Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu où il avait
été vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici
que ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m'a enlevé toute gloire;
c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, éprouver ses
caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renommée
pour ne plus se relever.
[125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.)
Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un coeur généreux d'avoir autant de
résignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prospérité.
Voyez, moi, j'étais assurément fort joyeux d'être gouverneur; eh bien,
maintenant que je suis à pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai
entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une créature
fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché, aussi ne
voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni
qui elle élève.
Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles
comme un docteur: je ne sais vraiment où tu as appris tout cela. Mais ce
que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et
que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal,
n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence
particulière du ciel. De là vient qu'on a coutume de dire que chacun est
l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais été de la mienne, et c'est
parce que je n'y ai pas travaillé avec assez de prudence que je me vois
châtié de ma présomption. J'aurais dû penser que la débilité de
Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier
du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et
quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renversé dans
la poussière. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage
d'accomplir ma promesse. Quand j'étais chevalier errant, hardi,
valeureux, mon bras et mes oeuvres étaient celles d'un homme de coeur;
aujourd'hui, descendu à la condition d'écuyer démonté, mon entière
soumission et ma loyauté feront voir que je suis homme de parole. Allons
faire chez nous notre année de noviciat, ami Sancho, et dans cette
réclusion forcée, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre
avec plus d'éclat l'exercice des armes.
Seigneur, répondit Sancho, ce n'est point chose si agréable de cheminer
à pied, qu'elle donne envie de faire de longues étapes, et lorsque je
serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez.
Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous
plaît.
Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en
trophée, puis au-dessous et à l'entour nous graverons sur l'écorce des
arbres ce qu'il y avait au bas du trophée des armes de Roland:
Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
S'il ne veut de Roland affronter la colère.
A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous
pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît
également.
Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni
Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise
récompense.
Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne
faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque
c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous
vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes
brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore
moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.
Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables
discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à
l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place,
assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don
Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon!
voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point
les parieurs jugeront notre différend.
Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne
à bien comprendre.
Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce
village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a
défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant
que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront
chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il
veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de
cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant
l'un que l'autre.
Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et
c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun
sait, à juger cette affaire.
Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en
état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et
obscurci.
Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission
de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est
toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les
choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que
celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se
remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de
chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant
égales, personne n'aura lieu de se plaindre.
Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux
et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once
de chair, à plus forte raison cent cinquante livres.
Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre
n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps.
Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs
à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.
Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne
puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes
pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite
que je ne voudrais.
En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les
villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de
son écuyer.
Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le
valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à
Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de
cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance,
pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou
mitre sur la tête.
Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au
milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils
virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule,
et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en
approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui
dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous
retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse.
Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre
chevalier.
Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de
monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet
de la fille de la señora Rodriguez.
Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les
enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la
gloire de ce combat!
Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation
ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais
quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré
l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après
votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton,
pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en
religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour
l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur
le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de
vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup?
quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le
feront trouver bon.
Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon
avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les
enchanteurs m'empêchent de lever le coude.
En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand
glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne
vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux
Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas
en t'attendant.
[Illustration: Ici tomba ma renommée pour ne plus se relever (page
586).]
Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son
bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous
deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide;
l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres,
seulement parce qu'il sentait le fromage.
Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho.
Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a
point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie
de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à
lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le
jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!
Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui
donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas
faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son
pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant
souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et
rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre.