AUTRE SONNET

Je sens venir la mort, elle est inévitable!

La douleur qui me presse achève son effort;

Et moi-même après tout, j'aime bien mieux mon sort

Que de cesser d'aimer ce que je trouve aimable.

A quoi bon essayer un remède haïssable,

Qui pour ma guérison ne peut être assez fort?

Mais, bravant les rigueurs, les mépris et la mort,

Faisons voir à Chloris un amant véritable.

Ah! qu'on est imprudent de courir au hasard,

Sans connaître de port, sans pilote et sans art,

Une mer inconnue, et sujette à l'orage!

Mais pourquoi murmurer? s'il faut mourir un jour,

Il est beau de mourir par les mains de l'Amour;

Et mourir pour Chloris est un heureux naufrage[51].

[51] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de

Saint-Martin.

Anselme trouva ce sonnet non moins bon que le premier, et ne le loua pas

moins. Ainsi continuant à se tromper lui-même, il ajoutait chaque jour à

son malheur; car plus Lothaire le déshonorait, plus il vantait sa loyale

amitié, et plus Camille devenait coupable, plus, dans l'opinion de son

époux, elle atteignait le faîte de la vertu et de la bonne renommée.

Un jour cependant que Camille se trouvait seule avec sa camériste: Que

je m'en veux, lui dit-elle, de m'être si tôt laissé persuader! Je crains

bien que Lothaire un jour ne vienne à me mépriser, quand il se

souviendra de ma faiblesse et du peu que lui a coûté ma possession.

Rassurez-vous, madame, répondit Léonelle; ce n'est pas ainsi que se

mesurent les affections, et pour être accordées promptement, les faveurs

ne perdent point de leur prix; loin de là: n'a-t-on pas coutume de dire

que donner vite c'est donner deux fois? Oui, repartit Camille, mais on

dit aussi que ce qui coûte peu s'estime de même. Cela ne vous regarde

pas, madame, reprit la rusée Léonelle, et vous ne vous êtes pas rendue

si promptement que vous n'ayez pu voir toute l'âme de Lothaire dans ses

yeux, dans ses serments, et reconnaître combien ses qualités le rendent

digne d'être aimé. Pourquoi donc vous mettre dans l'esprit toutes ces

chimères? Vivez plutôt contente et satisfaite de ce qu'étant tombée dans

l'amoureuse chaîne, celui qui l'a serrée mérite votre estime. Au reste,

ajouta-t-elle, j'ai remarqué une chose, car je suis de chair aussi et

j'ai du sang jeune dans les veines, c'est que l'amour ne se gouverne

pas comme on le veut, au contraire, c'est lui qui nous mène à sa

fantaisie.

Camille sourit des propos de sa suivante, ne doutant pas, d'après ces

dernières paroles, qu'elle ne fût plus savante en amour qu'elle ne le

paraissait. Cette fille lui en fournit bientôt la preuve en avouant

franchement qu'un jeune gentilhomme de la ville la courtisait.

Extrêmement troublée d'une confidence si inattendue, Camille voulut

savoir s'il y avait entre eux autre chose que des promesses; mais

Léonelle lui déclara effrontément que les choses ne pouvaient aller plus

loin. Dans l'embarras où se trouvait l'épouse d'Anselme, elle conjura sa

suivante de ne rien dire à son amant de ce qu'elle savait, et d'avoir

soin d'agir de façon que ni Anselme ni Lothaire ne pussent en avoir

connaissance. Léonelle le promit; mais sa conduite fit bientôt voir

combien Camille avait eu raison de la craindre. En effet, assurée du

silence de sa maîtresse, cette fille fut bientôt assez hardie pour faire

venir son amant dans la maison, et jusque sous les yeux de Camille, qui,

désormais réduite à tout souffrir, était contrainte de servir sa

passion, et souvent l'aidait à cacher ce jeune homme.

Toutes ces précautions n'empêchèrent pas qu'un matin à la pointe du

jour, Lothaire n'aperçût sortir l'amant de Léonelle. Il en fut d'abord

si étonné qu'il le prit pour un fantôme; mais en le voyant s'éloigner à

grand pas, le visage dans son manteau, il comprit que c'était un homme

qui ne voulait pas être reconnu. Aussitôt, sans que Léonelle vînt à se

présenter à sa pensée, il s'imagina que ce devait être un rival aussi

bien traité que lui-même. Transporté de fureur, il court chez Anselme:

Apprends, lui dit-il en entrant, apprends que depuis longtemps déjà je

me fais violence pour ne pas te découvrir un secret qu'il faut enfin que

tu saches; mais mon amitié pour toi l'emporte, et je ne puis dissimuler

davantage: Camille s'est enfin rendue, Anselme, et est prête à faire ce

qu'il me plaira. Si j'ai tardé à t'en avertir, c'est parce que je

n'étais pas certain si ce que je prenais chez ta femme pour un caprice

n'était point au contraire une ruse pour m'éprouver. Je m'attendais

chaque jour que tu viendrais me dire qu'elle t'a tout révélé; comme elle

n'en a rien fait, je ne doute plus qu'elle n'ait envie de me tenir

parole et de me procurer la liberté de l'entretenir seule la première

fois que tu iras à la campagne. Ce secret que je te confie ne doit pas

te causer d'emportement; car, après tout, Camille ne t'a point encore

offensé, et elle peut revenir d'une faiblesse que tu crois si naturelle

aux femmes. Jusqu'ici tu t'es bien trouvé de mes conseils, écoute celui

que je vais te donner. Feins de t'absenter pour quelques jours, et

trouve moyen de te cacher dans la chambre de Camille; si son intention

est coupable, comme je le crains, alors tu pourras venger sûrement et

sans bruit ton honneur outragé.

Qui pourrait exprimer ce que devint le pauvre Anselme à une confidence

si imprévue? Il demeura immobile, les yeux baissés vers la terre, comme

un homme privé de sentiment. A la fin, regardant tristement Lothaire:

Vous avez fait, reprit-il, ce que j'attendais de votre amitié; dites

maintenant comment il faut que j'agisse, je m'abandonne entièrement à

vos conseils. Lothaire, ne sachant que lui répondre, l'embrassa et

sortit brusquement. Mais à peine l'eut-il quitté, qu'il commença à se

repentir d'avoir compromis si inconsidérément Camille, dont il eût pu

tirer vengeance avec moins de honte et de péril pour elle. Mais ne

pouvant plus revenir sur sa démarche, il résolut au moins de l'en

avertir; et comme il pouvait lui parler à toute heure, il voulut le

faire à l'instant même.

Anselme était déjà sorti de chez lui quand Lothaire y entra. Ah! mon

cher Lothaire, lui dit Camille en le voyant, j'ai au fond du coeur une

chose qui me cause bien du tourment, et dont les suites me font

trembler! Ma suivante, Léonelle, a un amant, et son effronterie en est

venue à ce point de l'introduire toutes les nuits dans sa chambre, où

il reste jusqu'au jour. Jugez à quoi elle m'expose, et ce qu'on pourra

penser en voyant sortir de ma maison un homme à pareille heure? Mais ce

qui m'afflige le plus, c'est d'être forcée de dissimuler, parce qu'en

voulant châtier cette fille de son impudence, je puis provoquer un éclat

qui me serait funeste. Cependant, je suis perdue si cela ne change pas:

songez, songez à y mettre ordre, je vous en conjure.

Aux premières paroles de Camille, Lothaire crut que c'était un artifice

de sa part; mais en la voyant toute en larmes, il ne douta plus qu'elle

ne dît vrai, ce qui accrut son repentir et sa confusion. Il lui apprit

que ce n'était pas là le plus grand de leurs malheurs; et, lui demandant

cent fois pardon de ses soupçons, il avoua ce que les transports d'une

flamme jalouse l'avaient poussé à dire à Anselme, ajoutant qu'il l'avait

fait résoudre à se cacher pour voir par ses propres yeux de quelle

loyauté était payée sa tendresse.

Épouvantée de cet aveu de Lothaire, Camille lui reprocha d'abord avec

emportement, puis avec douceur, sa mauvaise pensée et la résolution qui

l'avait suivie; mais comme la femme a l'esprit plus prompt que l'homme

pour le bien de même que pour le mal, esprit qui lui échappe quand elle

veut réfléchir mûrement, elle trouva sur-le-champ le moyen de réparer

l'imprudence de son amant. Elle lui dit de faire en sorte qu'Anselme se

cachât le lendemain à l'endroit convenu, parce que, d'après le plan qui

lui venait à l'esprit, elle espérait tirer de cette épreuve une facilité

nouvelle pour se voir tous deux encore plus librement. Lothaire eut beau

la presser, elle refusa de s'expliquer davantage. Ne manquez pas, lui

dit-elle, de venir dès que je vous ferai appeler, et répondez comme si

vous ne saviez pas être écouté d'Anselme. Là-dessus, Lothaire s'éloigna.

Le lendemain, Anselme monta à cheval, sous prétexte d'aller à la

campagne, chez un de ses amis: mais revenant aussitôt sur ses pas, il

alla se cacher dans le cabinet attenant à la chambre de sa femme, où il

put s'embusquer tout à son aise sans être troublé par Camille ni par

Léonelle, qui lui en donnèrent le loisir. Après l'avoir laissé quelque

temps livré aux angoisses que doit éprouver un homme qui va s'assurer

par ses propres yeux de la perte de son honneur, la maîtresse et sa

suivante entrèrent dans la chambre.

A peine Camille y eut-elle mis le pied: Hélas! chère amie, dit-elle à sa

suivante en poussant un grand soupir et en brandissant une épée,

peut-être ferai-je mieux de me percer le coeur à l'instant même, que

d'exécuter la résolution que j'ai formée; mais d'abord je veux savoir

quelle imprudence de ma part a pu inspirer à Lothaire l'audace de

m'avouer un aussi coupable désir que celui qu'il n'a pas eu honte de me

témoigner, au mépris de mon honneur et de son amitié pour Anselme. Ouvre

cette fenêtre et donne-lui le signal; car sans doute il attend dans la

rue, espérant bientôt satisfaire sa perverse intention; mais il s'abuse

le traître, et je lui ferai voir combien la mienne est cruelle autant

qu'honorable. Hé! madame, à quoi bon cette épée? reprit la rusée

Léonelle. Ne voyez-vous pas qu'en vous tuant, ou en tuant Lothaire, cela

tournera toujours contre vous-même? Allez! il vaut mieux dissimuler

l'outrage que vous a fait ce méchant homme, et ne point le laisser

entrer maintenant que nous sommes seules: car, aveuglé par sa passion,

il serait capable, avant que vous ayez pu vous venger, de se porter à

quelque violence plus déplorable encore que s'il vous ôtait la vie. Et

puis, quand vous l'aurez tué, car je ne doute pas que ce ne soit votre

dessein, qu'en ferez-vous? Qu'Anselme en fasse ce qu'il voudra, répondit

Camille; pour moi, il me semble que chaque minute de retard me rend plus

coupable, et que je suis d'autant moins fidèle à mon mari que je diffère

plus longtemps à venger son honneur et le mien.

Tout cela, Anselme l'entendait caché derrière une tapisserie, et à

chaque parole de Camille il formait autant de différentes pensées. En la

voyant si résolue à tuer Lothaire, il fut sur le point de se découvrir

pour sauver son ami; mais curieux de voir jusqu'où pouvait aller la

détermination de sa femme, il résolut de ne paraître qu'en temps

opportun. En ce moment, Camille parut atteinte d'une forte pâmoison;

aussitôt Léonelle de se lamenter amèrement: Malheureuse! s'écria-t-elle

en portant sa maîtresse sur un lit qui se trouvait là, suis-je donc

destinée à voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet

exemple de vertu! avec bien d'autres exclamations qui auraient donné à

penser qu'elle était la plus affligée des servantes, et sa maîtresse une

autre Pénélope. Mais bientôt Camille, feignant de reprendre ses sens:

Pourquoi n'appelles-tu pas le traître? dit-elle à sa suivante; cours,

vole, hâte-toi, de peur que le feu de la colère qui m'embrase ne vienne

à s'éteindre, et que mon ressentiment ne se dissipe en vaines paroles!

J'y cours, répondit Léonelle; mais avant tout, madame, donnez-moi cette

épée. Ne crains rien, reprit Camille; oui, je veux mourir, et je

mourrai, mais seulement après que le sang de Lothaire m'aura fait raison

de son outrage.

La suivante semblait ne pouvoir se résoudre à quitter sa maîtresse, et

elle ne sortit qu'après se l'être fait répéter plusieurs fois. Quand

Camille se vit seule, elle commença à marcher à grand pas, puis à

diverses reprises elle se jeta sur son lit avec les signes d'une

violente agitation. Il n'y a plus à balancer, disait-elle; il faut qu'il

périsse, il me coûte trop de larmes; il le payera de sa vie, et il ne se

vantera pas d'avoir impunément tenté la vertu de Camille. En parlant

ainsi, elle parcourait l'appartement l'épée à la main, les yeux pleins

de fureur, et laissant échapper des paroles empreintes d'un tel

désespoir, que de femme délicate, elle semblait changée en bravache

désespéré. Anselme était dans un ravissement inexprimable; aussi

craignant pour son ami la fureur de sa femme, ou quelque funeste

résolution de celle-ci contre elle-même, il allait se montrer, quand

Léonelle revint tenant Lothaire par la main.

[Illustration: Ouvre cette fenêtre et donne-lui le signal (p. 188).]

Aussitôt que Camille l'aperçut, elle traça par terre une longue raie

avec l'épée qu'elle tenait à la main: Arrête, lui dit-elle; ne va pas

plus avant, car si tu oses dépasser cette limite, sous tes yeux je me

perce le coeur avec cette épée. Connais-tu Anselme, et me connais-tu,

Lothaire? réponds sans détour. Celui-ci, qui avait soupçonné le dessein

de sa maîtresse, n'éprouva aucune surprise, et accommodant sa réponse à

son intention, répondit: Je ne croyais pas, madame, que vous me fissiez

appeler pour me parler de la sorte; j'avais meilleure opinion de mon

bonheur; et puisque vous n'étiez pas disposée à tenir la parole que vous

m'avez donnée, au moins vous auriez dû m'en avertir, sans me tendre un

piége qui fait tort à votre foi et à la grandeur de mon affection.

Maintenant, s'il faut vous répondre, oui, je connais Anselme, et tous

deux nous nous connaissons dès l'enfance; et si j'ai laissé paraître

des sentiments qui semblent trahir notre amitié, il faut s'en prendre à

l'amour et à vous, belle Camille, dont les charmes ont détruit mon

repos.

Si c'est là ce que tu confesses, perfide et lâche ami, reprit Camille,

de quel front oses-tu te présenter devant moi, après une déclaration qui

ne m'offense pas moins que lui? Que pensais-tu donc, quand tu vins me

déclarer ta passion? T'avait-on dit qu'il fût si aisé de me toucher?

Mais je crois deviner à présent ce qui peut t'avoir enhardi: j'aurai

sans doute manqué de réserve, j'aurai négligé quelque bienséance, ou

souffert des familiarités que tu auras mal interprétées. Ai-je rien fait

cependant qui pût flatter ton espérance? m'as-tu trouvée sensible aux

présents, et m'as-tu jamais parlé de tes désirs sans que je les aie

rejetés avec mépris! Hélas! mon seul tort est de ne t'avoir pas repoussé

assez sévèrement; c'est mon indulgence qui t'a encouragé; aussi quand je

n'aurai d'autres reproches à me faire que la sotte prudence qui m'a

empêchée d'en instruire Anselme, afin de ne pas rompre votre amitié et

dans l'espoir que tu éprouverais du repentir, je suis assez coupable, et

je veux m'en punir; mais avant il faut que je t'arrache la vie, et que

je satisfasse ma vengeance.

A ces mots, Camille se précipita sur Lothaire, feignant si bien de

vouloir le percer, que celui-ci ne savait plus qu'en penser, tant il lui

fallut employer de force et d'adresse pour se garantir. Elle jouait le

désespoir avec des couleurs si vraies, qu'il était impossible de ne pas

y être trompé. Enfin voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou

plutôt feignant de ne pouvoir accomplir sa menace: Eh bien! tu vivras,

s'écria-t-elle, puisque je n'ai pas assez de force pour te donner la

mort; mais du moins tu ne m'empêcheras pas de me punir moi-même; et

s'arrachant des bras de son amant qui s'efforçait de la contenir, elle

se frappa de l'épée au-dessus du sein gauche, près de l'épaule, puis se

laissa tomber comme évanouie.

Lothaire et Léonelle, frappés de surprise, accoururent pour la relever;

mais en voyant une si légère blessure, ils se regardèrent tous deux,

étonnés des merveilleux artifices de cette femme. Lothaire simula un

profond chagrin, et se donna mille malédictions, ne les épargnant pas

non plus à l'auteur de la catastrophe, qu'il savait aposté près de là.

Léonelle prit sa maîtresse entre ses bras, et, l'ayant déposée sur le

lit, pria Lothaire d'aller chercher en secret quelqu'un pour la panser,

lui demandant conseil sur ce qu'il fallait dire à Anselme s'il revenait

avant qu'elle fût guérie. Faites ce que vous voudrez, répondit Lothaire;

je suis si peu en état de donner des conseils, que je ne sais moi-même

quel parti prendre. Arrêtez au moins le sang qui s'échappe de sa

blessure; quant à moi, je vais chercher un lieu écarté afin d'y vivre

loin de tous les regards; et il sortit en donnant les marques du plus

violent désespoir.

Léonelle étancha sans peine la blessure de Camille, blessure si légère

qu'il n'en avait coulé que le sang nécessaire pour appuyer sa feinte; et

tout en pansant sa maîtresse, elle tenait de tels discours, que le

malheureux époux ne doutait point que sa femme ne fût une seconde

Porcie, une nouvelle Lucrèce. Pendant ce temps, Camille maudissait

l'impuissance qui avait trahi son bras, et paraissait inconsolable de

survivre, tout en demandant à Léonelle si elle lui conseillait de

révéler à Anselme ce qui venait de se passer. N'en faites rien, madame,

répondait celle-ci: il ne manquerait pas de se porter à des violences

contre Lothaire; une honnête femme ne doit jamais compromettre un mari

qu'elle aime. Je suivrai ton conseil, répondit Camille; mais, pourtant,

il faut bien trouver quelque chose à lui dire quand il verra ma

blessure. Madame, repartit Léonelle, je ne saurais mentir, même en

plaisantant. Ni moi non plus, y allât-il de la vie, reprit Camille; je

ne vois donc rien de mieux que d'avouer ce qui en est. Quittez ce souci,

dit Léonelle; j'y songerai, et peut-être alors votre blessure sera si

bien fermée qu'il n'y paraîtra plus. Tâchez de vous remettre de cette

cruelle émotion, vous en serez plus tôt guérie. Si votre époux arrive

auparavant, vous ne mentirez point en lui disant qu'étant indisposée,

vous avez besoin de repos.

Pendant que ces deux hypocrites se jouaient ainsi de la crédulité

d'Anselme, qui n'avait pas perdu une seule de leurs paroles, le

malheureux époux s'applaudissait dans son coeur, et attendait avec

impatience le moment d'aller remercier ce fidèle ami. Camille et

Léonelle, qui n'étaient pas au bout de leurs ruses, lui en laissèrent la

liberté. Sans perdre de temps, il alla trouver Lothaire, qui s'attendait

à cette visite. En entrant, il se jeta à son cou, lui fit tant de

remercîments, et dit tant de choses à la louange de sa femme, dont il ne

parlait qu'avec transport, que Lothaire tout confus et la conscience

bourrelée, ne savait que répondre et n'avait pas le courage de lui

témoigner la moindre joie. Anselme s'aperçut bien de la tristesse de son

ami; mais, l'attribuant à la blessure de Camille, dont il se disait seul

la cause, il se mit à le consoler, l'assurant que c'était peu de chose

puisqu'elle était convenue de n'en pas parler. Il ajouta que loin de

s'affliger, il devait plutôt se réjouir avec lui, puisque grâce à son

entremise et à son adresse, il se voyait parvenu à la plus haute

félicité dont il eût pu concevoir le désir; que, désormais il n'y avait

qu'à composer des vers à la louange de Camille, pour éterniser son nom

dans les siècles à venir. Lothaire répondit qu'il trouvait cela juste,

et s'offrit de l'aider pour sa part à élever ce glorieux monument.

Anselme resta donc le mari le mieux trompé qu'on pût rencontrer dans le

monde; conduisant chaque jour par la main, dans sa maison, l'homme qu'il

croyait l'instrument de sa gloire, et qui l'était de son déshonneur, il

reprochait à sa femme de le recevoir avec un visage courroucé, tandis

qu'au contraire, elle l'accueillait avec une âme riante et gracieuse.

Cette tromperie dura encore quelque temps, jusqu'à ce que la fortune,

reprenant son rôle, la fit éclater aux yeux de tout le monde, et que la

fatale curiosité d'Anselme, après lui avoir coûté l'honneur, lui coûta

la vie.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 75 / 301 题