grand honneur à madame de Sévigné d'être comptée, rendaient aux restes de
Turenne ces premiers et touchants hommages, la cour demandait à
Fontainebleau des distractions contre l'universelle inquiétude. «On y
jouera, mande madame de Sévigné dans la même lettre, quatre des belles
pièces de Corneille, quatre de Racine, et deux de Molière[41].» Mais la
cour, mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les
dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi, pour assister
au nouveau service qui devait se faire et qui eut lieu, en effet, en
grande pompe, le lundi suivant, dans l'église de Notre-Dame. Madame de
Sévigné se dispensa d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la
Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller compromettre sa
vraie douleur dans cette cérémonie d'apparat. «On fait présentement à
Notre-Dame, écrit-elle le jour même, le service de M. de Turenne en
grande pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en ai jamais
vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles qui arrivaient des
armées: «N'admirez-vous point, dit-elle en terminant, ce que fait la mort
de ce héros, et la face que prennent les affaires depuis que nous ne
l'avons plus[42]?»
[41] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 447.
[42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. III, p. 461.
En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée d'Allemagne
avait été obligée et s'était trouvée heureuse de repasser le Rhin,
conduite par le neveu de Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général,
et suivie de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de
Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient dans Trèves
une garnison française, avait été surpris lui-même à Consarbrüch, avec
perte de la plus grande partie de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit
un contemporain, il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour
son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que M. de Turenne
venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec au duc de Zell et au vieux
duc de Lorraine, qui marchoient à lui avec une armée plus forte que la
sienne[43].» Battu ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une
inspiration qui indiquait un génie militaire peu commun, se jeta avec
quelques débris dans la ville de Trèves, qu'il aurait sauvée si la
trahison d'une partie de la garnison n'avait livré la place ainsi que le
général malheureux à l'ennemi.
[43] _Mémoires du marquis de La Fare_, Collection de MM. Michaud
et Poujoulat, t. XXXII, p. 282.
Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho fidèle des sociétés
très-émues de Paris, madame de Sévigné, parlant de la défaite de Créqui,
l'appelle _une vraie déroute_[44]. Et, malgré sa réserve accoutumée,
poussée à écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La
consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont fiers de la
mort de M. de Turenne: en voilà les effets; ils ont repris courage: on ne
peut en écrire davantage; mais la consternation est grande ici, je vous
le dis pour la seconde fois.»--«Le courage de M. de Turenne,
répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis; ils ne trouvent
plus rien d'impossible[45].»
[44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1675), t. III, p. 396.
[45] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 401.
Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation respective de la
France et de l'Europe. Ce fort bouclier renversé, ce prestige souverain
de Turenne évanoui, ce fut comme un mouvement spontané en avant de la
part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait rétablir parmi
nos soldats la confiance, et chez les ennemis le sentiment de notre
supériorité. Mais, lors de la mort de Turenne, il était en Flandre,
éloigné, malade: arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des
Impériaux? là était la question de l'envahissement de la France.
Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors, comme au
reste dans toutes les classes, vivement excité, madame de Sévigné avait
bien des raisons pour s'intéresser aux événements de cette guerre, à
laquelle prenaient part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait en
Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au maréchal de
Luxembourg, son digne élève; le colonel de Grignan aidait le duc de
Lorges à maintenir la position de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce
prince, et M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans
l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des ennemis[46]. Il ne
nous est pas permis d'omettre des détails aussi intimement liés à la
biographie de madame de Sévigné. Ses lettres de cette date offrent,
d'ailleurs, le plus attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette
grave occurrence.
[46] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 433.
Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son fils, «dont
l'armée n'est point tant composée de _pâtissiers_ (_sic_) qu'elle ne soit
fort en peine de lui, non pas quand elle pense au prince d'Orange, mais à
M. de Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement[47].» Celui-ci
brûlait, en effet, de se distinguer. Mais on ne voit partout que défaite,
et il semble à madame de Sévigné que ce général «a bien envie de perdre
sa petite bataille[48].» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite
néanmoins de savoir son fils _à son devoir_, et non point honteusement
sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes dont elle a eu la
discrétion de taire les noms, sauf un seul. «Je vis, l'autre jour, à la
messe, mande-t-elle, le comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y
ont point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient leurs
enfants ni aux Minimes ni en Allemagne; j'ai voulu dire moi, qui sais mon
fils à son devoir, sans aucun péril présentement[49].»--«Je vous avoue
(ajoute-t-elle plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de petits
messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner _d'une vessie de
cochon par le nez_[50].» Cette boutade patriotique, chez une femme qui
n'affecte nullement des sentiments romains, est un indice de l'émotion
des âmes à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient une
très-rare exception qui se prélassaient tranquillement dans l'église de
la place Royale, au lieu de courir à la frontière.
[47] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 457.
[48] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 475.
[49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 358.
[50] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 365.
En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en fut pour la crainte.
Malgré son désir de faire parler de lui, l'élève de Condé, fidèle, du
reste, à ses instructions, se bornait à maintenir une défensive prudente
et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés, qui hésitaient,
eux aussi, à risquer une bataille décisive. «Les alliés craignoient, a
dit un bon témoin, que toute la Flandre ne fût perdue si les François
remportoient l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés
n'entrassent en France s'ils remportoient une victoire tant soit peu
considérable.[51]» On attendait en Flandre, comme par un tacite accord,
ce qui se passerait sur le Rhin, où était le nœud de la situation.
[51] _Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en
Hollande_, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97.
Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch, le cousin de
madame de Sévigné n'avait rien perdu de la bonne réputation qu'il s'était
déjà acquise comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin.
Pendant quelques jours on avait ignoré son sort. Le 16 août, on apprit
enfin qu'il était devenu le prisonnier du marquis de Grana, avec lequel
il avait eu occasion de lier amitié quelques années auparavant. Mais
voici de quelle honorable et piquante façon avait eu lieu sa capture;
rarement madame de Sévigné a jeté une plus jolie narration:
«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si
parfaitement heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat
jusqu'à l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si
grande résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux; il
écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son
épée, à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue;
il le fait son prisonnier; il le reconnoît pour un de ses amis, du temps
qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
comme son propre frère; il le loue de son extrême valeur; mais il me
semble que le prisonnier soupire: je ne sais s'il n'est point amoureux:
je crois qu'on lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien
où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire[52].» On sait que M.
de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux de madame de Coulanges.
Il y a là un grain d'épigramme qui va atteindre cette dernière. La rivale
que sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être _cette grosse
maîtresse du Charmant_ (M. de Villeroi), dont elle parle, sans la nommer,
dans un autre endroit, comme ayant occupé quelque temps son cousin.
Celui-ci fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne resta
pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse se rengagea plus que
jamais dans une liaison qui devait durer autant que sa vie.
[52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. III, p. 414.
Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui qui occupait le
plus madame de Sévigné était le chevalier de Grignan, placé, depuis la
mort de Turenne, au poste le plus périlleux. L'œuvre de M. Walckenaer,
porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de l'estime
particulière que madame de Sévigné professait pour ce frère de son
gendre, auquel madame de Grignan accordait aussi la préférence sur ses
autres beaux-frères. Le chevalier méritait ces sentiments par la
franchise et la vivacité de son dévouement pour sa belle-sœur et pour la
mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même un peu fier, des
maximes d'honneur et de vertu, un esprit sensé et mûr avant l'âge, une
aptitude militaire reconnue, lui avaient valu l'attention, puis la faveur
des hommes sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux qu'il
aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en trouvant peu dignes
de son estime. Le chevalier de Grignan, qui faisait la campagne
d'Allemagne à la tête du régiment de son nom, était intimement lié avec
le duc de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux lorsque
la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu la rude besogne de
maintenir une armée démoralisée, et de contenir un ennemi qui ne doutait
plus de rien. C'est ici, dans la biographie de ce membre le plus
distingué de la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il
faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront
l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de parler de lui.
On voit que madame de Sévigné recherche tous les sujets d'entretenir sa
fille sur ce chapitre qui lui tient au cœur; heureuse d'écrire les
louanges du chevalier, car, dans cette circonstance, elle était plutôt
l'organe de l'opinion publique que de sa prédilection.
«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant l'heureux combat
d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin, fort heureusement,
fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien
complète pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne qui étoit
retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire des actions héroïques au
chevalier de Grignan; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que
sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur
extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault
ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du
héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et
j'admire qu'il n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à
essuyer tant de fois le feu des ennemis[53].»
[53] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386 et 389.
Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a mandé ce que M. de Louvois
a dit à la bonne Langlée, et comme le roi est content des merveilles que
le chevalier de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable dans
la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion; il n'y a
pas une relation ni pas un homme qui ne parle de lui avec éloge; sans sa
cuirasse il étoit mort: il a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse
cuirasse, il n'en avoit jamais porté; Providence! Providence[54]!»
[54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août), t. III, p. 393.
De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge du chevalier de
Grignan, madame de Sévigné écrit trois mois après: «Je fus hier chez la
princesse (madame la princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un
gentilhomme de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le jour que M.
de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler, sans me connoître, du
régiment de Grignan et de son colonel: vraiment je ne crois pas que rien
fût plus charmant que les sincères et naturelles louanges qu'il donna au
chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant tout le combat, le
chevalier fit des actions et de valeur et de jugement qui sont dignes de
toute sorte d'admiration: cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me
lasser de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le mérite
de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde: voilà de quoi son humeur
négative et sa qualité de _petit glorieux_ m'eussent fait douter; mais
point, c'est un autre homme; c'est le cœur de l'armée, dit ce pauvre
estropié[55].»
[55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 89.
Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme. Chacun sentait
qu'il y allait du salut de la France. La Fare rend la même justice au
neveu de Turenne, et à Vaubrun qui partageait avec lui le commandement,
et aussi au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de Grignan
tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière militaire qui le
retint presque constamment dans les camps, au grand avantage de son
remplaçant, mais à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges
fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine... Vaubrun lui-même,
le pied cassé et la jambe sur l'arçon, chargea à la tête des escadrons,
comme le plus brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi avec
plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune alors, eut la cuisse
percée d'un coup de mousquet, à la tête de son régiment, et donna, dans
cette occasion, des marques du courage et des talents qui lui ont fait
commander depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures les
plus difficiles[56].»
[56] _Mémoires du marquis de La Fare_, Coll. Michaud et
Ponjoulat, t. XXXII, p. 282.
Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur les bords du Rhin,
l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles, se signalait à Paris comme
orateur de l'Assemblée du clergé, où il figurait en qualité de
procureur-député de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de
Grignan, le dernier frère, appelé tantôt _le bel abbé_, tantôt _le plus
beau de tous les prélats_[57], lequel remplissait les fonctions d'agent
général de la même province. Quoique jeune, le coadjuteur jouissait déjà
dans son ordre d'une réputation due surtout à un talent véritable pour la
parole. Il y ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat,
écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi au soir que M. le
coadjuteur avoit fait merveilles à une conférence à Saint-Germain, pour
les affaires du clergé; M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose
à Versailles[58].» Aussi ce fut lui (distinction singulière à cause de
son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée désigna pour
faire au roi la harangue d'usage, avec mission de le remercier de
l'appui qu'il accordait à l'Église, et de lui présenter les doléances du
clergé au sujet de la conduite des réformés.
[57] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 460.
[58] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386.
Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle de la défaite
du maréchal de Créqui. Malgré son désir de plaire au roi, l'orateur ne
pouvait passer sous silence ce premier et considérable échec infligé à
ses armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à la
satisfaction générale. La veille de prononcer son discours, il avait
voulu connaître sur le changement de rédaction que lui imposait la
circonstance, l'opinion et le goût de madame de Sévigné, avec laquelle il
vivait dans une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit pris
dans sa harangue, le style ordinaire des louanges, mais aujourd'hui cela
seroit hors de propos; il passe sur l'affaire présente avec une adresse
et un esprit admirables; il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit
inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu bien juste, ce sera
le plus beau et le plus galant de son discours[59].»
[59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 403.
Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre avec joie et
évidemment avec un peu d'exagération de famille, ce résultat qu'elle a
prévu: «La harangue de M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux
prononcée qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été fait et
rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté non pareille; c'est
ce qui a le plus touché tous les courtisans. C'est une chose si nouvelle
que de varier la phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture
pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en est aussi bien
servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort loué cette action, et a dit
à M. le Dauphin: «Combien voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et
parler aussi bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris la
parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là; c'est assez que nous
apprenions à bien répondre.» Les ministres et tous les autres ont trouvé
un agrément et un air de noblesse dans ce discours qui donne une
véritable admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout l'honneur
qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus depuis peu, et du côté
de l'Allemagne et de celui de Versailles.» Et, avec un soupir: «Je
voudrois bien que l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir
aussi des compliments du côté de Provence[60]!» Le coadjuteur d'Arles
obtint non-seulement l'approbation de la cour, mais celle de son ordre.
C'est ce qu'on lit dans les procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où
le président rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la force,
capacité et prudence avec lesquelles monseigneur le coadjuteur a parlé au
roi, et que Sa Majesté avoit paru extrêmement satisfaite[61].»
[60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III p. 407.
[61] _Procès-verbaux des assemblées du clergé_, t. V, p. 220, et
_Pièces justificatives_, à fin du volume, p. 131.
Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise qui s'ouvrait
devant lui. Il avait compris au fond toute l'importance de la perte de
Turenne; mais (c'est de ceci que l'histoire doit le louer) en présence de
ce malheur, de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan et
des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure de la
France, qui fermentait et se révoltait même en Guyenne et en Bretagne,
il ne s'abandonna point, et ne perdit rien de cette fermeté calme et
sereine, qu'il retrouvera dans ses plus grands désastres, et qui semble
constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance supérieure à
la fortune.
On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui, la valeur
intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité devait réagir contre
les excessives adulations de ses contemporains. Mais a-t-elle raison de
faire son évangile historique des mémoires posthumes de cette commère de
génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point ici le lieu de rechercher
si _le roi du dix-septième siècle_ a été un esprit véritablement
supérieur: dans tous les cas, ç'a été un solide caractère. Insatiable
pour la louange, a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité,
exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers en succès. Il
n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce moment critique qui suivit la
déroute de Consarbrüch. C'est à madame de Sévigné, car elle est le
véritable historien de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous
empruntons des détails:
«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit rien que ce
qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit ces manières, et qu'en un
mot c'étoit une défaite très-complète. On voulut excuser le maréchal de
Créqui; il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce qui est
désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont été battues par des gens
qui n'ont jamais joué qu'à la bassette:» il est vrai que ce duc de Zell
est jeune et joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan
voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il la bataille?
Le roi répondit, et se souvint d'un vieux conte du duc de Weimar qu'il
appliqua très bien. Ce Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit
les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon bleu, lui dit,
en parlant de la dernière bataille qu'il avoit perdue: Monsieur, pourquoi
la donniez-vous? Monsieur, lui répondit le duc de Weimar, c'est que je
croyois la gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là?
Toute cette application est extrêmement plaisante...» Dans la même lettre
on lit encore ceci: «On vient de me dire de très-bon lieu que les
courtisans, croyant faire leur cour en perfection, disoient au roi qu'il
entroit à tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et même des
bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit quasi rien perdu. Le roi,
comme un galant homme, sentant la fadeur de ce discours, et voyant donc
rentrer tant de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en avois.»
Le maréchal de Gramont, plus habile que les autres, se jette dans cette
pensée: oui, Sire, c'est qu'ils ont fait des petits. Voilà de ces
bagatelles que je trouve plaisantes, et qui sont vraies[62].» Il existe
sur Louis XIV assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui
trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils détails dans un
ouvrage tel que celui-ci, destiné à faire connaître mieux ce règne
extraordinaire, au moyen d'une correspondance qui en forme la chronique
journalière et intime.
[62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III, p. 405.
Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné, avait bien senti la
perte de Turenne, surtout quand il était «seul, qu'il rêvoit et rentroit
en lui-même[63].» C'est dire qu'autour de lui (on vient bien de le voir
à propos du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment
d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance et leurs discours, à
prouver que ces _accidents_ n'avaient en rien diminué leur foi dans la
fortune, dans ce qu'on appelait _l'étoile du roi_. Comme plus tard
Napoléon, Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et pour
longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt, reprit assurance en
lui-même et en la France, plein de confiance, à ce moment donné, dans _M.
le Prince_, dont la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps
fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France surprise; et
avant un an il renoncera même à l'épée de Condé, afin d'établir que sa
grandeur personnelle et la puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un
général, si glorieux fût-il.
[63] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 404.