«Don Fernand s'est acquitté de la parole qu'il vous avait donnée de
faire parler à mon père; mais il a fait pour lui ce qu'il avait promis
de faire pour vous: il me demande lui-même en mariage, et mon père,
séduit par les avantages qu'il attend de cette alliance, y a si bien
consenti, que dans deux jours don Fernand doit me donner sa main, mais
si secrètement, que notre mariage n'aura d'autres témoins que Dieu et
quelques personnes de notre maison. Jugez de l'état où je suis par
celui où vous devez être, et venez promptement si vous pouvez. La
suite fera voir si je vous aime. Dieu veuille que cette lettre tombe
entre vos mains, avant que je sois obligée de m'unir à un homme qui
sait si mal garder la foi promise. Adieu.»
[Illustration: J'allai le soir même prendre congé de Luscinde (p. 139).]
Je n'eus pas achevé de lire cette lettre, poursuivit Cardenio, que je
partis, voyant trop tard la fourberie de don Fernand, qui n'avait
cherché à m'éloigner que pour profiter de mon absence. L'indignation et
l'amour me donnaient des ailes; j'arrivai le lendemain à la ville, juste
à l'heure favorable pour entretenir Luscinde. Un heureux hasard voulut
que je la trouvasse à cette fenêtre basse, si longtemps témoin de nos
amours. Notre entrevue eut quelque chose d'embarrassé, et Luscinde ne me
témoigna pas l'empressement que j'attendais. Hélas! quelqu'un peut-il se
vanter de connaître les confuses pensées d'une femme, et d'avoir jamais
su pénétrer les secrets de son coeur? Cardenio, me dit-elle, tu me vois
avec mes habillements de noce, car on m'attend pour achever la
cérémonie; mais mon père, le traître don Fernand et les autres, seront
plutôt témoins de ma mort que de mon mariage. Ne te trouble point, cher
Cardenio, tâche seulement de te trouver présent à ce sacrifice; et sois
certain que, si mes paroles ne peuvent l'empêcher, un poignard est là
qui saura du moins me soustraire à toute violence, et qui, en m'ôtant la
vie, mettra le sceau à l'amour que je t'ai voué. Faites, Madame, lui
dis-je avec précipitation, faites que vos actions justifient vos
paroles. Quant à moi, si mon épée ne peut vous défendre, je la tournerai
contre moi-même, plutôt que de vous survivre. Je ne sais si Luscinde
m'entendit, car on vint la chercher en grande hâte, en disant qu'on
n'attendait plus qu'elle. Je demeurai en proie à une tristesse et à un
accablement que je ne saurais exprimer; ma raison était éteinte et mes
yeux ne voyaient plus. Dans cet état, devenu presque insensible, je
n'avais pas la force de me mouvoir, ni de trouver l'entrée de la maison
de Luscinde.
Enfin, ayant repris mes sens, et comprenant combien ma présence lui
était nécessaire dans une circonstance si critique, je me glissai à la
faveur du bruit, et, sans avoir été aperçu, je me cachai derrière une
tapisserie, dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où je pouvais voir
aisément ce qui allait se passer. Comment peindre l'émotion qui
m'agitait, les pensées qui m'assaillirent, les résolutions que je
formai! Je vis d'abord don Fernand entrer dans la salle, vêtu comme à
l'ordinaire, accompagné seulement d'un parent de Luscinde; les autres
témoins étaient des gens de la maison. Bientôt après, Luscinde sortit
d'un cabinet de toilette, accompagnée de sa mère et suivie de deux
femmes qui la servaient; elle était vêtue et parée comme doit l'être une
personne de sa condition. Le trouble où j'étais m'empêcha de remarquer
les détails de son habillement, qui me parut d'une étoffe rose et
blanche, avec beaucoup de perles et de pierreries; mais rien n'égalait
l'éclat de sa beauté, dont elle était bien plus parée que de tout le
reste. O souvenir cruel, ennemi de mon repos, pourquoi me représentes-tu
si fidèlement l'incomparable beauté de Luscinde! ne devrais-tu pas
plutôt me cacher ce que je vis s'accomplir? Seigneur, pardonnez-moi ces
plaintes; je n'en suis point le maître, et ma douleur est si vive que je
me fais violence pour ne pas m'arrêter à chaque parole.
Après quelques instants de repos, Cardenio poursuivit de la sorte:
Quand tout le monde fut réuni dans la salle, on fit entrer un prêtre,
qui, prenant par la main chacun des fiancés, demanda à Luscinde si elle
recevait don Fernand pour époux. En ce moment j'avançai la tête hors de
la tapisserie, et, tout troublé que j'étais, j'écoutai cependant ce que
Luscinde allait dire, attendant sa réponse comme l'arrêt de ma vie ou de
ma mort. Hélas! qui est-ce qui m'empêcha de me montrer en ce moment?
Pourquoi ne me suis-je pas écrié: Luscinde, Luscinde, tu as ma foi, et
j'ai la tienne; tu ne peux te parjurer sans commettre un crime, et sans
me donner la mort. Et toi, perfide don Fernand, qui oses violer toutes
les lois divines et humaines pour me ravir un bien qui m'appartient,
crois-tu pouvoir troubler impunément le repos de ma vie? crois-tu qu'il
y ait quelque considération capable d'étouffer mon ressentiment, quand
il s'agit de mon honneur et de mon amour! Malheureux! c'est à présent
que je sais ce que j'aurais dû faire! Mais pourquoi te plaindre d'un
ennemi dont tu pouvais te venger? Maudis, maudis plutôt ton faible
coeur, et meurs comme un homme sans courage, puisque tu n'as pas su
prendre une résolution, ou que tu as été assez lâche pour ne pas
l'accomplir. Le prêtre attendait toujours la réponse de Luscinde, et
lorsque j'espérais qu'elle allait tirer son poignard pour sortir
d'embarras, ou qu'elle se dégagerait par quelque subterfuge qui me
serait favorable, je l'entendis prononcer d'une voix faible: _Oui, je le
reçois_. Fernand, ayant fait le même serment, lui donna l'anneau
nuptial: et ils demeurèrent unis pour jamais. Fernand s'approcha pour
embrasser son épouse, mais elle, posant la main sur son coeur, tomba
évanouie entre les bras de sa mère.
Il me reste à dire ce qui se passa en moi à cette heure fatale où je
voyais la fausseté des promesses de Luscinde, et où une seule parole
venait de me ravir à jamais l'unique bien qui me fît aimer la vie! Je
restai privé de sentiment; il me sembla que j'étais devenu l'objet de la
colère du ciel, et qu'il m'abandonnait à la cruauté de ma destinée. Le
trouble et la confusion s'emparèrent de mon esprit. Mais bientôt la
violence de la douleur étouffant en moi les soupirs et les larmes, je
fus saisi d'un désespoir violent et transporté de jalousie et de
vengeance. L'évanouissement de Luscinde troubla toute l'assemblée, et sa
mère l'ayant délacée pour la faire respirer, on trouva dans son sein un
papier cacheté, dont s'empara vivement don Fernand; mais après l'avoir
lu, sans songer si sa femme avait besoin de secours, il se jeta dans un
fauteuil comme un homme qui vient d'apprendre quelque chose de fâcheux.
Pour moi, au milieu de la confusion, je sortis lentement sans
m'inquiéter d'être aperçu, et, dans tous les cas, résolu à faire un tel
éclat en châtiant le traître, qu'on apprendrait en même temps et sa
perfidie et ma vengeance. Mon étoile, qui me réserve sans doute pour de
plus grands malheurs, me conserva alors un reste de jugement qui m'a
tout à fait manqué depuis. Je m'éloignai sans tirer vengeance de mes
ennemis, qu'il m'eût été facile de surprendre, et je ne pensai qu'à
tourner contre moi-même le châtiment qu'ils avaient si justement mérité.
Enfin je m'échappai de cette maison, et je me rendis chez l'homme où
j'avais laissé ma mule. Je la fis seller et sortis aussitôt de la ville.
Arrivé à quelque distance dans la campagne, seul alors au milieu des
ténèbres, j'éclatai en malédictions contre don Fernand, comme si
j'obtenais par là quelque soulagement. Je m'emportai aussi contre
Luscinde, comme si elle eût pu entendre mes reproches: cent fois je
l'appelai ingrate et parjure; je l'accusai de manquer de foi à l'amant
qui l'avait toujours fidèlement servie, et, pour un intérêt vil et bas,
de me préférer un homme qu'elle connaissait à peine. Mais, au milieu de
ces emportements et de ma fureur, un reste d'amour me faisait l'excuser.
Je me disais qu'élevée dans un grand respect pour son père, et
naturellement douce et timide, elle n'avait peut-être cédé qu'à la
contrainte; qu'en refusant, contre la volonté de ses parents, un
gentilhomme si noble, si riche et si bien fait de sa personne, elle
avait craint de donner une mauvaise opinion de sa conduite, et des
soupçons désavantageux à sa réputation. Mais aussi, m'écriai-je,
pourquoi n'avoir pas déclaré les serments qui nous liaient? Ne
pouvait-elle légitimement s'excuser de recevoir la main de don Fernand?
Qui l'a empêchée de se déclarer pour moi? Suis-je donc tant à dédaigner?
Sans ce perfide, ses parents ne me l'auraient pas refusée. Mais hélas!
je restai convaincu que peu d'amour et beaucoup d'ambition lui avaient
fait oublier les promesses dont elle avait jusque-là bercé mon sincère
et fidèle espoir.
Je marchai toute la nuit dans ces angoisses, et le matin je me trouvai à
l'entrée de ces montagnes, où j'errai à l'aventure pendant trois jours,
au bout desquels je demandai à quelques chevriers qui vinrent à moi,
quel était l'endroit le plus désert. Ils m'enseignèrent celui-ci, et je
m'y acheminai, résolu d'y achever ma triste vie. En arrivant au pied de
ces rochers, ma mule tomba morte de fatigue et de faim: moi-même j'étais
sans force, et tellement abattu que je ne pouvais plus me soutenir. Je
restai ainsi je ne sais combien de temps étendu par terre, et quand je
me relevai, j'étais entouré de bergers qui m'avaient sans doute secouru,
quoique je ne m'en ressouvinsse pas. Ils me racontèrent qu'ils m'avaient
trouvé dans un bien triste état, et disant tant d'extravagances, qu'ils
crurent que j'avais perdu l'esprit. J'ai reconnu moi-même depuis lors
que je n'ai pas toujours le jugement libre et sain; car je me laisse
souvent aller à des folies dont je ne suis pas maître, déchirant mes
habits, maudissant ma mauvaise fortune, et répétant sans cesse le nom de
Luscinde, sans autre dessein que d'expirer en la nommant; puis, quand je
reviens à moi, je me sens brisé de fatigue comme à la suite d'un violent
effort. Je me retire d'ordinaire dans un liége creux, qui me sert de
demeure. Les chevriers de ces montagnes ont pitié de moi; ils déposent
quelque nourriture dans les endroits où ils pensent que je pourrai la
rencontrer; car, quoique j'aie presque perdu le jugement, la nature me
fait sentir ses besoins, et l'instinct m'apprend à les satisfaire. Quand
ces braves gens me reprochent de leur enlever quelquefois leurs
provisions et de les maltraiter quoiqu'ils me donnent de bon coeur ce
que je demande, j'en suis extrêmement affligé et je leur promets d'en
user mieux à l'avenir.
Voilà, seigneurs, de quelle manière je passe ma misérable vie, en
attendant que le ciel en dispose, ou que, touché de pitié, il me fasse
perdre le souvenir de la beauté de Luscinde et de la perfidie de don
Fernand. Si cela m'arrive avant que je meure, j'espère que le trouble de
mon esprit se dissipera. En attendant, je prie le ciel de me regarder
avec compassion, car, je le comprends, cette manière de vivre ne peut
que lui déplaire et l'irriter; mais je n'ai pas le courage de prendre
une bonne résolution: mes disgrâces m'accablent et surmontent mes
forces; ma raison s'est si fort affaiblie, que, bien loin de n'être
d'aucun secours, elle m'entretient dans ces sentiments tout contraires.
Dites maintenant si vous avez jamais connu sort plus déplorable, si ma
douleur n'est pas bien légitime, et si l'on peut avec plus de sujet
témoigner moins d'affliction. Ne perdez donc point votre temps à me
donner des conseils; ils seraient inutiles. Je ne veux pas vivre sans
Luscinde; il faut que je meure, puisqu'elle m'abandonne. En me préférant
don Fernand, elle a fait voir qu'elle en voulait à ma vie; eh bien, je
veux la lui sacrifier, et jusqu'au dernier soupir exécuter ce qu'elle a
voulu.
Cardenio s'arrêta; et comme le curé se préparait à le consoler, il en
fut tout à coup empêché par des plaintes qui attirèrent leur attention.
Dans le quatrième livre, nous verrons de quoi il s'agit; car cid Hamet
Ben-Engeli écrit ceci: Fin du livre troisième.