VIE DE CERVANTES

D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès,

un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant

plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine

aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à

son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres

étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du

fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa

lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs

éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme

est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit _Don Quichotte_. Un page, dépêché

tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en

effet, l'étudiant lisait _Don Quichotte_.

L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses

contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations,

Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de

Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère,

plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir

vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans

l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en

fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son

berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en

Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les

vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les

Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants

du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un

Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes,

épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna

deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce

dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons

esquisser la vie.

[137] Ces villes sont Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias,

Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hénarès.

On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par

une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une

instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient

ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous

apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer

le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le

jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et

qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre

université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on

appelle encore la rue des Mores (_calle de los Moros_).

[138] _Don Quichotte_, Ire partie, livre III, ch. IX.

Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de

Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'_Ayuntamiento_ (municipalité) de Madrid de

la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le

catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des

funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses

élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au

premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que

Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une

épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte

prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier

succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé _Filena_, puis

quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels

furent ses débuts dans la poésie.

Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie

voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans

le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don

Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois

seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui

occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un

fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en

qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de

condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement

défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit

très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports

avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce

prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par

cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut

présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se

l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (_camarero_).

La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de

Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour

l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en

se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était

d'obtenir quelque bonne prébende.

A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de

Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle _la

ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers_, et pour laquelle

il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces

méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le

frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa

patrie, publia le poëme de _Galatée_, on put voir par le charme et la

fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur

avaient été vives et profondes.

Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en

étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité

satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune

vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut

s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don

Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son

nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans.

[Illustration: Quoique malade de la fièvre, Cervantes montra une grande

intrépidité (page VI).]

Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la

Croix venait de se rallumer. Une _ligue sainte_ unissait le pape, Venise

et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des

Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer.

Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par

les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action,

engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées

victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était

embarqué Cervantes, appelée _la Marquesa_, chargée d'attaquer _la

Capitane_ d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard

d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la

fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec

douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et,

malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le

priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter

son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à

cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la

plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les

siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les

cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les

autres au ciel de l'honneur.»

Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit

part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se

distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole

(_tercios_) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la

terre sous ses mousquets.

L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il

y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il

sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son

intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples

sur la frégate _el Sol_, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont

il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en

compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de

Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui

retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les

plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment

que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par

une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute

Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la

frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le

port d'Alger.

Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de

Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que

cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave

soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important

dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger

de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements.

C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la

patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être

plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes

les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit

pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il

s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la

défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous

a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du

CAPTIF[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus

horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant

chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la

captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à

lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume,

fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui

s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin,

devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile

pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes

joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la

liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus

nobles coeurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie

auquel elles allaient devoir une éternelle illustration.

[139] Historien et poëte espagnol.

[140] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI.

[141] Le Père Haedo (_Historia de Argel_).

Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais,

Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère

avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui

restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère

Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter

celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître.

Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de

Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer

pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de

plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui

d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom

d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après

s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée,

ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune

récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna

la carrière militaire.

L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de _Galatée_,

qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous

l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché

sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses

amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en

effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville

d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de

beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible

dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une

famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle,

de ses deux soeurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.

[142] Éloge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes.

La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin,

Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti

d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au

théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il

débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (_el Trato de

Argel_), les Moeurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son

propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue

véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut

suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer _Numancia_

(la destruction de Numance). On applaudit dans _Numancia_ le tableau

des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant

épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa

mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à

Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et

n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de

l'ancienne. «J'osai le premier dans _Numancia_, dit Cervantes,

personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres

moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres

pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il,

consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet

accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer

les auteurs tombés.»

L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à

s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il

avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois,

et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses

comédies[143].

[143] Lope de Véga a composé plus de dix-huit cents pièces de théâtre.

Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut

contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait

vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un

certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des

approvisionnements pour cette immense _armada_, pour cette flotte

invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les

tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres.

Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la

capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait

déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre,

sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît

plus.

Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf

quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il

connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et

beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des

beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié

avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur

sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant

traducteur de l'_Aminte_ du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la

peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son

séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles:

car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres

un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort

du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où

il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce

sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à

Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.

Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son

commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon

Freire de Lima, pour être envoyé à la _Contaduria_, trésorerie de

Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant

l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en

même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de

la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste.

Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on

le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans

le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son

emploi.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

C'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence

(page X).]

Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq

années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville,

jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet

intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de

corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche.

La connaissance qu'il montre des localités et des moeurs de cette

province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez

longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il

était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg

d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce

qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de

Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la

Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On

montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée LA

CASA DE MEDRANO (_la maison de Medrano_), comme l'endroit où Cervantes

fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état

fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a

gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé

de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre

commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent

dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là

pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (_hijo

del entendimiento_), et qu'il en écrivit les premières pages. Il

fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et

une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de

travail le berceau d'un livre tel que _Don Quichotte_.

[144] C'est pour cela qu'il commence _Don Quichotte_ par ces mots:

«Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le

nom...»

En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour

quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à

cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux

favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états

de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce

puissant dispensateur des grâces, cet _Atlas_, comme il l'appelle, _du

poids de cette monarchie_. Là encore une déception l'attendait.

Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une

fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa

pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en

prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.

Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du _Don

Quichotte_: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége;

mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la

dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier

descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au

premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes

lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un

seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture,

qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la

première partie de _Don Quichotte_ parut (1605).

Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe

pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques

années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage

avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui

lui a longtemps survécu.

[145] _Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia_; _Don

Quichotte_, IIe partie, ch. XVI.

Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen

approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de

continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de _Don

Quichotte_. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de

Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement

pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de

sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et

insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes

voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin

faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom

de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse

grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient,

Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et

se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se

consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant

sous les traits du _Misanthrope_, de même le soldat mutilé de Lépante,

l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de _Galatée_ et de

_Numancia_, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et,

pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage,

miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte

d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué

devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le

héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime _bâtonné_, si j'ose

m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses

misères, une oeuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois

railleur et sympathique, _comédie aux cent actes divers_, épopée

burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à

coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit

humain.

«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable;

il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en

même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie

de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse

allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le

dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la

tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la

cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble

héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce

qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de

Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.

La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme

toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La

troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre

lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse

en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son

théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter

cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait _ni de

grâce ni de style_. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de

quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier

une suite de _Don Quichotte_, dans laquelle il s'empare de l'idée du

livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il

effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le

commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont

tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a

qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire

impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.

[146] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XLVIII.

[147] Cervantes lui-même nous apprend que, par suite de sa blessure à

la bataille de Lépante, il avait perdu le mouvement de la main gauche.

«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la

seconde partie du _Don Quichotte_, au moins égale, sinon supérieure à la

première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de

bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui

ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne

trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû

oublier.»

Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se

montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle

prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à

travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du

moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de

bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de

mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco,

sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal

instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être

gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté

de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.

La première partie du _Don Quichotte_ avait été dédiée au duc de Bejar.

En échange de l'oubli dont il sauvait ce désoeuvré de noble sang, ainsi

l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut

rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus

reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde

partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se

déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de

Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt

quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son coeur pour

d'aussi maigres bienfaits.

Trois ans avant la publication de la seconde partie de _Don Quichotte_,

Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant

son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient

seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et

badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires _Novelas

ejemplares_, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et

agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur

qui lui a valu de la part du célèbre auteur de _Don Juan_, Tirso de

Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses

Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons

ici; il avait 66 ans.

[148] A cette époque, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il

occupait à Madrid, rue du _Duc d'Albe_, au coin de San-Isidro; il se

réfugia dans un autre modeste réduit, rue _del Leon_, nº 20, au coin

de celle de _Francos_, où il mourut.

[Illustration: Il s'écria: «Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot»

(page XV).]

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 298 / 301 题