Mes bons amis, continua Sancho, prenez patience (page 423).]

Pendant ce temps, les pêcheurs étaient accourus; voyant leur barque

brisée, ils se jetèrent sur Sancho, demandant à don Quichotte de leur

payer le dommage.

Très-volontiers, reprit notre héros avec son sang-froid habituel, mais à

une condition, c'est que sur-le-champ vous allez mettre en liberté ceux

que vous retenez par violence dans ce château.

De quel château et de quels prisonniers parles-tu, tête à l'envers?

repartit un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener ceux qui viennent

moudre le blé à ce moulin?

C'est folie, dit à part soi don Quichotte, c'est parler dans le désert

que vouloir faire entendre raison à semblable canaille. Il faut qu'il se

soit ici rencontré deux enchanteurs, dont l'un détruit ce que l'autre

fait; car l'un m'envoie la barque, et l'autre la renverse. Que Dieu y

porte remède, s'il lui plaît! Au reste, voilà le train du monde, on n'y

rencontre qu'artifice et contrariété de toutes parts. Se tournant

ensuite vers le moulin: Qui que vous soyez, amis, qui gémissez enfermés

dans cette prison, pardonnez-moi si, pour mon malheur et pour le vôtre,

je ne puis briser vos fers; c'est sans doute à un autre chevalier qu'est

réservée cette aventure. Il finit par entrer en arrangement avec les

pêcheurs, à qui Sancho compta cinquante réaux en poussant de profonds

soupirs. Encore une seconde traversée comme celle-ci, disait-il, et tout

notre avoir sera bientôt au fond de l'eau.

Meuniers et pêcheurs considéraient, pleins de surprise, ces deux hommes,

et, les tenant pour fous, ils se retirèrent, les premiers dans leur

moulin, les seconds dans leurs cabanes. Don Quichotte et Sancho

retournèrent à leurs bêtes, et bêtes ils restèrent comme devant. Ainsi

finit l'aventure de la barque enchantée.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 172 / 301 题