fait, les _Mémoires de Temple_, p.

102 et 119, et ceux de _l'abbé de Choisy_, t. XXX, p. 559.

Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement de l'armée de

Flandre que dans l'intention de se mesurer avec le prince Guillaume, et

qu'il dût croire, les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en

aurait pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il jugeât,

maintenant que l'élan était donné, sa présence inutile pour conduire et

mener à bien les autres siéges projetés; soit enfin, ce qu'on lui a

reproché, impatience de revoir madame de Montespan, il repartit

brusquement pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant

le commandement des troupes aux maréchaux de Schomberg et de Créqui.

Ceux-ci, toutefois, furent mis en quelque sorte sous la direction de

Louvois, dépositaire du plan de campagne auquel il avait grandement

contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour son maître et pour

lui, qu'une grande réputation militaire n'était point nécessaire pour

obtenir des succès.

On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a été jusqu'à dire qu'il

ne quitta ainsi brusquement son armée, que pour fuir des dangers

personnels qu'il n'aimait pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce

sujet, que jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce qu'on

appelle, payé de sa personne.

Ce n'est point là, il est vrai, un roi guerrier, général d'initiative,

soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave Adolphe ou Charles XII. Au

camp comme à Versailles, on reconnaît toujours en lui _le Roi_,

qu'entoure sa cour, que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême

péril, dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais trouvées,

ou le besoin de décider une bataille douteuse par lui livrée, ce qui n'a

jamais eu lieu, pour qu'on vît Louis XIV charger l'épée à la main, comme

un simple officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part, on

voit bien que _sa grandeur l'attache au rivage_. Mais il est difficile de

lui refuser non pas seulement le courage vulgaire qu'on accorde à tout le

monde, mais cette résolution guerrière, partage des âmes bien trempées,

et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même et avec une

significative ardeur, offrir au prince d'Orange un combat que celui-ci ne

crut pas devoir accepter. Dans une lettre de l'un des correspondants de

Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que Louis XIV ne

craignait pas de s'exposer à des périls même inutiles, afin de montrer à

ses soldats qu'il n'avait pas peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est

promené du côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la

ville, dont un coup a tué un garde de MONSIEUR à côté de son maître[90].»

On peut penser que dans cette reconnaissance, que devait rendre

inquiétante le souvenir de Turenne, MONSIEUR, par convenance et par

dévouement, ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses propres

gardes n'étaient pas loin de lui.

[90] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 149. (Lettre du 23

avril 1676.)

Le roi parti, la campagne, _si douce jusque-là_[91] se compliqua bientôt.

Les deux armées ne cherchèrent plus à se joindre; chacun s'attacha à une

entreprise particulière: l'armée française vint mettre le siége devant

Aire, pendant que les coalisés, par une manœuvre hardie, allaient

assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV lui-même en 1674, et où

commandait l'énergique marquis de Calvo[92]. En même temps l'armée

impériale, en Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts du

maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette tête de pont que la

France s'était donnée sur les terres de l'Empire.

[91] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 351.

[92] Conférez WALCKENAER, t. IV, p. 286.

Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec les complications

que cette double situation ne tarda pas à amener. Elle avait beaucoup de

parents et d'amis à cette guerre, et la vie se passait à appréhender de

sinistres nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été pour ses

appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister, non l'affliger, car

elle ne connaissait nullement le marquis de Coligny, gendre de Bussy,

qui, à peine âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du mois

de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait avec lui, annonce cette

perte à son père par cette courte et sèche lettre: «On ne vous a pas

mandé, Monsieur, la maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma sœur,

et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant il vient de

mourir par la gangrène, qui lui avoit paru au pied, et qui a couru par

tout le corps: cela marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons

faire enterrer dans le chœur de la grande église, avec une tombe sur

laquelle son nom sera inscrit[93].» Le général de ce malheureux époux,

qui mourait ainsi dès la première année de son mariage, laissant une

femme enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr qu'il

n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de détails, de convenance et

de sensibilité[94]. Les regrets du beau-père furent médiocres, et la

veuve ne fut pas plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par

le cœur que brille cette branche de la famille des Rabutin.

[93] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 165.

[94] Lettre du maréchal de Schomberg au comte de BUSSY-RABUTIN

dans la _Correspondance_ de celui-ci, t. III, p. 166.

La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur avec laquelle cette

place était poussée, produisirent à Paris une émotion qui «faisoit dire

aux bourgeois qu'on alloit y envoyer M. le Prince[95].» Il fut aussi

question, un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se

contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion, et d'y

attirer une partie de l'armée ennemie. On veut prendre cette ville, dit

madame de Sévigné, afin de _jouer aux échecs_, dans le cas où Maëstricht

succomberait: «ce sera pièce pour pièce[96].» Et elle ajoute avec une

pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son cœur de mère:

«Il y avoit un fou, le temps passé, qui disoit, dans un cas pareil:

changez vos villes de gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit

bien de la sagesse à ce discours[97].» On espérait néanmoins, sauver

Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg. «Pour l'Allemagne,

continue madame de Sévigné, M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à

faire qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la prise de

Philisbourg[98]. «Cependant madame de Sévigné n'est point de ces gens qui

se soumettent d'avance à cet échec qui menace nos armes: «Je suis

persuadée, dit-elle à quinze jours de là, que M. de Luxembourg battra les

ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg[99].» A la fin de

juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes, ce bulletin d'une

situation qui tarde à se dénouer et cause aux mères, aux femmes et aux

sœurs de fréquentes alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui

ont intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne sont un peu

troublées. On attend tous les jours que M. de Luxembourg batte les

ennemis, et vous savez ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de

Maëstricht, où les ennemis ont eu plus de quatre cents hommes de tués. Le

siége d'Aire va son train; on a envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de

cavalerie dans l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je crois

que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait avancer, de son

autorité, l'armée de M. de Schomberg fort près d'Aire, et a mandé à Sa

Majesté qu'il croyoit que le retardement d'un courrier auroit pu nuire

aux affaires. Méditez sur ce texte[100].» C'était là, en effet, un acte

nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que Louvois pouvait oser,

tout ce que son maître voulait lui permettre.

[95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 377.

[96] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367 et 385.

[97] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367.

[98] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1676), t. IV, p. 366.

[99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 389.

[100] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 403.

Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite. Le 31 juillet,

la ville ouvrit ses portes, et madame de Sévigné rend, en ces termes,

compte à sa fille de cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa

part de froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures, intrépide,

des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est pris. Mon fils me mande mille

biens du comte de Vaux[101], qui s'est trouvé le premier partout; mais il

dénigre fort les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin

couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau, et prendre les

dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se

sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait combattu. Ils

ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du dos qui

servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir,

n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce

qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout

l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées,

comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passoit, il y avoit

une illumination à Versailles, qui annonçoit la victoire; ce fut samedi,

quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras;

sûrement le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur

de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit

fort en liberté présentement du côté de la guerre[102].»

[101] Fils aîné du surintendant Fouquet.

[102] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 5 août 1676, t. IV, p. 409.

Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de son fils, avaient été

bien justifiées par la conduite de celui-ci, plus soigneux toutefois, on

vient de le voir, de faire valoir auprès de sa mère les actions de ses

camarades que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres

voies. Désolé de languir dans les grades subalternes, le baron de

Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef, avait voulu, en recherchant

quelque action d'éclat, forcer la faveur du roi et du ministre, qui

semblait obstinément le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère

le 6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la nouvelle de

la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il étoit toujours à la

tranchée, partout où il faisoit chaud, et où, du moins, il devoit faire

de belles illuminations, si nos ennemis avoient du sang aux ongles; il

l'a nommé au roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne

volonté[103].» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent a nommé le

baron au roi, au nombre de trois ou quatre qui ont fait au delà de leur

devoir, et en a parlé encore à mille gens[104].» Enfin, le 19, elle

ajoute: «Le chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le fou à

Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, comme s'il

eût été chez lui. Il s'étoit mis dans la tête d'avoir le régiment de

Rambures (_gens de pied_), qui fut donné, à l'instant, au marquis de

Feuquières, et dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans

l'infanterie[105].» Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa bonne

volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui le traitait en ami, se

plut à rendre justice, et, pas plus que le chevalier de Grignan qui, au

reste, dans cette campagne, eut peu d'occasions de se produire, il

n'obtint un avancement impatiemment attendu et, il faut le dire,

pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni l'autre. Il ne fit

point valoir la conduite du baron de Sévigné, lors de son retour à

Versailles, où il s'empressa de venir triompher de la prise d'Aire, qui,

en effet, en grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu, dit

madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que des louanges, des

lauriers, et des approbations qu'on lui donne[106].»

[103] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 414.

[104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.

[105] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 427.

[106] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.

On lit, au milieu de cette correspondance _militaire_ de madame de

Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent trouver place ici.

«Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle à sa fille le 31 juillet, lorsque le

gouverneur de Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange

courut au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos gens l'épée

à la main jusque dans les portes; il fut blessé au bras, et dit à ceux

qui avoient mal fait: «Voilà, messieurs, comme il falloit faire; c'est

vous qui êtes cause de la blessure dont vous faites semblant d'être si

touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé à l'épaule. Il y a des

lieux où l'on craint tant de louer cette action, qu'on aime mieux se

taire de l'avantage que nous avons eu[107].» Madame de Sévigné,

cependant, ne craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la

curiosité trop habituelle de la poste, était presque en parler à haute

voix.

[107] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 407.

L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et dépeint mieux qu'aucun

portrait, cet Alceste d'une cour où tout tremble, flatte et loue plus que

ne le veut l'idole. «Voici une petite histoire que vous pourrez croire

comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En

vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais

enfin, je n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,

Qui pour le pape ne diroit

Une chose qu'il ne croiroit,

lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien roi de

France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et

plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.»

Chacun se mit à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je

vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire, que vous croyez que

mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous dites, car je

sais quel cœur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que

tous les deux firent parfaitement bien leur personnage[108].» Madame de

Sévigné a justement caractérisé cette scène: elle est autant à la louange

du prince capable d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui osait

la dire.

[108] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 413.

Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des coalisés, pour

prendre Maestricht et Philisbourg, et, de la part des Français, pour

faire lever le siége de ces deux villes. La suite de cette importante

campagne se trouve toute écrite dans la correspondance de madame de

Sévigné. D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave du Fay, qui

alarme le plus. On craint que la place ne capitule, ou que M. de

Luxembourg, qui cherche, avec trop de circonspection toutefois, à la

dégager ne soit battu. «On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne

avec _trémeur_; il doit y avoir eu un grand combat[109].» Et cinq jours

après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que l'on n'a point encore

de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude que l'on a sur ce combat, que l'on

croit inévitable, ressemble à une violente colique, dont l'accès dure

depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg accable de courriers. Hélas!

ce pauvre M. de Turenne n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et

on l'apprenoit par la poste[110].» Mais il n'y eut pas de bataille. Les

grands généraux n'étaient plus là, et leurs élèves hésitaient autant à

engager une action que Louis XIV et Louvois à la prescrire. «Vous savez

déjà, mande madame de Sévigné à sa fille, comme cette montagne

d'Allemagne est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur[111].» De

leur côté les généraux de l'empereur étaient aussi prudents que les

nôtres, et s'inquiétaient moins de battre que de n'être point battus.

Sortie de cette appréhension, et se résignant à subir les chances, lentes

et douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher l'assurance

et presque l'indifférence, et ne furent plus bons courtisans ceux qui

montraient trop d'intérêt ou de curiosité: «Savez-vous, reprend madame de

Sévigné, que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à

Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui en demandoient

bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude: «Et pourquoi des

nouvelles d'Allemagne? Il n'y a point de courrier, il n'en viendra point,

on n'en attend point; à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne?»

Et voilà qui fut fini[112].»

[109] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 7 août, t. IV, p. 418.

[110] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 421.

[111] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 427.

[112] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 433.

Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg, la cour se mit

à craindre pour Maestricht, à bout de ressources et de résistance. Après

avoir longtemps hésité, poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin

au maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants, coûte

que coûte. Madame de Sévigné annonce le 26 août cette détermination à sa

fille, dans un style plus maternel que patriotique, car son fils faisait

partie de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont passées en

Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche; elle sera le 29 en état de

secourir Maestricht. Mais ce qui nous afflige comme bonnes Françaises, et

qui nous console comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que, quelque

diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard. Calvo n'a pas de quoi

relever la garde; les ennemis feront un dernier effort, et d'autant plus

qu'on tient pour assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré

dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange pour un assaut

général... Ces _maraudailles_ de Paris disent que _Marphorio_ demande à

_Pasquin_ pourquoi on prend, en une même année, Philisbourg et

Maestricht, et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne est à

Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly[113].» Madame de Sévigné nous

fait bien l'effet de penser un peu comme ces marauds de Paris. _Marforio_

et _Pasquin_ étaient, on le sait, les noms populaires donnés à deux

statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et sur le piédestal

desquelles les satiriques plaisants affichaient, par demande et par

réponse, leurs réflexions sur les faits et les nouvelles du jour.

[113] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 439.

Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme chez son _vieil

ami_ Corneille; pourtant, nous le redisons, il n'y a rien de moins romain

que son âme: elle est femme et mère dans toute la force et la tendresse

du mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec toute leur

diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu le veuille! J'en demande

pardon à ma patrie[114]!» «J'en demande pardon à ma chère patrie,

redit-elle le lendemain, mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne

trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa manière tout

opposée à M. de Luxembourg, me font craindre aussi un procédé tout

différent[115].»

[114] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 444.

[115] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 août, t. IV. p. 445.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 4 / 33 段