Mes chers amis, je suis chevalier errant (page 416).]

Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un

royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste

que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense

qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants

de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec

ceux qui les appellent _Cazalleros_[101], _Auberginois_, _Baleinaux_, et

si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à

tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent

toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non,

que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre

circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les

hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre

circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi

catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel

et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille

et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre

juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait

placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir

aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui

ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de

raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne

peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous

professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et

d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît

quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui

sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon

l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a

menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur,

que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous

prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont

obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs

ressentiments et à déposer leurs armes.

[101] On appelait _Cazalleros_ les habitants de Valladolid, par

allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore

l'origine des autres surnoms.

Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là

n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble

comme un oeuf ressemble à un autre oeuf.

Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que

toute l'assistance l'écoutait favorablement, il allait continuer sa

harangue, quand, voyant que son maître s'arrêtait, Sancho se jeta à la

traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche,

naguère appelé le chevalier de la Triste-Figure, et à présent le

chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui

connaît son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y

va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour

la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc,

seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne à moi si l'on

n'est pas content. Il est évident qu'on a tort de se mettre en colère

pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien,

lorsque j'étais petit garçon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie,

sans que personne y trouvât à redire; et sans vanité, c'était avec tant

de naturel et de grâce, que tous les ânes du pays se mettaient à braire

quand ils m'entendaient: je n'en étais pourtant pas moins fils de mon

père, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de

quelques-uns des plus huppés du village, mais je m'en souciais comme

d'un maravédis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, écoutez

seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de

nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus.

Aussitôt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit à braire si

puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait

recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le

faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en

déchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'étendit à terre tout de

son long.

Le voyant ainsi maltraité, don Quichotte courut la lance basse contre

l'agresseur; mais tant de gens s'y opposèrent, qu'il lui fut impossible

de venger son écuyer. Loin de là, lui-même se vit assailli d'une telle

grêle de pierres, tellement menacé de toutes parts avec l'arbalète

tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'échappa au grand

galop de Rossinante, se recommandant à Dieu, et s'imaginant déjà être

percé de mille balles. Mais ces gens se contentèrent de le voir fuir

sans tirer un seul coup. Quand à Sancho, ils le replacèrent sur son âne,

et lui permirent de rejoindre son maître; ce que le grison fit de

lui-même, accoutumé qu'il était à suivre Rossinante et n'en pouvant

demeurer un seul moment séparé.

Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la tête, et voyant

que Sancho n'était pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village

persiflé, ils restèrent là jusqu'à la nuit; puis ils s'en retournèrent

chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois

même, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent

pas manqué d'élever sur le terrain un trophée pour servir de monument à

leur valeur.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 168 / 301 题