En ce moment le jeune homme ayant ôté sa montera pour secouer sa
chevelure, déroula des cheveux blonds si beaux, qu'Apollon en eût été
jaloux. Ils reconnurent alors que celui qu'ils avaient pris pour un
paysan était une femme délicate et des plus belles. Cardenio lui-même
avoua qu'après Luscinde il n'avait jamais rien vu de comparable. En
démêlant les beaux cheveux dont les tresses épaisses la couvraient tout
entière, à ce point que de tout son corps on n'apercevait que les pieds,
la jeune fille laissa voir des bras si bien faits, et des mains si
blanches qu'elles semblaient des flocons de neige, et que l'admiration
et la curiosité de ceux qui l'épiaient s'en augmentant, ils se levèrent
afin de la voir de plus près, et apprendre qui elle était. Au bruit
qu'ils firent, la jeune fille tourna la tête, en écartant les cheveux
qui lui couvraient le visage; mais à peine eut-elle aperçu ces trois
hommes, que, sans songer à rassembler sa chevelure, et oubliant qu'elle
avait les pieds nus, elle saisit un petit paquet de hardes, et se mit à
fuir à toutes jambes. Mais ses pieds tendres et délicats ne purent
supporter longtemps la dureté des cailloux, elle tomba, et ceux qu'elle
fuyait étant accourus à son secours, le curé lui cria:
Arrêtez, Madame; ne craignez rien, qui que vous soyez; nous n'avons
d'autre intention que de vous servir. En même temps il s'approcha d'elle
et la prit par la main; la voyant étonnée et confuse, il continua de la
sorte:
Vos cheveux, Madame, nous ont découvert ce que vos vêtements nous
cachaient: preuves certaines qu'un motif impérieux a pu seul vous forcer
à prendre un déguisement si indigne de vous, et vous conduire au fond de
cette solitude où nous sommes heureux de vous rencontrer, sinon pour
faire cesser vos malheurs, au moins pour vous offrir des consolations.
Il n'est point de chagrins si violents que la raison et le temps ne
parviennent à adoucir. Si donc vous n'avez pas renoncé à la consolation
et aux conseils des humains, je vous supplie de nous apprendre le sujet
de vos peines, et d'être persuadée que nous vous le demandons moins par
curiosité que dans le dessein de les adoucir en les partageant.
Pendant que le curé parlait ainsi, la belle inconnue le regardait,
interdite et comme frappée d'un charme, semblable en ce moment à
l'ignorant villageois auquel on montre à l'improviste des choses qu'il
n'a jamais vues; enfin le curé lui ayant laissé le temps de se remettre,
elle laissa échapper un profond soupir et rompit le silence en ces
termes:
Puisque la solitude de ces montagnes n'a pu me cacher, et que mes
cheveux m'ont trahi, il serait désormais inutile de feindre avec vous,
en niant une chose dont vous ne pouvez plus douter; et puisque vous
désirez entendre le récit de mes malheurs, j'aurais mauvaise grâce de
vous le refuser après les offres obligeantes que vous me faites.
Toutefois, je crains bien de vous causer moins de plaisir que de
compassion, parce que mon infortune est si grande, que vous ne trouverez
ni remède pour la guérir, ni consolation pour en adoucir l'amertume.
Aussi ne révélerai-je qu'avec peine des secrets que j'avais résolu
d'ensevelir avec moi dans le tombeau, car je ne puis les raconter sans
me couvrir de confusion; mais trouvée seule et sous des habits d'homme,
dans un lieu si écarté, j'aime mieux vous les révéler que de laisser le
moindre doute sur mes desseins et ma conduite.
Cette charmante fille, ayant parlé de la sorte, s'éloigna un peu pour
achever de s'habiller; puis, s'étant rapprochée, elle s'assit sur
l'herbe, et après s'être fait violence quelque temps pour retenir ses
larmes, elle commença ainsi:
Je suis née dans une ville de l'Andalousie, dont un duc porte le nom, ce
qui lui donne le titre de grand d'Espagne. Mon père, un de ses vassaux,
n'est pas d'une condition très-relevée; mais il est riche, et si les
biens de la nature eussent égalé chez lui ceux de la fortune, il
n'aurait pu rien désirer au delà, et moi-même je serais moins à plaindre
aujourd'hui; car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui
qu'ont mes parents de n'être point d'illustre origine. Ils ne sont
pourtant pas d'une extraction si basse qu'elle doive les faire rougir:
ils sont laboureurs de père en fils, d'une race pure et sans mélange;
ce sont de vieux chrétiens, et leur ancienneté, jointe à leurs grands
biens et à leur manière de vivre, les élève beaucoup au-dessus des gens
de leur profession, et les place presque au rang des plus nobles. Comme
je suis leur unique enfant, ils m'ont toujours tendrement chérie; et ils
se trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille que de toute
leur opulence. De même que j'étais maîtresse de leur coeur, je l'étais
aussi de leur bien; tout passait par mes mains dans notre maison, les
affaires du dehors comme celles du dedans; et comme ma circonspection et
mon zèle égalaient leur confiance, nous avions vécu jusque-là heureux et
en repos. Après les soins du ménage, le reste de mon temps était
consacré aux occupations ordinaires des jeunes filles, telles que le
travail à l'aiguille, le tambour à broder, et bien souvent le rouet;
quand je quittais ces travaux, c'était pour faire quelque lecture utile,
ou jouer de quelque instrument, ayant reconnu que la musique met le
calme dans l'âme et repose l'esprit fatigué. Telle était la vie que je
menais dans la maison paternelle. Si je vous la raconte avec ces
détails, ce n'est pas par vanité, mais pour vous apprendre que ce n'est
pas ma faute si je suis tombée de cette heureuse existence dans la
déplorable situation où vous me voyez aujourd'hui. Pendant que ma vie se
passait ainsi dans une espèce de retraite comparable à celle des
couvents, ne voyant d'autres gens que ceux de notre maison, ne sortant
jamais que pour aller à l'église, toujours de grand matin et en
compagnie de ma mère, le bruit de ma beauté commença à se répandre, et
l'amour vint me troubler dans ma solitude. Un jour à mon insu, le second
fils de ce duc dont je vous ai parlé, nommé don Fernand, me vit...
A ce nom de Fernand, Cardenio changea de couleur, et laissa paraître une
si grande agitation, que le curé et le barbier, qui avaient les yeux sur
lui, craignirent qu'il n'entrât dans un de ces accès de fureur dont ils
avaient appris qu'il était souvent atteint. Heureusement qu'il n'en fut
rien: seulement il se mit à considérer fixement la belle inconnue,
attachant sur elle ses regards, et cherchant à la reconnaître; mais,
sans faire attention aux mouvements convulsifs de Cardenio, elle
continua son récit.
Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, comme il l'avoua depuis, qu'il
ressentit cette passion violente dont il donna bientôt des preuves. Pour
achever promptement l'histoire de mes malheurs, et ne point perdre de
temps en détails inutiles, je passe sous silence les ruses qu'employa
don Fernand pour me révéler son amour: il gagna les gens de notre
maison; il fit mille offres de services à mon père, l'assurant de sa
faveur en toutes choses. Chaque jour ce n'étaient que divertissements
sous mes fenêtres, et la nuit s'y passait en concerts de voix et
d'instruments. Il me fit remettre, par des moyens que j'ignore encore,
un nombre infini de billets pleins de promesses et de tendres
sentiments. Cependant tout cela ne faisait que m'irriter, bien loin de
me plaire et de m'attendrir, et dès lors je regardai don Fernand comme
un ennemi mortel. Ce n'est pas qu'il me parût aimable, et que je ne
sentisse quelque plaisir à me voir recherchée d'un homme de cette
condition; de pareils soins plaisent toujours aux femmes, et la plus
farouche trouve dans son coeur un peu de complaisance pour ceux qui lui
disent qu'elle est belle; mais la disproportion de fortune était trop
grande pour me permettre des espérances raisonnables, et ses soins trop
éclatants pour ne pas m'offenser. Les conseils de mes parents, qui
avaient deviné don Fernand, achevèrent de détruire tout ce qui pouvait
me flatter dans sa recherche. Un jour mon père, me voyant plus inquiète
que de coutume, me déclara que le seul moyen de faire cesser ses
poursuites et de mettre un obstacle insurmontable à ses prétentions,
c'était de prendre un époux, que je n'avais qu'à choisir, dans la ville
ou dans notre voisinage, un parti à mon gré, et qu'il ferait tout ce
que je pouvais attendre de son affection.
Je le remerciai de sa bonté, et répondis que n'ayant encore jamais pensé
au mariage, j'allais songer à éloigner don Fernand, d'une autre manière,
sans enchaîner pour cela ma liberté. Je résolus dès lors de l'éviter
avec tant de soin, qu'il ne trouvât plus moyen de me parler. Une manière
de vivre si réservée ne fit que l'exciter dans son mauvais dessein, je
dis mauvais dessein, parce que, s'il avait été honnête, je ne serais pas
dans le triste état où vous me voyez. Mais quand don Fernand apprit que
mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me
posséder, ou que j'eusse plus de gardiens pour me défendre, il résolut
d'entreprendre ce que je vais vous raconter.
Une nuit que j'étais dans ma chambre, avec la fille qui me servait, ma
porte bien fermée pour être en sûreté contre la violence d'un homme que
je savais capable de tout oser, il se dressa subitement devant moi. Sa
vue me troubla à tel point que, perdant l'usage de mes sens, je ne pus
articuler un seul mot pour appeler du secours. Profitant de ma faiblesse
et de mon étonnement, don Fernand me prit entre ses bras, me parla avec
tant d'artifice, et me montra tant de tendresse, que je n'osais appeler
quand je m'en serais senti la force. Les soupirs du perfide donnaient du
crédit à ses paroles, et ses larmes semblaient justifier son intention;
j'étais jeune et sans expérience dans une matière où les plus habiles
sont trompées. Ses mensonges me parurent des vérités, et touchée de ses
soupirs et de ses larmes, je sentais quelques mouvements de compassion.
Cependant, revenue de ma première surprise, et commençant à me
reconnaître, je lui dis avec indignation:
Seigneur, si en même temps que vous m'offrez votre amitié, et que vous
m'en donnez des marques si étranges, vous me permettiez de choisir entre
cette amitié et le poison, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie,
je n'aurais pas de peine à sacrifier l'une à l'autre. Je suis votre
vassale, et non votre esclave; et je m'estime autant, moi fille obscure
d'un laboureur, que vous, gentilhomme et cavalier. Ne croyez donc pas
m'éblouir par vos richesses, ni me tenter par l'éclat de vos grandeurs.
C'est à mon père à disposer de ma volonté, et je ne me rendrai jamais
qu'à celui qu'il m'aura choisi pour époux. Si donc, vous m'estimez comme
vous le dites, abandonnez un dessein qui m'offense et ne peut jamais
réussir. Pour que je jouisse paisiblement de la vie, laissez-moi
l'honneur, qui en est inséparable; et puisque vous ne pouvez être mon
époux, ne prétendez pas à un amour que je ne puis donner à aucun autre.
S'il ne faut que cela pour te satisfaire, répondit le déloyal cavalier,
je suis trop heureux que ton amour soit à ce prix. Je t'offre ma main,
charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), et
pour témoins de mon serment je prends le ciel, à qui rien n'est caché,
et cette image de la Vierge qui est devant nous.
Le nom de Dorothée fit encore une fois tressaillir Cardenio, et le
confirma dans l'opinion qu'il avait eue dès le commencement du récit;
mais pour ne pas l'interrompre, et savoir quelle en sera la fin, il se
contenta de dire: Quoi! Madame, Dorothée est votre nom? J'ai entendu
parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair
avec les vôtres. Continuez, je vous prie; bientôt je vous apprendrai des
choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié.
Dorothée s'arrêta pour regarder Cardenio et l'étrange dénûment où il
était: Si vous savez quelque chose qui me regarde, je vous conjure, lui
dit-elle, de me l'apprendre à l'instant: j'ai assez de courage pour
supporter les coups que me réserve la fortune; mon malheur présent me
rend insensible à ceux que je pourrais redouter encore.
[Illustration: Après qu'il se fut lavé les pieds, le jeune garçon prit
sous sa montera un mouchoir (p. 145).]
Je vous aurais déjà dit ce que je pense, Madame, répondit Cardenio, si
j'étais bien certain de ce que je suppose; mais jusqu'à cette heure, il
ne vous importe en rien de le connaître, et il sera toujours temps de
vous en instruire.
Dorothée continua en ces termes:
Après ces assurances, don Fernand me présenta la main, et m'ayant donné
sa foi, il me la confirma par des paroles pressantes, et avec des
serments extraordinaires; mais, avant de souffrir qu'il se liât, je le
conjurai de ne point se laisser aveugler par la passion, et par un peu
de beauté qui ne suffirait point à l'excuser. Ne causez pas, lui dis-je,
à votre père le déplaisir et la honte de vous voir épouser une personne
si fort au-dessous de votre condition; et, par emportement, ne prenez
pas un parti dont vous pourriez vous repentir, et qui me rendrait
malheureuse. A ces raisons, j'en ajoutai beaucoup d'autres, qui toutes
furent inutiles. Don Fernand s'engagea en amant passionné qui sacrifie
tout à son amour, ou plutôt en fourbe qui se soucie peu de tenir ses
promesses. Le voyant si opiniâtre dans sa résolution, je pensai
sérieusement à la conduite que je devais tenir. Je me représentai que
je n'étais pas la première que le mariage eût élevée à des grandeurs
inespérées, et à qui la beauté eût tenu lieu de naissance et de mérite.
L'occasion était belle, et je crus devoir profiter de la faveur que
m'envoyait la fortune. Quand elle m'offre un époux qui m'assure d'un
attachement éternel, pourquoi, me disais-je, m'en faire un ennemi par
des mépris injustes? Je me représentai de plus que don Fernand était à
ménager; que s'offrant surtout avec de si grands avantages, un refus
pourrait l'irriter; et que sa passion le portant peut-être à la
violence, il se croirait dégagé d'une parole que je n'aurais pas voulu
recevoir, et qu'ainsi je demeurerais sans honneur et sans excuse. Toutes
ces réflexions commençaient à m'ébranler; les serments de don Fernand,
ses soupirs et ses larmes, les témoins sacrés qu'il invoquait; en un
mot, son air, sa bonne mine, et l'amour que je croyais voir en toutes
ses actions, achevèrent de me perdre. J'appelai la fille qui me servait,
pour qu'elle entendît les serments de don Fernand; il prit encore une
fois devant elle le ciel à témoin, appela sur sa tête toutes sortes de
malédictions si jamais il violait sa promesse; il m'attendrit par de
nouveaux soupirs et de nouvelles larmes; et cette fille s'étant retirée,
le perfide, abusant de ma faiblesse, acheva la trahison qu'il avait
méditée.
Quand le jour qui succéda à cette nuit fatale fut sur le point de
paraître, don Fernand, sous prétexte de ménager ma réputation, montra
beaucoup d'empressement à s'éloigner. Il me dit avec froideur de me
reposer sur son honneur et sur sa foi; et pour gage, il tira un riche
diamant de son doigt et le mit au mien. Il s'en fut; la servante qui
l'avait introduit dans ma chambre, à ce qu'elle m'avoua depuis, lui
ouvrit la porte de la rue, et je demeurai si confuse de tout ce qui
venait de m'arriver, que je ne saurais dire si j'en éprouvais de la joie
ou de la tristesse. J'étais tellement hors de moi, que je ne songeais
pas à reprocher à cette fille sa trahison, ne pouvant encore bien juger
si elle m'était nuisible ou favorable. J'avais dit à don Fernand, avant
qu'il s'éloignât, que puisque j'étais à lui, il pouvait se servir de la
même voie pour me revoir, jusqu'à ce qu'il trouvât à propos de déclarer
l'honneur qu'il m'avait fait. Il revint la nuit suivante; mais depuis
lors, je ne l'ai pas revu une seule fois, ni dans la rue, ni à l'église,
pendant un mois entier que je me suis fatiguée à le chercher, quoique je
susse bien qu'il était dans le voisinage et qu'il allât tous les jours à
la chasse.
Cet abandon que je regardais comme le dernier des malheurs, faillit
m'accabler entièrement. Ce fut alors que je compris les conséquences de
l'audace de ma servante, et combien il est dangereux de se fier aux
serments. J'éclatai en imprécations contre don Fernand, sans soulager ma
douleur. Il fallut cependant me faire violence pour cacher mon
ressentiment, dans la crainte que mon père et ma mère ne me pressassent
de leur en dire le sujet. Mais bientôt il n'y eut plus moyen de feindre,
et je perdis toute patience en apprenant que don Fernand s'était marié
dans une ville voisine, avec une belle et noble personne appelée
Luscinde.
En entendant prononcer le nom de Luscinde, vous eussiez vu Cardenio
plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et bientôt
après deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothée, cependant,
ne laissa pas de continuer son récit.
A cette triste nouvelle, l'indignation et le désespoir s'emparèrent de
mon esprit, et, dans le premier transport, je voulais publier partout la
perfidie de don Fernand, sans m'inquiéter si en même temps je
n'affichais pas ma honte. Peut-être un reste de raison calma-t-il tous
ces mouvements, mais je ne les ressentis plus après le dessein que je
formai sur l'heure même. Je découvris le sujet de ma douleur à un jeune
berger qui servait chez mon père, et, lui ayant emprunté un de ses
vêtements, je le priai de m'accompagner jusqu'à la ville où je savais
qu'était don Fernand. Le berger fit tout ce qu'il put pour m'en
détourner; mais, voyant ma résolution inébranlable, il consentit à me
suivre. Ayant donc pris un habit de femme, quelques bagues et de
l'argent que je lui donnai à porter pour m'en servir au besoin, nous
nous mîmes en chemin la nuit suivante, à l'insu de tout le monde. Hélas!
je ne savais pas trop ce que j'allais faire; car que pouvais-je espérer
en voyant le perfide, si ce n'est la triste satisfaction de lui adresser
des reproches inutiles?
J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage. En entrant dans
la ville je m'informai sans délai de la demeure des parents de Luscinde;
le premier que j'interrogeais m'en apprit beaucoup plus que je ne
voulais en savoir. Il me raconta dans tous ses détails le mariage de don
Fernand et de Luscinde; il me dit qu'au milieu de la cérémonie, Luscinde
était tombée évanouie en prononçant le oui fatal, et que son époux,
ayant desserré sa robe pour l'aider à respirer, y avait trouvé cachée
une lettre écrite de sa main, dans laquelle elle déclarait ne pouvoir
être sa femme, parce qu'un gentilhomme nommé Cardenio avait déjà reçu sa
foi, et qu'elle n'avait feint de consentir à ce mariage que pour ne pas
désobéir à son père. Dans cette lettre, elle annonçait le dessein de se
tuer; dessein que confirmait un poignard trouvé sur elle, ce qu'au reste
don Fernand, furieux de se voir ainsi trompé, aurait fait lui-même, si
ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. Cet homme ajouta
enfin qu'il avait quitté aussitôt la maison de Luscinde, laquelle
n'était revenue de son évanouissement que le lendemain, déclarant de
nouveau avoir depuis longtemps engagé sa foi à Cardenio. Il m'apprit
aussi que ce Cardenio s'était trouvé présent au mariage, et qu'il
s'était éloigné, désespéré, après avoir laissé une lettre dans laquelle,
maudissant l'infidélité de sa maîtresse, il déclarait la fuir pour
toujours. Cela était de notoriété publique et faisait le sujet de
toutes les conversations.
Mais ce fut bien autre chose quand on apprit la fuite de Luscinde de la
maison paternelle et le désespoir de ses parents, qui ne savaient ce
qu'elle était devenue. Pour moi, je trouvai quelque consolation dans ce
qu'on venait de m'apprendre; je me disais que le ciel n'avait sans doute
renversé les injustes desseins de don Fernand que pour le faire rentrer
en lui-même; et qu'enfin, puisque son mariage avec Luscinde ne s'était
pas accompli, je pouvais un jour voir le mien se réaliser. Je tâchai de
me persuader ce que je souhaitais, me forgeant de vaines espérances d'un
bonheur à venir, pour ne pas me laisser accabler entièrement, et pour
prolonger une vie qui m'est désormais insupportable.
Pendant que j'errais dans la ville, sans savoir à quoi me résoudre,
j'entendis annoncer la promesse d'une grande récompense pour celui qui
indiquerait ce que j'étais devenue. On me désignait par mon âge et par
l'habit que je portais. J'appris en même temps qu'on accusait le berger
qui était venu avec moi de m'avoir enlevée de chez mon père; ce qui me
causa un déplaisir presque égal à l'infidélité de don Fernand, car je
voyais ma réputation absolument perdue, et pour un sujet indigne et bas.
Je sortis de la ville avec mon guide, et le même soir nous arrivâmes
ici, au milieu de ces montagnes. Mais, vous le savez, un malheur en
appelle un autre; et la fin d'une infortune est le commencement d'une
plus grande. Je ne fus pas plus tôt dans ce lieu écarté, que le berger
en qui j'avais mis toute ma confiance, tenté sans doute par l'occasion
plutôt que par ma beauté, osa me parler d'amour. Voyant que je ne
répondais qu'avec mépris, il résolut d'employer la violence pour
accomplir son infâme dessein. Mais le ciel et mon courage ne
m'abandonnèrent pas en cette circonstance. Aveuglé par ses désirs, ce
misérable ne s'aperçut pas qu'il était sur le bord d'un précipice; je
l'y poussai sans peine, puis courant de toute ma force, je pénétrai
bien avant dans ces déserts, pour dérouter les recherches. Le lendemain,
je rencontrai un paysan qui me prit à son service en qualité de berger
et m'emmena au milieu de ces montagnes. Je suis restée chez lui bien des
mois, allant chaque jour travailler aux champs, et ayant grand soin de
ne pas me laisser reconnaître; mais, malgré tout, il a fini par
découvrir ce que je suis; si bien que m'ayant, à son tour, témoigné de
mauvais desseins, et la fortune ne m'offrant pas les mêmes moyens de m'y
soustraire, j'ai quitté sa maison il y a deux jours, et suis venue
chercher un asile dans ces solitudes, pour prier le ciel en repos, et
tâcher de l'émouvoir par mes soupirs et mes larmes, ou tout au moins
pour finir ici ma misérable vie, et y ensevelir le secret de mes
douleurs.