Au son de cette agréable musique s'avançait un char traîné par six mules
caparaçonnées de toiles blanches; sur chacune des mules était monté un
pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, tous également
vêtus de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était
deux fois et même trois fois plus grand que les précédents; de chaque
côté marchaient douze autres pénitents, tenant une torche allumée. Sur
un trône élevé au centre du char, était assise une jeune fille habillée
d'une étoffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les
yeux n'en pouvaient soutenir l'éclat; un voile de soie, assez
transparent pour laisser voir sa beauté, lui couvrait le visage, et les
nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge,
qui semblait être de dix-sept à vingt ans. Auprès d'elle se tenait un
personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue
queue, et la tête couverte d'un voile noir.
Quand le char fut arrivé en face du duc, la musique cessa, et le
personnage que nous venons de dépeindre, s'étant levé, écarta sa robe,
rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et décharnée.
Don Quichotte en pâlit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la
duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'étant levée
sur ses pieds, prononça ces paroles d'une voix lente:
O toi dont les nobles travaux
Méritaient en amour un destin plus prospère,
Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père,
Le fléau des méchants et l'ami des héros.
Sur les bords du Léthé j'appris que Dulcinée
Avait en un moment perdu tous ses attraits;
Je viens finir les maux de cette infortunée.
Du sort écoute les arrêts:
Par la main de Sancho, sur son large derrière,
Trois mille et trois cents coups appliqués fortement
Avec une longue étrivière
Rendront à cet objet charmant
Son éclat, sa beauté première[108].
[108] Ces vers sont empruntés à Florian.
Oui-da, je t'en pondrai, s'écria Sancho, je ne me donnerai pas seulement
trois coups de fouet. Au diable soit ta manière de désenchanter! et
qu'est-ce que mes fesses ont à voir avec les enchantements? Je jure que
si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de désenchanter Dulcinée,
elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la sépulture.
Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don
Quichotte, et je vous attacherai à un arbre, nu comme quand votre mère
vous a mis au monde; après quoi je vous donnerai non pas trois mille
trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués
qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de réplique, ou je vous
étrangle sur l'heure.
Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi:
les coups de fouet que recevra Sancho doivent être volontaires, et le
moment à son choix, car il n'y a point d'époque limitée pour cela; il
dépend même de lui d'en être quitte pour la moitié, pourvu qu'il trouve
bon que ces coups lui soient appliqués par une autre main que la sienne,
si rude qu'elle puisse être.
Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni à peser, ni dure, ni
douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame
Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses
beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son
affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son âme, c'est à
lui de chercher les moyens de la désenchanter; mais me fouetter, moi?
_abernuncio[109]!_
[109] _Abrenuncio_: locution familière pour exprimer la répugnance.
Sancho eut à peine achevé de parler, que la nymphe qui se tenait près de
Merlin se leva, écarta le voile qui lui couvrait le visage, et fit
briller aux yeux de tous une beauté incomparable; puis, avec un geste
assez masculin, et d'une voix fort peu féminine, elle apostropha Sancho
en ces termes:
[Illustration: Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père (page 452).]
O malencontreux écuyer, coeur de poule, âme de bronze, entrailles de
pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te
jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans pitié, te faire
avaler des crapauds et des lézards; si l'on t'ordonnait, serpent
venimeux, d'étrangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas étonnant
de te voir faire tant de façons: mais regarder à trois mille et trois
cents coups de fouet, quand il n'est si chétif écolier de la doctrine
chrétienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vérité tu devrais en
mourir de honte, et il y a là de quoi surprendre, étourdir, stupéfier,
non-seulement ceux qui t'écoutent, mais quiconque un jour l'apprendra.
Lève, ô misérable et endurci animal, lève tes yeux de mulet ombrageux
sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte à
goutte des sillons et des sentiers à travers les campagnes fleuries de
mes belles joues. N'es-tu pas ému, monstre sournois et malintentionné,
en voyant une princesse de mon âge se flétrir et se consumer sous
l'écorce d'une grossière paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à
présent, grâce à la faveur particulière du seigneur Merlin, qui a pensé
que les pleurs d'une belle affligée seraient plus capables de
t'attendrir. Résouds-toi donc, brute indomptée, à frapper tes chairs
épaisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui
te fait ne songer qu'à te farcir la panse; et remets dans son premier
état la délicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractère,
l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable
d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez à
plaindre pour exciter ta pitié, aie au moins compassion de ce pauvre
chevalier qui est à tes côtés, de ce bon maître qui t'aime si
tendrement, et dont l'âme, je le vois, est à deux doigts de ses lèvres
et n'attend plus que ta réponse, ou compatissante ou impitoyable, pour
lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier.
En entendant ces mots, don Quichotte se tâta le gosier. Parbleu, dit-il
en se tournant vers le duc, Dulcinée dit vrai; voici que j'ai l'âme
arrêtée là, comme une noix d'arbalète.
Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse?
Madame, ce que j'ai dit, je le répète, répondit Sancho; quant aux coups
de fouet, _abernuncio_.
C'est _abrenuncio_ qu'il faut dire, observa le duc.
Pour l'amour de Dieu, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grandeur
me laisse parler à ma guise; est-ce que je suis en état de m'amuser à
ces subtilités? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de
moins quand il s'agit de quatre à cinq mille coups de fouet!
Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois
mille trois cents.
Voilà le compte bien diminué! dit Sancho; qui trouve le marché bon n'a
qu'à le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir où notre maîtresse
Dulcinée du Toboso a trouvé cette manière de prier les gens! Comment,
venir du même coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour
l'amour d'elle et m'appeler coeur de poule, bête farouche, tigre
abominable, avec une kyrielle d'injures à faire fuir le diable. Est-ce
que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque
chose à la désenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille
de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins
(bien que je n'en mette pas) peut-être me laisserais-je faire: mais
pour m'attendrir elle me débite un boisseau d'injures et l'on dirait
qu'elle va me dévisager. Ne sait-elle point qu'un mulet chargé d'or n'en
gravit que mieux la montagne, que les présents ramollissent les pierres,
et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout:
voilà qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et maître me menace de
m'attacher à un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur
Merlin. On devrait bien considérer que ce n'est pas un simple écuyer
qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il
regarder à qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me
semble, de choisir un autre temps; on me voit navré de la déchirure de
mon habit vert, et l'on vient me demander de me déchirer moi-même,
quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique!
En vérité, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de façons: mais
je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple
qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment
que je donne à mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne
fût touché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des
conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous
fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur.
Monseigneur, répondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux
jours pour y penser?
Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-là doit être conclue à
l'heure même, sinon Dulcinée retourne à la caverne de Montesinos,
changée en paysanne; ou bien, dans l'état où elle est, elle sera
conduite aux champs Élyséens, pour y attendre que le nombre des coups de
fouet soit complet.
Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez
mangé le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et
aimer à cause de sa loyauté et de ses grands exploits de chevalerie:
consentez à ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le
poltron, et un noble coeur ne trouve rien de difficile.
Au lieu de répondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin:
Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a
ordonné à mon maître d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir
lui parler du désenchantement de madame Dulcinée: cependant, nous
n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble.
Ami Sancho, répondit Merlin, ce diable est un étourdi et un grandissime
vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre maître, et non Montesinos,
lequel n'a pas quitté sa caverne, où longtemps encore il attendra la fin
de son enchantement. Si Montesinos est votre débiteur, ou si vous avez
quelque affaire à traiter avec lui, je l'amènerai où il vous plaira;
pour l'heure, résignez-vous à cette petite pénitence que nous vous avons
ordonnée, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'âme et
pour le corps: pour l'âme, parce que vous ferez une bonne action; pour
le corps parce qu'étant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal
de vous tirer un peu de sang.
Par ma foi, celui-là est bon, répliqua Sancho: il n'y a pas déjà assez
de médecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mêlent!
Mais enfin, puisque tout le monde ici, excepté moi, le trouve utile, je
consens à m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet, à la
condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe
ni le temps ni le jour; de mon côté, je tâcherai de terminer cette
affaire le plus tôt possible, afin que le monde puisse jouir de la
beauté de madame Dulcinée, beauté, à ce qu'il paraîtrait, beaucoup plus
grande que je n'avais pensé. J'y mets encore une condition, c'est que je
ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups
ne font que chasser les mouches, ils compteront de même; de plus, si je
venais à me tromper sur la quantité, le seigneur Merlin, qui sait tout,
aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donné trop ou
trop peu.
Du trop il ne faut pas s'inquiéter, répondit Merlin, car sitôt que le
nombre sera complet, soudain madame Dulcinée se trouvera désenchantée,
et elle viendra remercier le bon Sancho et lui témoigner sa
reconnaissance par des présents considérables; n'ayez donc aucun souci
du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me
préserve de tromper personne, ne fût-ce que d'un cheveu de la tête.
Allons, dit Sancho, je consens à mon supplice, c'est-à-dire j'accepte la
pénitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend.
Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles, que la musique
recommença avec accompagnement de deux ou trois décharges d'artillerie,
et don Quichotte alla se jeter au cou de son écuyer, qu'il baisa cent
fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les
chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils éprouvaient de le voir se
rendre à la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcinée
salua Leurs Excellences et fit une profonde révérence à son futur
libérateur.
Cependant l'aube riante et vermeille commençait à poindre: la terre
joyeuse, le ciel serein, la lumière pure, tout annonçait le jour qui
déjà posant le pied sur le pan de la robe de la fraîche Aurore
promettait d'être magnifique. Le duc et la duchesse, très-satisfaits de
leur chasse, et surtout d'avoir si bien réussi dans leur projet,
retournèrent au château, décidés à continuer ces plaisanteries qui les
divertissaient de plus en plus.