QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX
CHEVALIER DE LA RUDE PÉNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT
Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez
maintenant si ma douleur est légitime, et si une infortunée dont les
maux sont sans remède est en état de recevoir des consolations. La seule
chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est
de m'apprendre où je pourrai passer le reste de ma vie à l'abri de la
recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien
retiré de leur affection, et qu'ils ne me reçoivent pas avec l'amitié
qu'ils m'ont toujours témoignée; mais quand je pense qu'ils ne doivent
croire à mon innocence que sur ma parole, je ne puis me résoudre à
affronter leur présence.
Dorothée se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux
baissés et humides, montrèrent clairement son inquiétude et tous les
sentiments qui agitaient son coeur.
Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille étaient
charmés de son esprit et de sa grâce; et ils éprouvaient d'autant plus
de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants
qu'immérités. Le curé voulait lui donner des consolations et des avis,
mais Cardenio le prévint.
--Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la fille unique du riche
Clenardo?
Dorothée ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son père, en
voyant la chétive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment
était vêtu Cardenio). Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom
de mon père? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nommé une seule fois
dans le cours du récit que je viens de faire.
Je suis, répondit Cardenio, cet infortuné qui reçut la foi de Luscinde,
celui qu'elle a dit être son époux, et que la trahison de don Fernand a
réduit au triste état que vous voyez, abandonné à la douleur, privé de
toute consolation, et, pour comble de maux, n'ayant l'usage de sa raison
que pendant les courts intervalles qu'il plaît au ciel de lui laisser.
C'est moi qui fut le triste témoin du mariage de don Fernand, et qui
déjà, plein de trouble et de terreur, finis par m'abandonner au
désespoir quand je crus que Luscinde avait prononcé le oui fatal. Sans
attendre la fin de son évanouissement, éperdu, hors de moi, je quittai
sa maison après avoir donné à un de mes gens une lettre avec ordre de la
remettre à Luscinde, et je suis venu dans ces déserts vouer à la douleur
une vie dont tous les moments étaient pour moi autant de supplices. Mais
Dieu n'a pas voulu me l'ôter, me réservant sans doute pour le bonheur
que j'ai de vous rencontrer ici. Consolez-vous belle Dorothée, le ciel
est de notre côté; ayez confiance dans sa bonté et sa protection, et
après ce qu'il a fait en votre faveur, ce serait l'offenser que de ne pas
espérer un meilleur sort. Il vous rendra don Fernand, qui ne peut être à
Luscinde; et il me rendra Luscinde, qui ne peut être qu'à moi. Quand mes
intérêts ne seraient pas d'accord avec les vôtres, ma sympathie pour
vos malheurs est telle qu'il n'est rien que je ne fasse pour y mettre un
terme; je jure de ne prendre aucun repos que don Fernand ne vous ait
rendu justice, et même de l'y forcer au péril de ma vie, si la raison et
la générosité ne l'y peuvent amener.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas dans cette circonstance
(p. 151).]
Dorothée était si émue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et
le regardant déjà comme son protecteur, elle allait se jeter à ses
pieds, mais il l'en empêcha. Le curé, prenant la parole pour tous deux,
loua Cardenio de sa généreuse résolution, et consola si bien Dorothée
qu'il la fit consentir à venir se remettre un peu de tant de fatigues
dans sa maison, où ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver
don Fernand. Le barbier, qui jusque-là avait écouté en silence, s'offrit
avec empressement à faire tout ce qui dépendrait de lui; il leur apprit
ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le curé, dans ces
montagnes, et l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient
l'écuyer, lequel n'avait guère moins besoin de traitement que son
maître. Cardenio se ressouvint alors du démêlé qu'il avait eu avec
notre héros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en
put dire le sujet.
En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de
Sancho, qui, ne les trouvant point à l'endroit où ils les avait laissés,
les appelait à tue-tête. Tous allèrent au-devant de lui, et comme le
curé lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte,
Sancho répondit comment il l'avait trouvé en chemise, pâle, jaune,
mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. Je lui
ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce désert
pour se rendre au Toboso, où elle l'attend avec impatience; mais il m'a
répondu qu'il est résolu à ne point paraître devant sa beauté, jusqu'à
ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vérité,
seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon maître court grand risque de
ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engagé, ni même archevêque,
ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc
promptement ce qu'il y aurait à faire pour le tirer de là.
Rassurez-vous, Sancho, dit le curé, nous l'en tirerons malgré lui; et se
tournant vers Cardenio et Dorothée, il leur raconta ce qu'ils avaient
imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou tout au moins pour
l'obliger de retourner dans sa maison.
Dorothée, à qui ses nouvelles espérances rendaient déjà un peu de
gaieté, s'offrit à remplir le rôle de la damoiselle affligée, disant
qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait
justement emporté un costume de grande dame; qu'au reste il n'était pas
besoin de l'instruire pour représenter ce personnage, parce qu'ayant lu
beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait
de quelle manière les damoiselles infortunées imploraient la protection
des chevaliers errants.
A la bonne heure, madame, dit le curé; il ne s'agit plus que de se
mettre à l'oeuvre.
Dorothée ouvrit son paquet et en tira une jupe de très-belle étoffe et
un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres
ajustements; quand elle s'en fut parée, elle leur parut à tous si belle,
qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand
d'avoir dédaigné une si charmante personne. Mais celui qui trouvait
Dorothée le plus à son goût, c'était Sancho Panza; il n'avait pas assez
d'yeux pour la regarder, et il était devant elle comme en extase.
Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle
chercher au milieu de ces montagnes?
Cette belle dame, ami Sancho, répondit le curé, c'est tout simplement
l'héritière en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient
prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite un géant
déloyal; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux
don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long
voyage pour venir le chercher.
Par ma foi! s'écria Sancho transporté, voilà une heureuse quête et une
heureuse trouvaille, surtout si mon maître est assez chanceux pour
venger cette injure et assommer ce damné géant que vient de dire Votre
Grâce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre; à moins pourtant
que ce soit un fantôme, car sur ces gens-là mon maître est sans pouvoir.
Seigneur licencié, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grâce à
vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se
faire archevêque, car c'est là toute ma crainte, conseillez-lui, je vous
en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que
n'étant plus en état de recevoir les ordres, il soit forcé de devenir
empereur. Franchement, j'ai bien réfléchi là-dessus, et, tout compte
fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevêque,
parce que je ne vaux rien pour être d'église, et que d'ailleurs ayant
femme et enfants, il me faudrait songer à prendre des dispenses, afin
de toucher les revenus d'une prébende, ce qui me donnerait beaucoup trop
d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite
avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son
nom.
Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le curé; car son royaume
étant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi.
En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du
lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de
Valladolid; il doit en être de même en Guinée.
Sans aucun doute, Sancho, répondit le curé, et pour ce qui est du
mariage de votre maître, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir.
Sancho demeura fort satisfait de la promesse du curé, et le curé encore
plus étonné de la simplicité de Sancho, en voyant à quel point les
contagieuses folies du maître avaient pris racine dans le cerveau du
serviteur.
Pendant cet entretien, Dorothée étant montée sur la mule du curé, et le
barbier ayant ajusté sa fausse barbe, tous dirent à Sancho de les
conduire où se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas
laisser soupçonner qu'il les connût, parce que, si le chevalier venait à
s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue à
jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que
don Quichotte ne vînt à se rappeler le démêlé qu'ils avaient eu
ensemble; et le curé, ne croyant pas sa présence nécessaire, demeura
également, après avoir donné quelques instructions à Dorothée, qui le
pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce
que lui avaient appris les livres de chevalerie.
La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin.
Ils eurent à peine fait trois quarts de lieue, qu'ils découvrirent au
milieu d'un groupe de roches amoncelées don Quichotte, déjà habillé,
mais sans armure. Sitôt que Dorothée l'aperçut et que Sancho lui eut
appris que c'était là notre héros, elle hâta son palefroi, suivi de son
écuyer barbu. Aussitôt celui-ci sauta à bas de sa mule, prit entre ses
bras sa maîtresse, qui ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance,
alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre héros fit tous ses
efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla
de la sorte:
Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne
m'ait octroyé un don, lequel ne tournera pas moins à la gloire de votre
magnanime personne qu'à l'avantage de la plus outragée damoiselle que
jamais ait éclairée le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la
force de votre bras répondent à ce qu'en publie la renommée, vous êtes
tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez,
de secourir une infortunée qui, sur le bruit de vos exploits et à la
trace de votre nom célèbre, vient des extrémités de la terre chercher un
remède à ses malheurs.
Je suis bien résolu, belle et noble dame, dit don Quichotte, à ne point
entendre et à ne point répondre une seule parole que vous ne vous soyez
relevée.
Et moi, je ne me relèverai point d'où je suis, illustre chevalier,
reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroyé le don que
j'implore de votre courtoisie.
Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais à une condition:
c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou
de mon pays, ni aux intérêts de celle qui tient mon coeur et ma liberté
enchaînés.
Ce ne sera ni au préjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que
vous venez de nommer, répondit Dorothée.
Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son maître, et lui dit
à l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder à cette
dame ce qu'elle vous demande; en vérité, ce n'est qu'une bagatelle: il
s'agit tout simplement d'assommer un géant, et celle qui vous en prie
est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en
Éthiopie.
Qu'elle soit ce qu'il plaira à Dieu, répondit don Quichotte; je ferai ce
que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se
tournant vers Dorothée: Que Votre Beauté veuille bien se lever, Madame,
lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander.
Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothée, le don que j'implore de
votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard où il me
plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune
autre aventure jusqu'à ce qu'elle m'ait vengé d'un traître qui, contre
toutes les lois divines et humaines, a usurpé mon royaume.
Ce don, très-haute dame, je répète que je vous l'octroie, répondit don
Quichotte; désormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous
accable: j'espère, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous
rétablir avant peu dans la possession de vos États, en dépit de tous
ceux qui prétendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main à
l'oeuvre; les bonnes actions ne doivent jamais être différées, et c'est
dans le retardement qu'est le péril.
Dorothée fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte,
qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever,
l'embrassa respectueusement, après quoi il dit à Sancho de bien sangler
Rossinante et de lui donner ses armes. L'écuyer détacha d'un arbre
l'armure de son maître, qui y était suspendue comme un trophée. Quand
notre héros l'eut endossée: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de
Dieu, porter secours à cette grande princesse, et employons la valeur et
la force que le ciel nous a données, à la faire triompher de ses
ennemis.
Le barbier, qui, pendant cette cérémonie, était resté à genoux, faisait
tous ses efforts pour ne pas éclater de rire ni laisser tomber sa
barbe, dans la crainte de tout gâter; quand il vit le don octroyé et
avec quel empressement notre héros se disposait à partir, il se releva,
et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait
de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha
Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin.
Le pauvre Sancho les suivait à pied, et la fatigue qu'il en éprouvait
lui rappelait à chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois
son mal en patience, voyant son maître en chemin de se faire empereur;
car il ne doutait point qu'il ne se mariât avec cette princesse, et
qu'il ne devînt bientôt souverain de Micomicon. Une seule chose
troublait le plaisir qu'il ressentait, c'était de penser que ce royaume
étant dans le pays des nègres, les gens que son maître lui donnerait à
gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remède à cet
inconvénient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient
Mores? Je les ferai charrier en Espagne, où je les vendrai fort bien, et
j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque
office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc
si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de
philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi,
je saurai bien en venir à bout; et je les rendrai blancs ou tout au
moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces
agréables pensées, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le
désagrément d'aller à pied.
Toute cette étrange scène, le curé et Cardenio la regardaient depuis
longtemps à travers les broussailles, fort en peine de savoir comment
ils pourraient se réunir au reste de la troupe; mais le curé, grand
trameur d'expédients, en trouva un tout à point: avec des ciseaux qu'il
portait dans un étui, il coupa la barbe à Cardenio, et lui fit prendre
sa soutane et son manteau noir, se réservant seulement le pourpoint et
les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio était si changé, qu'il
ne se serait pas reconnu lui-même. Cela fait, ils gagnèrent le grand
chemin, où ils arrivèrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant
les mules avaient de peine à marcher dans ces sentiers difficiles. Dès
que le curé aperçut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il
courut à lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme
qu'on cherche à reconnaître, il s'écria: Qu'il soit le bien venu, le
bien trouvé, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de
la galanterie, rempart des affligés, quintessence des chevaliers
errants. En parlant ainsi, il tenait embrassée la jambe gauche de notre
héros, qui, tout stupéfait d'une rencontre si imprévue, voulut mettre
pied à terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le curé l'en empêcha.
[Illustration: Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre
courtoisie ne m'ait octroyé un don (p. 155).]
Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois à cheval
pendant que Votre Révérence est à pied.
Je n'y consentirai jamais, reprit le curé; que Votre Grâce reste à
cheval, où elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de
prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien
le permettre; et j'aime mieux être en votre compagnie de cette façon,
que de me voir monté sur le célèbre cheval Pégase, ou sur la jument
sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est
enchanté dans la caverne de Zulema, auprès de la grande ville de
Compluto.
Vous avez raison, seigneur licencié, dit don Quichotte, et je ne m'en
étais pas avisé. J'espère que madame la princesse voudra bien, pour
l'amour de moi, ordonner à son écuyer de vous donner la selle de sa
mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bête soit
accoutumée à porter double fardeau.
Assurément, répondit Dorothée, et mon écuyer n'attendra pas mes ordres
pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur
licencié aille à pied.
Assurément, dit le barbier; et sautant à bas de sa mule, il présenta la
selle au curé, qui l'accepta sans se faire prier.
Par malheur la mule était de louage, c'est-à-dire quinteuse et mutine.
Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train
de derrière, et, détachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle
secousse à notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme
dans cette chute la barbe de maître Nicolas vint à se détacher, il ne
trouva rien de mieux à faire que de porter vivement les deux mains à son
visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bête lui avait
cassé la mâchoire.
En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang répandu: Quel
miracle! s'écria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du
menton comme aurait fait un revers d'épée!
Le curé, voyant son invention en grand danger d'être découverte, se hâta
de ramasser la barbe; et courant à maître Nicolas, qui continuait à
pousser des cris, il lui prit la tête, et l'appuyant contre sa poitrine,
il lui rajusta la barbe en un clin d'oeil, en marmottant quelques
paroles qu'il dit être un charme propre à faire reprendre les barbes,
comme on l'allait voir; en effet, il s'éloigna, et l'écuyer parut aussi
barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout émerveillé de la guérison, pria
le curé de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne
doutant point que sa vertu ne s'étendît beaucoup plus loin, puisqu'il
était impossible que les barbes fussent enlevées de la sorte sans que la
chair fût emportée du même coup, et que cependant il n'y paraissait
plus. Le désordre ainsi réparé, on convint que le curé monterait seul
sur la mule jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, distante encore
de deux lieues.
Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le curé
étant donc à cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les
suivaient à pied, don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur
nous conduise maintenant où il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au
bout du monde.
Le curé, prenant la parole avant qu'elle eût ouvert la bouche: Madame,
lui dit-il, vers quel royaume Votre Grâce veut-elle diriger ses pas?
N'est-ce pas vers celui de Micomicon?
Dorothée comprit très-bien ce qu'il fallait répondre: C'est justement
là, reprit-elle aussitôt.
En ce cas, Madame, dit le curé, il nous faudra passer au beau milieu de
mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagène; là vous
pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de
neuf années vous serez rendus aux Palus-Méotides, d'où il n'y a pas plus
de cent journées de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse.
Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit Dorothée; j'en
suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien
favorable, et cependant depuis quelque temps déjà je suis en Espagne, où
je n'ai pas plus tôt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte
est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si
grandes, si merveilleuses, que quand même ce n'eût pas été ma première
pensée, j'aurais pris soudain la résolution de confier mes intérêts à la
valeur de son bras invincible.
Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte, mettez, je vous en supplie,
un terme à vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous
me rendiez peut-être justice, je ne saurais entendre sans rougir un
discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je
puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prêt à verser pour votre
service jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et le temps vous le
prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licencié ce
qui l'amène seul ici, à pied, et vêtu tellement à la légère, que je ne
sais que penser.
Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, répondit le
curé, il faut que vous sachiez que maître Nicolas et moi nous allions à
Séville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des
Indes, et la somme n'est pas si peu considérable qu'elle n'atteigne pour
le moins six mille écus. En passant près d'ici, nous avons été attaqués
par des voleurs, qui nous ont tout enlevé, même la barbe, si bien que
maître Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi
laissé nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait
Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands
sont des forçats à qui un vaillant chevalier a, dit-on, donné la clef
des champs, malgré la résistance de leurs gardiens. Il faut, en vérité,
que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille guère mieux
que les scélérats qu'il a mis en liberté, puisqu'il ne se fait aucun
scrupule de livrer les brebis à la fureur des loups; puisqu'il viole le
respect dû au roi et à la justice, et se fait le protecteur des ennemis
de la sûreté publique; puisqu'il prive les galères de ceux qui les font
mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait
depuis longues années; puisque, enfin, il expose légèrement sa liberté
et sa vie, et renonce avec impiété au salut de son âme.
Sancho avait conté l'histoire des forçats au curé, qui parlait ainsi
pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur à
chaque parole, et n'osait s'avouer le libérateur de ces misérables.
Voilà, ajouta le curé, les honnêtes gens qui nous ont mis dans cet état:
que Dieu leur pardonne, et à celui qui a empêché qu'ils ne reçussent le
juste châtiment de leurs crimes.