qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées sous ses yeux. La
réputation hors ligne de Turenne et de Condé, l'enorgueillissait comme
chef de la France, mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs
talents, et les jalousait en les admirant. A côté de lui un homme
poussait cette jalousie, contre Turenne surtout, jusqu'à l'envie et la
haine. Courtisan plein d'ambition, de talents et de morgue, ayant tous
les mérites d'un ministre de la guerre qui prépare les victoires et sait
réunir les moyens de les procurer, bon administrateur mais nullement
général, Louvois n'aimait pas les grands généraux à qui on attribuait
uniquement des succès dans lesquels il prétendait avoir sa part et une
grande part. Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes
politiques qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la guerre, le
génie organisateur qui combine et décide de loin peut suffire sans la
pratique militaire, qu'on fait d'aussi bons plans de campagne dans son
cabinet que sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se
valent; école qui, pour prendre des noms plus près de nous, a fait vingt
Schérer pour un Carnot.
[64] SAINT-SIMON, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X,
p. 341.
Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne avait eu à
réprimer ces outrecuidantes prétentions de Louvois, jeune encore, mais
déjà d'autant plus hautain qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait
fait dans des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était
venu à le haïr de toute la force de son tempérament atrabilaire et
excessif[65].
[65] Cf. SAINT-SIMON, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare,
Coll. Michaud, t. XXXII, p. 281.
C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant et bientôt
tout-puissant ministre, que d'afficher en public de trop vifs regrets de
la perte qu'on venait d'éprouver, mais surtout de laisser percer des
craintes sur la fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les
précautions et les réticences que l'on remarque sur ce dernier point dans
la correspondance de madame de Sévigné, elle si franche, si libre,
d'ailleurs pour l'expression de sa douleur personnelle. Dans les deux
passages suivants, elle fournit la preuve de ce que je viens de dire sur
l'accueil qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la mort
de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il
écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait
celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il
a écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui sont d'une
telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune
au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute
autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut[66]!»--«Le chevalier
de Coislin est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il ne
pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là; qu'il étoit malade,
que pour le voir et pour être avec lui, il avoit fait cette dernière
campagne, mais que ne l'ayant plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi,
informé de tous ces discours, a commencé par donner son régiment, et a
dit que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait mettre à la
Bastille[67].» Madame de Sévigné demandait un chiffre pour correspondre
avec sa fille: sans doute qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre
à lui conter.
[66] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 389 et 392.
[67] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 451.
Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux qui, comme le duc de
Lorges et le chevalier de Grignan, se contentaient de garder leurs
regrets dans leur cœur, et vengeaient Turenne en se battant bien pour la
France et pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que
leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant; qu'ils
n'avaient rendu aucun service exceptionnel, car il ne fallait pas qu'il y
eût de grande crise à surmonter: aussi fit-on attendre un an au duc de
Lorges ce bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de
prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint absolument
rien. Et cependant la victoire de l'armée du Rhin près d'Altenheim avait
sauvé la France à ce moment critique, car si le neveu de Turenne ne se
fût pas trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi, et
Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un diplomate bien
instruit des projets hostiles de l'Europe, car il les fomentait sous
main, qui le déclare: «Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient
gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en France, et que
s'ils y étoient une fois, les mécontentements du peuple ne manqueraient
jamais d'éclater contre le gouvernement, et donneroient jour aux ravages
et aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à une paix qui
mettroit les voisins de cette couronne en sûreté et en repos[68].»
[68] _Mémoires du chevalier Temple_, ambassadeur d'Angleterre en
Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92.
Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de Louis XIV et de
la France (car ici l'_État_ et le _Roi_ n'en faisaient bien qu'un) reprit
sa marche ascendante. L'armée du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de
Condé. Par ses manœuvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli, et
lui fait successivement lever le siége de Haguenau et celui de Saverne;
puis, sans doute d'après le désir du roi, il se place sur la défensive,
maître, toutefois, de la situation, et pouvant ne se battre que quand et
où il voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme la France
rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration pour ce dernier des
héros, qui, comme Turenne, l'honorait de son amitié), voilà l'avantage
des bons joueurs d'échecs[69].»
[69] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. III, p. 477;
_Mémoires du chevalier Temple_, Coll. Michaud et Poujoulat, t.
XXXII, p. 100 et 104.--_Mémoires de La Fare_, _ibid._, p. 283.
Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli de suspendre ses
opérations. Le vieux duc de Lorraine, l'un des chefs principaux des
confédérés, étant mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant
plus vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis quelques
années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin, et les armées françaises
prirent leurs quartiers d'hiver en Flandre et en Alsace, les deux partis
remettant au printemps de nouveaux projets et de plus grands efforts.
CHAPITRE II.
1676.
Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit
partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se
mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de
madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les
choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--Monsieur assiége
Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui se
retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à
Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée française
met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht et
Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la prise
d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle conduite à ce siége
du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes recueillies sur le
prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg fait lever le
siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de se rendre aux
ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame
de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le reste de l'année
se passe sans événements militaires.
A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné, on l'a vu, avait
trouvé partout les préparatifs de la nouvelle et décisive campagne qui
allait s'ouvrir. Cloué par la goutte à Chantilly, le prince de Condé
avait déclaré qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et, à
partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées.
Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables succès de la
France, au génie des deux capitaines que tous les hommes de guerre, amis
et ennemis, reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il
serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires,
Louis XIV voulait en avoir le cœur net. Malgré sa vanité que tout
surexcitait, il ne s'estimait certes point l'égal de Turenne et de Condé;
mais, comme beaucoup de souverains (sur ce point les royautés se
rencontrent avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes
nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en lui-même, en sa
fortune plus qu'en ses talents, il se confiait aussi dans le savoir de
quelques généraux du second ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais
surtout, et à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses
armées, dans leur discipline, leur parfaite organisation, œuvre de
Louvois, qui, pour procurer des succès personnels à son roi, avait
prodigué à l'armée de Flandre, que celui-ci allait commander, toutes les
ressources refusées ou disputées à Turenne.
«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné, que des équipages qui
partent; les cris sur la disette d'argent sont encore plus vifs qu'à
l'ordinaire; mais il ne demeurera personne non plus que les années
passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a
épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement[70].» Le colonel
du régiment de Grignan partait, paraît-il, «enragé de n'être point
brigadier.»--«Il a raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit
l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un cran[71].»
Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande tristesse de sa mère.
Elle annonce ainsi ce départ à sa fille: «Je suis bien triste, ma
mignonne, le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les
petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le
regretterois que comme mon voisin, j'en serais fâchée... Voilà
_Beaulieu_[72] qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec
Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu quitter _qu'il ne l'ait vu
pendu_[73].»
[70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1675), t. IV, p. 250.
[71] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 223.
[72] Valet de chambre de madame de Sévigné.
[73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à
la scène IX du troisième acte du _Médecin malgré lui_.
Sganarelle, en passe d'être pendu, dit à sa femme: _Retire-toi de
là, tu me fends le cœur!_ Martine lui répond: _Non, je veux
demeurer pour encourager à la mort, et je ne te quitterai point
que je ne t'aie vu pendu._
Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se mettre à la tête de
l'armée, gardant, comme toujours, sur ses desseins un impénétrable
secret. Il avait sous lui les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de
Créqui: «Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame de
Sévigné, toute à ses souvenirs[74]. Louvois dont l'amour-propre étoit
surexcité à l'égal de celui de son maître, avait pris les devants pour
tout disposer, et faciliter le siége des places que le roi voulait
conquérir, car c'était par des siéges que toutes les campagnes
commençaient: de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille.
[74] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 206.
C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et de ses amis, écho et
miroir fidèle de ce temps, que l'on voit bien ce que c'était que la
guerre alors, et quelle situation était faite aux parents et aux amis
restés à Paris, et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se
communiquait, que l'on recherchait avidement, pour savoir d'abord, et
ensuite pour instruire les parents et les amis répandus dans les
provinces. La _publicité_ du temps était impuissante à satisfaire
l'impatience légitime de chacun. Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de
feuille régulière pour apprendre au public, jour par jour, les événements
dignes d'intérêt. La _Gazette_ ne paraissait que toutes les semaines, et
le _Mercure_ tous les mois. De là la multiplicité, l'importance des
correspondances privées, l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux
de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire, faits,
rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour l'histoire de la société du
dix-septième siècle, donne tant de prix aux lettres de madame de Sévigné,
et il faut ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication, à
la correspondance de Bussy-Rabutin.
La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre, où nous désirions
prendre quelques places nouvelles, et l'Allemagne, où nous voulions
conserver Philisbourg, enlevé l'année précédente aux Impériaux. Il fallut
quelques jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner. On
ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire: «On croit, mande
à sa fille madame de Sévigné, que le siége de Cambrai va se faire; c'est
un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si
nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse réparer cette
brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne et l'on fait des almanachs
que je finis par dire _l'étoile du roi surtout_[75].» Le politique
Corbinelli ajoute: «On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié
bientôt, afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser
l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les grandes
affaires de l'Europe sont de ce côté-là. Il s'agit de soutenir toute la
gloire du traité de Munster pour nous ou de la renverser pour
l'Empire[76].» C'était cela, en effet, il n'était question de rien moins
que de l'influence, de la prépondérance de la France en Europe, œuvre
commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV.
[75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1676), t. IV, p. 256.
[76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 263.
Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée. Tout d'un coup, le 29
avril, la nouvelle de la prise de Condé vint réjouir Paris. Madame de
Sévigné, qui à chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même:
«Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de
samedi à dimanche (26 avril). D'abord cette nouvelle fait battre le
cœur; on croit avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle,
elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom.
Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous voyez comme on se passe
bien des vieux héros... Mon Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de
parler de Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que vous
sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre bonheur qui fait venir
notre ami le Turc en Hongrie? Voilà Corbinelli trop aise; nous allons
bien _pantoufler_[77];» mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes
causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la marquise
encore à sa toilette du matin.
[77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274.
_Vous voyez comme on se passe des vieux héros._ Ce n'est pas à dire que
madame de Sévigné, donnant gain de cause à ceux qui l'accusent de
versatilité, soit déjà infidèle à ses vieilles admirations. Elle répond à
la pensée qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme, se
félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite de Condé, n'ont
point interrompu nos succès. Peut-être y a-t-il là, en plus, le souci des
indiscrétions de la poste qui, dès lors, professait une curiosité
officielle, passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre chez
madame de Sévigné quelque éloge du roi, brusquement amené, qui semble
plutôt un acte de précaution qu'un hommage de courtisan[78].
[78] Voy. _Lettres de la Palatine_ (duchesse d'Orléans), p. 121.
Le 1er mai, madame de Sévigné fit connaître à sa fille que Sévigné
l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain avec une partie de
l'armée, «pendant que le roi, avec un plus grand nombre, se tiendrait
prêt à recevoir et à battre le prince d'Orange[79].» Elle ne connut que
le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A cette date elle annonce
qu'on lui mande «que Bouchain étoit pris aussi heureusement que Condé, et
qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre, on
est fort persuadé qu'il n'en fera rien[80].»
[79] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.
[80] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 303.
Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire, par la guerre,
une réputation favorable à ses ambitieux desseins, Guillaume d'Orange
poussait en avant la coalition déjà hésitante et divisée. Le chevalier
Temple, qui a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès 1674, ce
jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours si tenace, avait voulu
trouver en Flandre, un chemin ouvert pour entrer en France; «car là,
dit-il, les frontières sont sans défense[81].» Condé l'en empêcha à
Senef, cette victoire plus considérable par le résultat que par le
succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions entre les
principaux officiers de l'armée confédérée, dont les suites ont été si
fatales pendant tout le cours de la guerre, et qui ont fait avorter tous
leurs desseins[82].» Dans le cours de l'année suivante, Guillaume
d'Orange essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées composées
d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et où les ordres et les plans de
l'Empereur, des princes de Lorraine, du marquis de Brandebourg, du
Palatin se contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le
souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect aux deux
partis, se faisait l'entremetteur d'une paix qu'il ne paraissait pas au
fond désirer davantage que le chevalier Temple, son habile et partial
ambassadeur. Au milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été
désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre, une conférence
européenne. Mais les plénipotentiaires ne s'y rendirent qu'au mois de
mars de l'année suivante[83]; et cette campagne de Flandre, commandée par
Louis XIV en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes ses
ressources, cherchait par les armes une solution prompte et définitive,
venait de s'ouvrir presqu'en même temps que les négociations auxquelles
on demandait une issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance
(honneur traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une seule
puissance contre toutes.
[81] _Mémoires du chevalier Temple_, Collection Michaud, t.
XXXII, p. 82.
[82] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 84.
[83] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 108.
Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne «avec la résolution
et l'espérance de l'inaugurer par une bataille[84].» Une bataille
rangée, c'était le plus grand effort, la plus grande difficulté, et, en
cas de succès, le plus grand mérite et la plus grande gloire. Condé,
Turenne gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires
comme œuvre de génie, de combinaison, de grande stratégie, d'audace et
de prudence à la fois. Les généraux de moindre mérite ne s'attaquaient
qu'aux places: ils essayaient un siége, où sans doute on pouvait et il
fallait déployer de véritables et solides qualités militaires, mais qui
offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses qu'une lutte en
rase campagne. Privés du secours des deux vaillantes épées habituées
jusque là à fixer la victoire, Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur
plan de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à l'extrémité
une action générale qui pouvait être malheureuse et devait être décisive;
lorsque, surtout, la conquête des places offrait en perspective des
résultats aussi sûrs, quoique plus lents.
[84] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 106.
C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV et le prince
d'Orange, chacun à la tête de leur armée, se rencontrèrent le 10 mai
1676, le roi de France protégeant le siége de Bouchain, que faisait
Monsieur, son frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette
ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine «de vouloir en
découdre.»
C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de ce temps, et l'un
des faits de la vie de Louis XIV qui lui a été le plus reproché. Il
manqua une belle occasion de détruire, de battre au moins, dans les
environs de Valenciennes, l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent à
dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant la principale
faute sur Louvois, et non sur le monarque, qu'ils montrent sincèrement
désireux de combattre son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré
ses desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas davantage
l'initiative d'une attaque.
Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon fils n'étoit point à
Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si longtemps en
bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite
circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un combat, je
crois que, deux fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi
qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a
bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince
d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu
par un héros comme le nôtre[85].»
[85] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 mai 1676, t. IV, p. 319.
Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat seul lui importe: on
ne s'est pas battu, son fils est sain et sauf. Sa correspondance se
complète par celle de Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans
omission ni lacune, est une source véritablement historique, qui devra
être consultée avec assurance et fruit, par tous ceux qui écriront le
détail des guerres de Louis XIV. Curieux de nouvelles, éloigné des
événements militaires auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt
qu'à son déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré ses
humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et savait se créer aux
armées de nombreux correspondants. Pendant cette campagne
caractéristique, il comptait dans l'armée de Flandre son fils aîné, le
jeune marquis de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes
comme aide de camp du lieutenant général marquis de Renel; son gendre, le
marquis de Coligny, qu'il venait aussi de faire accepter en la même
qualité par le maréchal de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de
cavalerie au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son gendre futur,
qui devait avoir avec lui un si scandaleux procès, alors attaché au
chevalier de Lorraine[86]. Le dernier faisait précisément partie de la
portion de l'armée campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à
l'effet de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de là qu'il
adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans souci de la publicité,
et qui est d'un grand intérêt pour l'histoire particulière de Louis XIV:
«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de Bouchain avec son
armée, pour ôter aux ennemis les moyens de secourir cette place, que
Monsieur avoit assiégée; mais ayant su par ses partis que l'armée
ennemie, qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût pu
savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant bien que les
ennemis lui avoient dérobé cette marche pour aller passer l'Escaut bien
loin de lui, et venir ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de
Monsieur, fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure après.
Comme il avoit pris le chemin le plus court, il passa l'Escaut avant les
ennemis, et il alla camper à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la
pointe du jour, on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les bois
de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques troupes de cavalerie qui,
à mesure qu'elles descendoient à mi-côte, se formoient en escadron. Sur
les huit heures du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de
l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première ligne en
bataille, il crut qu'ils la lui vouloient donner, et il ne balança pas à
vouloir faire la moitié du chemin. Cette résolution redoubla sa bonne
mine et sa fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans un
éloge que j'ai vu de lui chez vous, _aimable et terrible_. Il avoit l'air
gracieux et les yeux menaçants.
[86] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205.