CHAPITRE XXIX

QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX

CHEVALIER DE LA RUDE PÉNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT

Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez

maintenant si ma douleur est légitime, et si une infortunée dont les

maux sont sans remède est en état de recevoir des consolations. La seule

chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est

de m'apprendre où je pourrai passer le reste de ma vie à l'abri de la

recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien

retiré de leur affection, et qu'ils ne me reçoivent pas avec l'amitié

qu'ils m'ont toujours témoignée; mais quand je pense qu'ils ne doivent

croire à mon innocence que sur ma parole, je ne puis me résoudre à

affronter leur présence.

Dorothée se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux

baissés et humides, montrèrent clairement son inquiétude et tous les

sentiments qui agitaient son coeur.

Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille étaient

charmés de son esprit et de sa grâce; et ils éprouvaient d'autant plus

de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants

qu'immérités. Le curé voulait lui donner des consolations et des avis,

mais Cardenio le prévint.

--Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la fille unique du riche

Clenardo?

Dorothée ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son père, en

voyant la chétive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment

était vêtu Cardenio). Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom

de mon père? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nommé une seule fois

dans le cours du récit que je viens de faire.

Je suis, répondit Cardenio, cet infortuné qui reçut la foi de Luscinde,

celui qu'elle a dit être son époux, et que la trahison de don Fernand a

réduit au triste état que vous voyez, abandonné à la douleur, privé de

toute consolation, et, pour comble de maux, n'ayant l'usage de sa raison

que pendant les courts intervalles qu'il plaît au ciel de lui laisser.

C'est moi qui fut le triste témoin du mariage de don Fernand, et qui

déjà, plein de trouble et de terreur, finis par m'abandonner au

désespoir quand je crus que Luscinde avait prononcé le oui fatal. Sans

attendre la fin de son évanouissement, éperdu, hors de moi, je quittai

sa maison après avoir donné à un de mes gens une lettre avec ordre de la

remettre à Luscinde, et je suis venu dans ces déserts vouer à la douleur

une vie dont tous les moments étaient pour moi autant de supplices. Mais

Dieu n'a pas voulu me l'ôter, me réservant sans doute pour le bonheur

que j'ai de vous rencontrer ici. Consolez-vous belle Dorothée, le ciel

est de notre côté; ayez confiance dans sa bonté et sa protection, et

après ce qu'il a fait en votre faveur, ce serait l'offenser que de ne pas

espérer un meilleur sort. Il vous rendra don Fernand, qui ne peut être à

Luscinde; et il me rendra Luscinde, qui ne peut être qu'à moi. Quand mes

intérêts ne seraient pas d'accord avec les vôtres, ma sympathie pour

vos malheurs est telle qu'il n'est rien que je ne fasse pour y mettre un

terme; je jure de ne prendre aucun repos que don Fernand ne vous ait

rendu justice, et même de l'y forcer au péril de ma vie, si la raison et

la générosité ne l'y peuvent amener.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

Le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas dans cette circonstance

(p. 151).]

Dorothée était si émue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et

le regardant déjà comme son protecteur, elle allait se jeter à ses

pieds, mais il l'en empêcha. Le curé, prenant la parole pour tous deux,

loua Cardenio de sa généreuse résolution, et consola si bien Dorothée

qu'il la fit consentir à venir se remettre un peu de tant de fatigues

dans sa maison, où ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver

don Fernand. Le barbier, qui jusque-là avait écouté en silence, s'offrit

avec empressement à faire tout ce qui dépendrait de lui; il leur apprit

ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le curé, dans ces

montagnes, et l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient

l'écuyer, lequel n'avait guère moins besoin de traitement que son

maître. Cardenio se ressouvint alors du démêlé qu'il avait eu avec

notre héros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en

put dire le sujet.

En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de

Sancho, qui, ne les trouvant point à l'endroit où ils les avait laissés,

les appelait à tue-tête. Tous allèrent au-devant de lui, et comme le

curé lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte,

Sancho répondit comment il l'avait trouvé en chemise, pâle, jaune,

mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. Je lui

ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce désert

pour se rendre au Toboso, où elle l'attend avec impatience; mais il m'a

répondu qu'il est résolu à ne point paraître devant sa beauté, jusqu'à

ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vérité,

seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon maître court grand risque de

ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engagé, ni même archevêque,

ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc

promptement ce qu'il y aurait à faire pour le tirer de là.

Rassurez-vous, Sancho, dit le curé, nous l'en tirerons malgré lui; et se

tournant vers Cardenio et Dorothée, il leur raconta ce qu'ils avaient

imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou tout au moins pour

l'obliger de retourner dans sa maison.

Dorothée, à qui ses nouvelles espérances rendaient déjà un peu de

gaieté, s'offrit à remplir le rôle de la damoiselle affligée, disant

qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait

justement emporté un costume de grande dame; qu'au reste il n'était pas

besoin de l'instruire pour représenter ce personnage, parce qu'ayant lu

beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait

de quelle manière les damoiselles infortunées imploraient la protection

des chevaliers errants.

A la bonne heure, madame, dit le curé; il ne s'agit plus que de se

mettre à l'oeuvre.

Dorothée ouvrit son paquet et en tira une jupe de très-belle étoffe et

un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres

ajustements; quand elle s'en fut parée, elle leur parut à tous si belle,

qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand

d'avoir dédaigné une si charmante personne. Mais celui qui trouvait

Dorothée le plus à son goût, c'était Sancho Panza; il n'avait pas assez

d'yeux pour la regarder, et il était devant elle comme en extase.

Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle

chercher au milieu de ces montagnes?

Cette belle dame, ami Sancho, répondit le curé, c'est tout simplement

l'héritière en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient

prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite un géant

déloyal; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux

don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long

voyage pour venir le chercher.

Par ma foi! s'écria Sancho transporté, voilà une heureuse quête et une

heureuse trouvaille, surtout si mon maître est assez chanceux pour

venger cette injure et assommer ce damné géant que vient de dire Votre

Grâce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre; à moins pourtant

que ce soit un fantôme, car sur ces gens-là mon maître est sans pouvoir.

Seigneur licencié, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grâce à

vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se

faire archevêque, car c'est là toute ma crainte, conseillez-lui, je vous

en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que

n'étant plus en état de recevoir les ordres, il soit forcé de devenir

empereur. Franchement, j'ai bien réfléchi là-dessus, et, tout compte

fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevêque,

parce que je ne vaux rien pour être d'église, et que d'ailleurs ayant

femme et enfants, il me faudrait songer à prendre des dispenses, afin

de toucher les revenus d'une prébende, ce qui me donnerait beaucoup trop

d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite

avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son

nom.

Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le curé; car son royaume

étant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi.

En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du

lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de

Valladolid; il doit en être de même en Guinée.

Sans aucun doute, Sancho, répondit le curé, et pour ce qui est du

mariage de votre maître, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir.

Sancho demeura fort satisfait de la promesse du curé, et le curé encore

plus étonné de la simplicité de Sancho, en voyant à quel point les

contagieuses folies du maître avaient pris racine dans le cerveau du

serviteur.

Pendant cet entretien, Dorothée étant montée sur la mule du curé, et le

barbier ayant ajusté sa fausse barbe, tous dirent à Sancho de les

conduire où se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas

laisser soupçonner qu'il les connût, parce que, si le chevalier venait à

s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue à

jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que

don Quichotte ne vînt à se rappeler le démêlé qu'ils avaient eu

ensemble; et le curé, ne croyant pas sa présence nécessaire, demeura

également, après avoir donné quelques instructions à Dorothée, qui le

pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce

que lui avaient appris les livres de chevalerie.

La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin.

Ils eurent à peine fait trois quarts de lieue, qu'ils découvrirent au

milieu d'un groupe de roches amoncelées don Quichotte, déjà habillé,

mais sans armure. Sitôt que Dorothée l'aperçut et que Sancho lui eut

appris que c'était là notre héros, elle hâta son palefroi, suivi de son

écuyer barbu. Aussitôt celui-ci sauta à bas de sa mule, prit entre ses

bras sa maîtresse, qui ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance,

alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre héros fit tous ses

efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla

de la sorte:

Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne

m'ait octroyé un don, lequel ne tournera pas moins à la gloire de votre

magnanime personne qu'à l'avantage de la plus outragée damoiselle que

jamais ait éclairée le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la

force de votre bras répondent à ce qu'en publie la renommée, vous êtes

tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez,

de secourir une infortunée qui, sur le bruit de vos exploits et à la

trace de votre nom célèbre, vient des extrémités de la terre chercher un

remède à ses malheurs.

Je suis bien résolu, belle et noble dame, dit don Quichotte, à ne point

entendre et à ne point répondre une seule parole que vous ne vous soyez

relevée.

Et moi, je ne me relèverai point d'où je suis, illustre chevalier,

reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroyé le don que

j'implore de votre courtoisie.

Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais à une condition:

c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou

de mon pays, ni aux intérêts de celle qui tient mon coeur et ma liberté

enchaînés.

Ce ne sera ni au préjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que

vous venez de nommer, répondit Dorothée.

Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son maître, et lui dit

à l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder à cette

dame ce qu'elle vous demande; en vérité, ce n'est qu'une bagatelle: il

s'agit tout simplement d'assommer un géant, et celle qui vous en prie

est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en

Éthiopie.

Qu'elle soit ce qu'il plaira à Dieu, répondit don Quichotte; je ferai ce

que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se

tournant vers Dorothée: Que Votre Beauté veuille bien se lever, Madame,

lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander.

Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothée, le don que j'implore de

votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard où il me

plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune

autre aventure jusqu'à ce qu'elle m'ait vengé d'un traître qui, contre

toutes les lois divines et humaines, a usurpé mon royaume.

Ce don, très-haute dame, je répète que je vous l'octroie, répondit don

Quichotte; désormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous

accable: j'espère, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous

rétablir avant peu dans la possession de vos États, en dépit de tous

ceux qui prétendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main à

l'oeuvre; les bonnes actions ne doivent jamais être différées, et c'est

dans le retardement qu'est le péril.

Dorothée fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte,

qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever,

l'embrassa respectueusement, après quoi il dit à Sancho de bien sangler

Rossinante et de lui donner ses armes. L'écuyer détacha d'un arbre

l'armure de son maître, qui y était suspendue comme un trophée. Quand

notre héros l'eut endossée: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de

Dieu, porter secours à cette grande princesse, et employons la valeur et

la force que le ciel nous a données, à la faire triompher de ses

ennemis.

Le barbier, qui, pendant cette cérémonie, était resté à genoux, faisait

tous ses efforts pour ne pas éclater de rire ni laisser tomber sa

barbe, dans la crainte de tout gâter; quand il vit le don octroyé et

avec quel empressement notre héros se disposait à partir, il se releva,

et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait

de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha

Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin.

Le pauvre Sancho les suivait à pied, et la fatigue qu'il en éprouvait

lui rappelait à chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois

son mal en patience, voyant son maître en chemin de se faire empereur;

car il ne doutait point qu'il ne se mariât avec cette princesse, et

qu'il ne devînt bientôt souverain de Micomicon. Une seule chose

troublait le plaisir qu'il ressentait, c'était de penser que ce royaume

étant dans le pays des nègres, les gens que son maître lui donnerait à

gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remède à cet

inconvénient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient

Mores? Je les ferai charrier en Espagne, où je les vendrai fort bien, et

j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque

office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc

si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de

philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi,

je saurai bien en venir à bout; et je les rendrai blancs ou tout au

moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces

agréables pensées, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le

désagrément d'aller à pied.

Toute cette étrange scène, le curé et Cardenio la regardaient depuis

longtemps à travers les broussailles, fort en peine de savoir comment

ils pourraient se réunir au reste de la troupe; mais le curé, grand

trameur d'expédients, en trouva un tout à point: avec des ciseaux qu'il

portait dans un étui, il coupa la barbe à Cardenio, et lui fit prendre

sa soutane et son manteau noir, se réservant seulement le pourpoint et

les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio était si changé, qu'il

ne se serait pas reconnu lui-même. Cela fait, ils gagnèrent le grand

chemin, où ils arrivèrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant

les mules avaient de peine à marcher dans ces sentiers difficiles. Dès

que le curé aperçut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il

courut à lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme

qu'on cherche à reconnaître, il s'écria: Qu'il soit le bien venu, le

bien trouvé, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de

la galanterie, rempart des affligés, quintessence des chevaliers

errants. En parlant ainsi, il tenait embrassée la jambe gauche de notre

héros, qui, tout stupéfait d'une rencontre si imprévue, voulut mettre

pied à terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le curé l'en empêcha.

[Illustration: Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre

courtoisie ne m'ait octroyé un don (p. 155).]

Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois à cheval

pendant que Votre Révérence est à pied.

Je n'y consentirai jamais, reprit le curé; que Votre Grâce reste à

cheval, où elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de

prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien

le permettre; et j'aime mieux être en votre compagnie de cette façon,

que de me voir monté sur le célèbre cheval Pégase, ou sur la jument

sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est

enchanté dans la caverne de Zulema, auprès de la grande ville de

Compluto.

Vous avez raison, seigneur licencié, dit don Quichotte, et je ne m'en

étais pas avisé. J'espère que madame la princesse voudra bien, pour

l'amour de moi, ordonner à son écuyer de vous donner la selle de sa

mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bête soit

accoutumée à porter double fardeau.

Assurément, répondit Dorothée, et mon écuyer n'attendra pas mes ordres

pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur

licencié aille à pied.

Assurément, dit le barbier; et sautant à bas de sa mule, il présenta la

selle au curé, qui l'accepta sans se faire prier.

Par malheur la mule était de louage, c'est-à-dire quinteuse et mutine.

Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train

de derrière, et, détachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle

secousse à notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme

dans cette chute la barbe de maître Nicolas vint à se détacher, il ne

trouva rien de mieux à faire que de porter vivement les deux mains à son

visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bête lui avait

cassé la mâchoire.

En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang répandu: Quel

miracle! s'écria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du

menton comme aurait fait un revers d'épée!

Le curé, voyant son invention en grand danger d'être découverte, se hâta

de ramasser la barbe; et courant à maître Nicolas, qui continuait à

pousser des cris, il lui prit la tête, et l'appuyant contre sa poitrine,

il lui rajusta la barbe en un clin d'oeil, en marmottant quelques

paroles qu'il dit être un charme propre à faire reprendre les barbes,

comme on l'allait voir; en effet, il s'éloigna, et l'écuyer parut aussi

barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout émerveillé de la guérison, pria

le curé de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne

doutant point que sa vertu ne s'étendît beaucoup plus loin, puisqu'il

était impossible que les barbes fussent enlevées de la sorte sans que la

chair fût emportée du même coup, et que cependant il n'y paraissait

plus. Le désordre ainsi réparé, on convint que le curé monterait seul

sur la mule jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, distante encore

de deux lieues.

Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le curé

étant donc à cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les

suivaient à pied, don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur

nous conduise maintenant où il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au

bout du monde.

Le curé, prenant la parole avant qu'elle eût ouvert la bouche: Madame,

lui dit-il, vers quel royaume Votre Grâce veut-elle diriger ses pas?

N'est-ce pas vers celui de Micomicon?

Dorothée comprit très-bien ce qu'il fallait répondre: C'est justement

là, reprit-elle aussitôt.

En ce cas, Madame, dit le curé, il nous faudra passer au beau milieu de

mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagène; là vous

pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de

neuf années vous serez rendus aux Palus-Méotides, d'où il n'y a pas plus

de cent journées de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse.

Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit Dorothée; j'en

suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien

favorable, et cependant depuis quelque temps déjà je suis en Espagne, où

je n'ai pas plus tôt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte

est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si

grandes, si merveilleuses, que quand même ce n'eût pas été ma première

pensée, j'aurais pris soudain la résolution de confier mes intérêts à la

valeur de son bras invincible.

Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte, mettez, je vous en supplie,

un terme à vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous

me rendiez peut-être justice, je ne saurais entendre sans rougir un

discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je

puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prêt à verser pour votre

service jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et le temps vous le

prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licencié ce

qui l'amène seul ici, à pied, et vêtu tellement à la légère, que je ne

sais que penser.

Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, répondit le

curé, il faut que vous sachiez que maître Nicolas et moi nous allions à

Séville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des

Indes, et la somme n'est pas si peu considérable qu'elle n'atteigne pour

le moins six mille écus. En passant près d'ici, nous avons été attaqués

par des voleurs, qui nous ont tout enlevé, même la barbe, si bien que

maître Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi

laissé nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait

Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands

sont des forçats à qui un vaillant chevalier a, dit-on, donné la clef

des champs, malgré la résistance de leurs gardiens. Il faut, en vérité,

que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille guère mieux

que les scélérats qu'il a mis en liberté, puisqu'il ne se fait aucun

scrupule de livrer les brebis à la fureur des loups; puisqu'il viole le

respect dû au roi et à la justice, et se fait le protecteur des ennemis

de la sûreté publique; puisqu'il prive les galères de ceux qui les font

mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait

depuis longues années; puisque, enfin, il expose légèrement sa liberté

et sa vie, et renonce avec impiété au salut de son âme.

Sancho avait conté l'histoire des forçats au curé, qui parlait ainsi

pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur à

chaque parole, et n'osait s'avouer le libérateur de ces misérables.

Voilà, ajouta le curé, les honnêtes gens qui nous ont mis dans cet état:

que Dieu leur pardonne, et à celui qui a empêché qu'ils ne reçussent le

juste châtiment de leurs crimes.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 65 / 301 题