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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
MÉMOIRES
SUR MADAME
DE SÉVIGNÉ
SIXIÈME PARTIE
TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
MÉMOIRES
TOUCHANT
LA VIE ET LES ÉCRITS
DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ
SIXIÈME PARTIE
DE 1676 A 1680
SUIVIS
De Notes et d'Éclaircissements
PAR
M. AUBENAS
CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY
AUTEUR DE L'_Histoire de madame de Sévigné, de sa famille
et de ses amis_
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1865
PRÉFACE.
La mort de M. Walckenaer avait interrompu la suite des _Mémoires touchant
la vie et les écrits de Mme de Sévigné_, au grand regret du public qui a
su apprécier le mérite de cette œuvre historique si consciencieuse, si
intéressante, et qui nous introduit auprès de Mme de Sévigné dans ce
grand siècle où cette femme illustre occupe dans le genre épistolaire le
même rang que Corneille dans la tragédie, Molière dans la comédie et La
Fontaine dans l'apologue.
M. Monmerqué était, par ses études spéciales, appelé à continuer cette
œuvre si bien commencée; mais tout occupé d'une nouvelle et grande
édition des Lettres de Mme de Sévigné, il ne put accepter cette tâche que
son ami lui léguait, et la mort qui vint aussi bientôt le frapper
l'aurait laissé inachevée.
M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842 par une _Histoire de
Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, suivie d'une Notice
historique sur Madame de Grignan_, voulut bien se charger de cette
continuation; une longue maladie, puis sa nomination aux fonctions de
procureur général à Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail,
après toutefois avoir achevé le VIe volume, qui s'arrête à l'année 1680.
* * * * *
M. Aubenas, se conformant au plan adopté par M. Walckenaer, s'est
efforcé, tout en s'astreignant à la plus grande exactitude, à donner à
ses appréciations historiques et littéraires, ce tour élégant qui rend si
attachante la lecture de l'ouvrage de M. Walckenaer.
* * * * *
La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort de Mme de Sévigné, en
1694, sera publiée avec le concours d'un ami de MM. Walckenaer et
Monmerqué, et qui, comme eux, s'est voué à l'étude et au culte de Mme de
Sévigné.
A. F. D.
MÉMOIRES
TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
DE
MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
DAME DE BOURBILLY,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
CHAPITRE PREMIER.
1676.
Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui
est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve Paris tout
occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle _repleure_
Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour sur cette
perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien de cette
_grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du caractère
et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son amitié; elle
reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné assiste à ses
obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.--Effet
produit par la mort de Turenne; consternation en France; mouvement
offensif des coalisés.--L'armée française repasse le Rhin.--Belle
conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.--Défaite du
maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de madame de Sévigné,
est fait prisonnier.--Louis XIV cherche à relever l'esprit
public.--Condé est envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les
Impériaux.--Patriotisme de madame de Sévigné.--Le coadjuteur
d'Arles harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des
félicitations.--Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans qui
veulent dissimuler nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait
peu.--Turenne haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se
préparent à prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter
des victoires.
A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers jours d'avril 1676,
madame de Sévigné reçut un accueil plus affectueux encore que par le
passé, de ses nombreux amis, qui, l'ayant sue gravement malade en
Bretagne, avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir aux
nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna, sur l'ordonnance
des médecins, à garder encore la chambre, et elle y resta huit jours «à
faire l'entendue[1].» Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable
assemblée. Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa
convalescence. Faisant la part de sa curiosité bien connue, et par tous
comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au courant de ce qui
s'était passé pendant son absence; on lui redonnait tous ces mille petits
riens, alors l'existence de la ville et de la cour, détails qui importent
à l'histoire des mœurs et de la société, et que l'illustre épistolaire a
recueillis avec un soin de chaque jour pour le charme de la postérité, en
ne songeant qu'à l'amusement de sa fille. Madame de Sévigné se loue
auprès de celle-ci de l'empressement et des soins dont elle est l'objet.
Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan qu'elle rend meilleure
et plus facile justice: «Vos amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur
cour par les soins qu'elles ont eus de moi[2].»
[1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de
M. Monmerqué.
[2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd.
Monmerqué.
Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée qu'elle eut de la peine
à se rétablir entièrement. De son rhumatisme articulaire il lui était
resté une enflure des mains et une roideur surtout dans les mouvements de
la main droite qui pendant quelque temps encore lui rendirent l'écriture
excessivement pénible. Se figure-t-on bien madame de Sévigné ne pouvant
tenir une plume, et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son
cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait une jeune
voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela affectionnée dans ce dernier
voyage, s'empressent «de soulager cette main tremblante[3].» Mais elle
est gênée, dit-elle, pour dicter, elle habituée _à laisser galoper sa
plume la bride sur le cou_.
[3] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 245.
Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé de madame de
Sévigné s'améliorait de jour en jour. C'est ce qu'elle répète sur tous
les tons et par chaque courrier à sa fille, prenant à tâche de la
convaincre de sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces
précautions indiquent combien avaient été vives les craintes de madame de
Grignan, et combien tendres étaient ses recommandations. Son malheureux
caractère, si peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait
rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa mère. Les grands
sentiments, les droites affections étaient en elle. Elle manquait
seulement de cette cordialité toujours prête, de cette communication de
soi naïve et franche, qui forment la douceur des rapports sociaux et le
charme de la vie de famille, et que madame de Sévigné possédait à un si
haut degré.
Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère malade à ne pouvoir
écrire: son effroi et sa douleur, en ne recevant plus de cette écriture
si connue et tant aimée, furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois;
on peut croire que cette agitation fut cause de son accouchement
prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne vécut pas. «Je
crains, lui dit sa mère, qu'une si grande émotion n'ait contribué à votre
accouchement. Je vous connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup.....
J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes, en jouant, la
nouvelle de mon rhumatisme, et comme vous en fûtes touchée jusqu'aux
larmes. Le moyen de retenir les miennes quand je vois des marques si
naturelles de votre tendresse? mon cœur en est ému, et je ne puis vous
représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la ville dans la nécessité
de souhaiter ma santé, par la tristesse que la vôtre répandoit partout.
Peut-on jamais trop aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je
crois aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate; du moins
je vous avoue que je ne connois nul degré de tendresse au delà de celle
que j'ai pour vous[4].» Il n'est pas inutile, pour la réputation de
madame de Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de
reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi ce naïf
égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la passion, et qui, comme
l'autre amour, se plaît à lire dans les souffrances de l'objet aimé, la
certitude d'une mutuelle tendresse.
[4] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t IV, p. 248 et 270.
Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva en revenant à
Paris, ne purent achever la guérison de madame de Sévigné, et on lui
prescrivit d'aller aux eaux de Bourbon ou de Vichy, qui seules,
disait-on, devaient lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains.
Non-seulement cette maladie était la première, mais elle fut la seule que
madame de Sévigné eût à subir jusqu'à celle qui termina sa vie; aussi,
pendant quelques mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée
à ce sujet, qui tient tant au cœur de sa fille, et sur lequel elle ne
s'étend que pour lui complaire: comme tout ce qu'elle écrit, cela est dit
avec un agrément qu'elle seule peut apporter en une semblable matière.
..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire immortelle; elle
commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve humiliée
jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la
barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce[5].»
[5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 250.
..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes
mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la
nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du
gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément
que vous avez vu ce _chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai
point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas
des remèdes[6].»
[6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril, 1676), t. IV, p. 256.
..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après, voulant
complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé tous les maux les
plus graves), elle est toujours très-bonne; je suis à mille lieues de
l'hydropisie, il n'en a jamais été question; mais je n'espère la guérison
de mes mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy, tant mes
pauvres nerfs ont été rudement affligés du rhumatisme..... J'ai vu les
meilleurs ignorants d'ici, qui me conseillent de petits remèdes si
différents pour mes mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais
aucun; et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou Bourbon ils
soient d'un même avis. Je crois qu'après ce voyage vous pourrez reprendre
l'idée de santé et de gaieté que vous avez conservée de moi. Pour
l'embonpoint, je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été: je suis
d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point qu'elle puisse
changer, et pour mon visage, cela est ridicule d'être encore comme il
est[7].» Depuis deux mois, madame de Sévigné avait atteint la
cinquantaine; mais, tous les contemporains en déposent, sa conservation
était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans invraisemblance
et sans flatterie.
[7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril), t. IV, p. 265.
Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le compte de la médecine
et des médecins, et que le lecteur doit retenir, car il nous servira à
établir la parfaite indépendance d'opinion de madame de Sévigné sur ce
sujet délicat, et qui tient une si grande place dans les mœurs et les
conversations du dix-septième siècle.
La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra à Paris, celle qui,
au commencement de ce printemps de 1676, préoccupait tout le monde, les
mères, les épouses, les filles, les sœurs et les maîtresses, c'était la
guerre, cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait déjà
depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce n'est la ruine, de la
noblesse, obligée (c'est un mérite qu'on ne lui a pas assez reconnu) de
servir entièrement à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment
solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement personnel du
roi, qui tenait à prouver à ses sujets et à l'Europe, et voulait, sans
s'en douter, se prouver aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de
Turenne, mort l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte à
Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les vaincre.
Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de Flandre, où il
s'agissait de soutenir l'honneur de la France et la réputation du roi.
Successivement, madame de Sévigné vit partir le marquis de La Trousse,
son cousin, et de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à son
mortel regret, était toujours cornette ou guidon, «guidon éternel, guidon
à barbe grise[8],» le chevalier de Grignan, et enfin son fils, lequel ne
resta que peu de jours avec elle. La veille du départ du chevalier,
madame de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan préféré, et,
revenant sur un passé toujours vivant, «ils repleurèrent ensemble M. de
Turenne[9],» qui avait distingué, comme un homme d'avenir, le frère du
gouverneur de la Provence.
[8] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 252.
[9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 244.
On était toujours sous l'impression de la perte faite par la France neuf
mois auparavant. _Cette grande mémoire_, pour parler comme madame de
Sévigné, «n'avoit point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.»
Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après avoir réparé,
autant que son génie pouvait le faire, le désastre de la mort de celui
qui seul avait été son rival, le peuple n'en regrettait que plus le
capitaine si glorieusement tué à Sasbach.
Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné avait encore cette plaie
toute saignante dans le cœur. L'amitié de Turenne pour elle, son culte
pour lui, sont dans la vie de la femme un grand honneur: les pages
données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite du
dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux de l'écrivain.
Quel que soit notre désir de ne point nous attarder en des digressions
inutiles, il nous paraît impossible décrire l'histoire de madame de
Sévigné sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui n'ont pu
trouver place dans l'ordonnance des volumes publiés par M. le baron
Walckenaer, et où, mieux qu'aucun des contemporains de Turenne (je n'en
excepte pas ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente a su
parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive de la cour, de
l'affliction durable de la France. Cela est nécessaire, au reste, pour
l'intelligence de ce qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans
le texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun: il suffira
presque de réunir en un récit animé, saisissant, les divers passages
consacrés par madame de Sévigné, dans le courant de juillet et d'août
1675, à ce deuil national[10].
[10] Conférez M. Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les
écrits de madame de Sévigné_, t. V, p. 247.
Transportons-nous donc à neuf mois en arrière.
Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines toutes les
entreprises du plus habile général de l'Empire, l'Italien Montecuculli,
Turenne, à la tête d'une armée trop réduite par le mauvais vouloir de
Louvois, manœuvrait pour arriver à une bataille décisive, sur un terrain
choisi par lui. On attendait, par chaque courrier, dans Paris, la
nouvelle d'une grande victoire; tout le monde la présageait; chacun y
comptait, quand tout d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à
Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord, puis
prend la plume, et, pleine du malheur public, en écrit à son gendre, à sa
fille, à Bussy, ne laissant partir aucun courrier, pendant ces deux mois,
sans revenir sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire où se
déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui vibre à l'unisson de
la douleur nationale.
Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame de Grignan, du 31
juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs de Versailles, et dans le temps
qu'on alloit à Fontainebleau s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne
tué, voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui court en
Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de voir finir la campagne et
d'avoir votre frère, on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans
son triomphe, et voilà des événements surprenants, puisque vous les
aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de celui-ci... Tout le
monde se cherche pour parler de M. de Turenne; on s'attroupe; tout étoit
hier en pleurs dans les rues, le commerce de toute chose étoit
suspendu[11].» _Le peuple_, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion
populaire à la justice et à la colère divines, _dit que c'est à cause de
Quantova_ (madame de Montespan, que le roi n'avait point sérieusement
quittée, ainsi qu'il l'avait promis à Bossuet quelques mois auparavant).
[11] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346.
Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait être annoncée.
Madame de Sévigné, dans cette grave circonstance, choisit son gendre pour
correspondant. Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a
écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général de la
Provence se trouvait en ce moment seul avec sa femme:
«Paris, le 31 juillet 1675.
«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à Versailles: le
roi en a été affligé comme on doit l'être de la mort du plus grand
capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes,
et M. de Condom pensa s'évanouir[12]. On étoit près d'aller se divertir à
Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si
sincèrement; tout ce quartier où il a logé[13], et tout Paris, et tout le
peuple étoit dans le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et
s'attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne
relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après
trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne
se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de
sa vie. Il avoit le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant
lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite hauteur, pour
observer leur marche: son dessein étoit de donner sur l'arrière-garde, et
il mandoit au roi, à midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à
Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du
jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi
la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre et l'envoie à deux
heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes: on
tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par
le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette
armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai
dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une lettre de
M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un
gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées sont assez près
l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et
que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette
armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir en poste, en
attendant M. le Prince, qui doit y aller[14]; mais comme sa santé est
assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet
entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince;
Dieu veuille qu'il en revienne... Nous avons passé tout l'hiver à
entendre conter les divines perfections de ce héros[15]: jamais un homme
n'a été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus on
l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous
embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de
cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense
là-dessus[16].»
[12] C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la
conversion de Turenne.
[13] Le Marais.
[14] Le prince de Condé et son fils.
[15] Turenne: on pourrait confondre.
[16] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 347.
Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de Grignan, presque
entièrement remplie de la _grande nouvelle_.
«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous
aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon[17] est
inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de
Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il
arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à Versailles: le
cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut de
son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi
cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été
deux jours sans manger, dans les pleurs et dans des cris continuels. Je
viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui dis par avance
votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et
par l'admiration que vous aviez pour le héros... On paroît fort touché
dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le
courrier d'Allemagne; Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur
ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les
soldats faisoient des cris qui s'entendoient de deux lieues; nulle
considération ne les pouvoit retenir; ils crioient qu'on les menât au
combat; qu'ils vouloient venger la mort de leur père, de leur général, de
leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient rien,
mais qu'ils vengeroient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils
étoient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme
qui étoit à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours
été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la
mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; vous
pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des
esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la
main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce
Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté
sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges étoit à près d'une
demi-lieue de là; jugez de son désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui
demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de
M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille
fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse
soutenir cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit M. de
Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de Turenne, qui, en
disant adieu à M. le cardinal de Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis
point un _diseur_; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces
affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois comme
vous; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas
sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la
vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que
depuis deux jours. Notre cardinal[18] sera sensiblement touché de cette
perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en
entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne
peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous
souhaiterois quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de M. de
Turenne[19].»
[17] Neveu de Turenne.
[18] Le cardinal de Retz.
[19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354.
7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles avec madame de
Verneuil pour faire ce qui s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point
encore consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est pas
connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant de pleurer, il se
détourna: j'en fis autant de mon côté, car je me sentis fort attendrie.»
Amenant une description de la cour et du triomphe de la favorite, un
instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec l'affliction publique:
«Toutes les dames de la reine, ajoute-t-elle, sont précisément celles qui
font la compagnie de madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y
mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est
secret; les promenades en triomphe: cet air déplairoit encore plus à une
femme qui seroit un peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a
une grande femme[20] qui pourroit bien vous en mander si elle vouloit, et
vous dire à quel point la perte du héros a été promptement oubliée dans
cette maison[21]; ç'a été une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il
nous faudroit quelque manière de chiffre[22]?» Un chiffre eût été
nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des courts regrets
accordés à la perte de Turenne par les courtisans, qui savaient trop que
le roi ne l'aimait guère et que Louvois le haïssait.
[20] Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons).
[21] Versailles.
[22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363.
Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de ceux qui furent vite
consolés, plutôt par l'effet de ses sentiments propres que pour se
conformer à l'attitude du maître, qui peut-être, dans sa politique,
n'avait que le dessein de relever les cœurs, en opposant, le premier
moment de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire et une
froide assurance au découragement chaque jour croissant.
A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements, pour s'en dire
leur façon de penser, Bussy et sa cousine ne pouvaient laisser passer
celui-ci sans échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui
commence en une tirade vraiment éloquente, digne de figurer dans
l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes un très-bon almanach: vous avez
prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne;
mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon
tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois
en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois
que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour
lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? il meurt au
milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvoit plus augmenter; il
jouissoit même, en ce moment, du plaisir de voir retirer les ennemis, et
voyoit le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de
vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,
principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées.
Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite
ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la
bataille de Rethel, n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne
n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez
la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France
nouveaux[23].» Ces maréchaux nommés pour réparer la perte que la patrie
venait de faire furent appelés par madame Cornuel _la monnoie de M. de
Turenne_. Si l'on en croit un contemporain, madame de Sévigné aurait eu
la primeur de ce mot: «Après la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de
Choisy, le roi fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné dit
qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre sous[24].»
[23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p.
372.--_Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, édit.
de M. Ludovic Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p.
69.
[24] _Mélanges inédits_ de l'abbé de Choisy, cités par M.
Monmerqué dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III,
p. 349 de son édition).
Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins aussi affligé que
sa cousine de la mort de Turenne: «Je ne dis pas seulement comme un bon
François, je dis même en mon particulier.» Et il lui apprend que,
quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon l'avait
raccommodé avec son ancien général, qui, on le sait, professait pour lui
fort peu de sympathie. Ayant appris que Turenne, dans une conversation,
avait montré au premier président de meilleurs sentiments à son égard:
«J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il, une lettre pleine de
reconnoissance, d'estime et de louanges, enfin une lettre où sa gloire
trouvoit son compte, cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en
reçus une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit peut-être
une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais écrites. Je perds donc un
ami puissant, qui m'auroit servi, ou pour le moins, mon fils; j'en suis
au désespoir[25].»
[25] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 66, édit. Ludovic
Lalanne.
Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir, autant
d'exagérations familières à l'esprit et à la plume de Bussy. S'il était
au désespoir de quelque chose, c'était de n'avoir point été nommé
maréchal, dans cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense
et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente, dit-il, la première
promotion qu'on en fera, ce seront véritablement des maréchaux _à la
douzaine_... Si le roi m'a fait tort en me privant des honneurs que
méritoient mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne me
donnant pas le bâton de maréchal de France, par le rabais où il l'a mis:
je dis _en quelque façon consolé_, car, tel qu'il est, je le voudrois
avoir, quand ce ne seroit que parce qu'il est toujours office de la
couronne, et qu'il est une marque des bonnes grâces du prince[26]...»
[26] _Ibid._, p. 67.
Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre de madame de
Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans réserve sa cousine, mais
mettant les plus singulières restrictions à l'éloge de Turenne: «Rien
n'est mieux-dit, plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites
de la Providence sur la mort de M. de Turenne, que vous voyez _ce canon
chargé de toute éternité_. Il est vrai que c'est un coup du ciel. Dieu,
qui laisse ordinairement agir les causes secondes, veut quelquefois agir
lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion: c'est lui qui a
pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous point, Madame, de la
physionomie funeste de ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas,
je disois que c'étoit une physionomie _patibulaire_... Tout ce que vous
me mandez de son bonheur de n'avoir pas survécu à sa réputation, comme
cela se pouvoit... est admirable; et il n'y a qu'une chose qui me
déplaît, c'est que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire,
si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous avez dit en
l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison, Madame, de compter pour un
bonheur à M. de Turenne de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a
que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la meilleure, les
saints et les athées. Véritablement M. de Turenne n'étoit pas de ces
derniers, mais aussi n'étoit-il pas un saint: je doute fort que la gloire
du monde, pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment
qui sauve les chrétiens[27].»
[27] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 77, éd. L.
Lalanne.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 377.
Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique aigre-doux sans
répondre, et elle le fait avec un mélange d'éloquence et de persiflage
qui réduisent Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque sur
la mort prompte et imprévue de M. de Turenne; mais il faut bien espérer
pour lui, car enfin les dévots, qui sont toujours dévorés d'inquiétude
pour le salut de tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord, leur
esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas un d'eux n'a gémi sur
son état; ils ont cru sa conversion sincère et l'ont prise pour un
baptême; et il a si bien caché toute sa vie sa vanité sous des airs
humbles et modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont pas
douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit au ciel, d'où elle
étoit venue[28].»
[28] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1675), t. III, p. 431.
Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve, à l'émotion
sincère de madame de Sévigné: elle se hâte de sortir de cette
correspondance discordante et elle se remet exclusivement à son commerce
avec sa fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte et sa
douleur.
«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le 9 août, en annonçant à
madame de Grignan notre retraite en deçà du Rhin, il y a longtemps que
nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions
heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit été un dégoût, s'il
étoit au monde, nous paroisse une prospérité parce que nous ne l'avons
plus: voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie,
une chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que je lis
l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie,
fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit toujours galopé, pour lui faire
voir une batterie; c'étoit comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un
peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc
et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit cette batterie, et tue
M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
crier et à pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en lui
montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il faut pleurer
éternellement, voilà ce qui est irréparable.» Et, sans faire nulle
attention sur lui, il se met à crier et à pleurer cette grande perte. M.
de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce
sentiment[29].»
[29] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 388.
Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille, avide de tout savoir,
ces détails rétrospectifs sur la vie du héros, cette belle vie que ses
amis aiment à se redire quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort:
«Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit pas de vos
sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir.
Son oncle, apparemment, étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie
étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal, à la Pentecôte,
s'il ne pourroit pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit
que non, et que depuis Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir
point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit à mille
lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse, pour la coutume;
il disoit: «Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de
Saint-Gervais[30]? Est-ce tout de même?» En vérité, une telle âme est
bien digne du ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner
s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimoit
tendrement le fils de M. d'Elbeuf[31]; c'est un prodige de valeur à
quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui
dit: «Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous
les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez
les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre
enfant se meurt de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance,
à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas[32].» Mais voici dans cette même
lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint éveiller M. de Reims (Le
Tellier) à cinq heures du matin, pour lui dire que M. de Turenne avoit
été tué. Il demanda si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il
gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre _coquin_, fit
retirer le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que voulez-vous que
je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce n'est que c'était là un
heureux prélat!
[30] A la fois son curé et son confesseur.
[31] Neveu de Turenne, par sa mère.
[32] SÉVIGNÉ, t. III, p. 391.
La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait naître chez madame de
Grignan les mêmes regrets, les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère.
Celle-ci se montre heureuse de cette conformité de sentiments, et loue sa
fille de si bien louer le héros, dans des lettres malheureusement
perdues: «Je voudrois mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne
dans une oraison funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une
beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit
déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas
sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois,
l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame
de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint[33]: la
conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable
héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire
comme la douleur de sa perte étoit profondément gravée dans les cœurs:
vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement _de soupirer tout
haut_ et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que
ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur,
l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en
étoit plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte
par-dessus ce qu'on étoit déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit
ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira,
sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son
âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avoit
pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût
pas en bon état; on ne sauroit comprendre que le mal et le péché pussent
être dans son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un
baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses
intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la
solide gloire dont il étoit plein sans faste et sans ostentation, aimant
la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une
charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de jeunes soldats qui
s'impatientoient un peu dans les marais, où ils étoient dans l'eau
jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous
plaignez; on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne; il est
plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il
est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre
père, on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient ainsi.
Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je
choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si vous
étiez ici...[34]» Madame de Sévigné revient souvent sur ce point du salut
de Turenne: époque de foi, où la préoccupation de l'autre vie se retrouve
sous toutes les distractions mondaines, et même au milieu des plus
fâcheux écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut les savoir au
ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de se réunir à eux.
[33] Le comte de Beringhen, premier écuyer.
[34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 397.
Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne pouvons quitter un
pareil sujet, sans demander à madame de Sévigné le récit émouvant des
funérailles du grand capitaine, et de cette longue marche de deuil
commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur de toute une armée,
et terminée dans la basilique de Saint-Denis, aux pleurs d'un groupe de
parents et d'amis chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en
attendant la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame. Dans
ce que nous allons reproduire, on lit encore des circonstances nouvelles,
des variantes sur la mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne
craignant que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux à sa
fille, et que sa correspondance seule a conservées à l'histoire.
...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à Turenne, comme on me
l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis, au pied de la sépulture des
Bourbons; on destine une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et
c'est M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je m'étois tant
tourmentée de cette place, que, ne pouvant comprendre qui peut avoir
donné ce conseil, je crois que c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines
aux pieds de leurs maîtres[35]; et, s'il n'y en avoit point, il me semble
que celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre
bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, des processions qui
ont obligé de marcher et d'arriver de nuit: ce sera une douleur bien
grande s'il passe par Paris[36]...»
[35] Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le
connétable de Sancerre.
[36] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 409.
(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M.
de Turenne. Madame d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le
cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de
leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément
ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame
d'Elbeuf avoit un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le
train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étoient en
larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui
pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient
fendre le cœur; ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de
chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout étoit fondu en
larmes et faisoit fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler
répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes raconter sa mort. Il
vouloit se confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres pour
le soir, et devoit communier le lendemain dimanche, qui étoit le jour
qu'il croyoit donner la bataille.
«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
il avoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la
hauteur où il vouloit aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu,
demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez
reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il
alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous
allez.--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout
être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine tourné
son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui
dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire
placer là.» M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il
eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporte le bras et la
main qui tenoient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le
regardoit toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé, mais il
étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête, le
héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux
et la bouche, et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort
et qu'il avoit une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M.
d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'étoit
jeté sur le corps, qui ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier.
On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à
petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente: ce fut là où
M. de Lorges, M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de
douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires
qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le
camp, où les larmes et les cris faisoient le véritable deuil... Quand ce
corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout
où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à Langres ils se
sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil, au
nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en
cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment
ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs,
parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et
voulurent défrayer tout le train. Que dites vous de ces marques
naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà
quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez
penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal
de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité
cette triste partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre
douleur; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous dire
mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son
fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous
saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de
vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce
pays-ci[37].»
[37] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 438-441.
(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de
Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous contoit la
solidité de ses vertus, combien il étoit vrai, combien il aimoit la vertu
pour elle-même, combien par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis
finit par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de son mérite,
sans en être plus honnête homme. Sa société communiquoit une horreur pour
la friponnerie et pour la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus
des autres hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier (_de
Grignan_) comme un de ceux que ce grand homme aimoit et estimoit le plus,
et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas
un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci,
au moins les gens que je vois: je crois que c'est se vanter d'être en
bonne compagnie... Au reste, il avoit quarante mille livres de rente de
partage, et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs
payés, il ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux cent
mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas
le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de service[38].»
[38] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 443.
«(30 août).--Je reviens du service de M. de Turenne à Saint-Denis. Madame
d'Elbeuf m'est venue prendre, elle a paru me souhaiter; le cardinal de
Bouillon m'en a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose
bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y est arrivé
cette nuit avec une cérémonie si lugubre que M. Boucherat, qui l'a reçu,
et qui y a veillé toute la nuit, en a pensé mourir de pleurer. Il n'y
avoit que la famille désolée, et tous les domestiques[39], en deuil et en
pleurs; on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y avoit
d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux et M. de Barillon;
mesdames Boucherat y étoient et les nièces... Ç'a été une chose triste de
voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce
corps qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir
porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand autel, où il est
en dépôt. Cette translation a été touchante; tout étoit en pleurs, et
plusieurs crioient sans pouvoir s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus
dîner tristement chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous avoir; il
m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six heures, le prendre pour
le mener à Vincennes, et madame d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de
vous...; la lune nous conduira jusqu'où il lui plaira[40].»
[39] On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et
civile, bien plus que le personnel de la domesticité.
[40] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 445.