Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un
royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste
que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense
qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants
de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec
ceux qui les appellent _Cazalleros_[101], _Auberginois_, _Baleinaux_, et
si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à
tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent
toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non,
que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre
circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les
hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre
circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi
catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel
et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille
et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre
juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait
placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir
aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui
ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de
raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne
peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous
professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et
d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît
quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui
sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon
l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a
menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur,
que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous
prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont
obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs
ressentiments et à déposer leurs armes.
[101] On appelait _Cazalleros_ les habitants de Valladolid, par
allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore
l'origine des autres surnoms.
Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là
n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble
comme un oeuf ressemble à un autre oeuf.
Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que
toute l'assistance l'écoutait favorablement, il allait continuer sa
harangue, quand, voyant que son maître s'arrêtait, Sancho se jeta à la
traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche,
naguère appelé le chevalier de la Triste-Figure, et à présent le
chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui
connaît son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y
va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour
la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc,
seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne à moi si l'on
n'est pas content. Il est évident qu'on a tort de se mettre en colère
pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien,
lorsque j'étais petit garçon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie,
sans que personne y trouvât à redire; et sans vanité, c'était avec tant
de naturel et de grâce, que tous les ânes du pays se mettaient à braire
quand ils m'entendaient: je n'en étais pourtant pas moins fils de mon
père, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de
quelques-uns des plus huppés du village, mais je m'en souciais comme
d'un maravédis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, écoutez
seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de
nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus.
Aussitôt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit à braire si
puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait
recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le
faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en
déchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'étendit à terre tout de
son long.
Le voyant ainsi maltraité, don Quichotte courut la lance basse contre
l'agresseur; mais tant de gens s'y opposèrent, qu'il lui fut impossible
de venger son écuyer. Loin de là, lui-même se vit assailli d'une telle
grêle de pierres, tellement menacé de toutes parts avec l'arbalète
tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'échappa au grand
galop de Rossinante, se recommandant à Dieu, et s'imaginant déjà être
percé de mille balles. Mais ces gens se contentèrent de le voir fuir
sans tirer un seul coup. Quand à Sancho, ils le replacèrent sur son âne,
et lui permirent de rejoindre son maître; ce que le grison fit de
lui-même, accoutumé qu'il était à suivre Rossinante et n'en pouvant
demeurer un seul moment séparé.
Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la tête, et voyant
que Sancho n'était pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village
persiflé, ils restèrent là jusqu'à la nuit; puis ils s'en retournèrent
chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois
même, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent
pas manqué d'élever sur le terrain un trophée pour servir de monument à
leur valeur.