«Cher lecteur,
«Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux
châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé,
quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle
était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu
nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais
état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint
assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non
fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la
_Galatée_, de _Don Quichotte de la Manche_, et d'autres oeuvres qui
courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On
l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»
Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi
paraître un petit poëme intitulé: _le Voyage au Parnasse_, dans lequel
on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans
cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour
passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue,
mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a
de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui,
d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des
poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un
siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie
ton manteau et assieds-toi dessus.--Hélas! Sire, répondis-je, faites
attention que je n'ai pas de manteau.--Ton mérite sera ton manteau, me
dit Apollon.--Je me tus, et je restai debout.»
On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche,
et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en
est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède,
le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la
censure de la seconde partie du _Don Quichotte_:
«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant
été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes
français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec
curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la
seconde partie du _Don Quichotte_ dont je faisais l'examen. A peine le
nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté
à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait
en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir
l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de
joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa
fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat,
gentilhomme et pauvre.--«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel
homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor
public?--Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son
compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant
pauvre, il enrichisse par ses oeuvres le monde entier.»
Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût
manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté
d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon
l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à
l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque
la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à
Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.
[149] M. Dumas-Hinard.
Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté
Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était
rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant
tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de
sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu
l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de _Persiles et
Sigismonde_, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque
gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.
«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant
d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de
grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt
en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que
survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était
habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria:
Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont
prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où
sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne
croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit
un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui
a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il
sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il
s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce _fameux tout_,
ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots
m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie
à ne pas lui répondre sur le même ton.--Seigneur, lui dis-je, vous vous
trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel
Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des
noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler
de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une
hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand
même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre
Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira
sans autre remède.--Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des
fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il
me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout
doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche
que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire
ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier
de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes
au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»
Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril,
après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de
_Persiles et Sigismonde_ au comte de Lemos, qui revenait d'Italie
prendre la présidence du conseil: