LUSCINDE A CARDENIO.

«Je découvre chaque jour en vous de nouveaux sujets de vous estimer;

si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux

dépens de mon honneur, il vous sera facile de réussir. J'ai un père

qui vous connaît, et qui m'aime assez pour ne pas s'opposer à mes

desseins quand il en reconnaîtra l'honnêteté. C'est à vous de faire

voir que vous m'estimez autant que vous le dites et que je le crois.»

Ce billet, qui m'engageait à demander la main de Luscinde, donna si

bonne opinion de son esprit et de sa sagesse à don Fernand, que dès

lors il conçut le projet de renverser mes espérances. J'eus l'imprudence

de confier à ce dangereux ami la réponse du père de Luscinde, réponse

par laquelle il me disait vouloir connaître les sentiments du mien, et

que ce fût lui qui fît la demande. Redoutant un refus de mon père, je

n'osais lui en parler, non dans la crainte qu'il ne trouvât pas en

Luscinde assez de vertu et de beauté pour faire honneur à la meilleure

maison d'Espagne, mais parce que je pensais qu'il ne consentirait pas à

mon mariage avant de savoir ce que le duc avait l'intention de faire

pour moi. A tout cela, don Fernand me répondit qu'il se chargerait de

parler à mon père, et d'obtenir de lui qu'il s'en ouvrît au père de

Luscinde.

Lorsque je te découvrais avec tant d'abandon les secrets de mon coeur,

cruel et déloyal ami, comment pouvais-tu songer à trahir ma confiance?

Mais, hélas! à quoi sert de se plaindre? Lorsque le ciel a résolu la

perte d'un homme, est-il possible de la conjurer, et toute la prudence

humaine n'est-elle pas inutile? Qui aurait jamais cru que don Fernand,

qui par sa naissance et son mérite pouvait prétendre aux plus grands

partis du royaume, qui me témoignait tant d'amitié et m'était redevable

de quelques services, nourrissait le dessein de m'enlever le seul bien

qui pût faire le bonheur de ma vie, et que même je ne possédais pas

encore?

Don Fernand, qui voyait dans ma présence un obstacle à ses projets,

pensa à se débarrasser de moi adroitement. Le jour même où il se

chargeait de parler à mon père, il fit, dans le but de m'éloigner, achat

de six chevaux, et me pria d'aller demander à son frère aîné l'argent

pour les payer. Je n'avais garde de redouter une trahison; je le croyais

plein d'honneur, et j'étais de trop bonne foi pour soupçonner un homme

que j'aimais. Aussi dès qu'il m'eut dit ce qu'il souhaitait, je lui

proposai de partir à l'instant. J'allai le soir même prendre congé de

Luscinde, et lui confiai ce que don Fernand m'avait promis de faire

pour moi; elle me répondit de revenir au plus vite, ne doutant pas que

dès que mon père aurait parlé au sien, nos souhaits ne fussent

accomplis. Je ne sais quel pressentiment lui vint tout à coup, mais elle

fondit en larmes, et se trouva si émue qu'elle ne pouvait articuler une

parole. Quant à moi je demeurai plein de tristesse, ne comprenant point

la cause de sa douleur, que j'attribuais à sa tendresse et au déplaisir

qu'allait lui causer mon absence. Enfin je partis l'âme remplie de

crainte et d'émotion, indices trop certains du coup qui m'était réservé.

Je remis la lettre de don Fernand à son frère, qui me fit mille

caresses, et m'engagea à attendre huit jours, parce que don Fernand le

priait de lui envoyer de l'argent à l'insu de leur père. Mais ce n'était

qu'un artifice pour retarder mon départ; car le frère de Fernand ne

manquait pas d'argent, et il ne tenait qu'à lui de me congédier sur

l'heure. Plusieurs fois, je fus sur le point de repartir, ne pouvant

vivre éloigné de Luscinde, surtout en l'état plein d'alarmes où je

l'avais laissée. Je demeurai pourtant, car la crainte de contrarier mon

père, et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement,

l'emporta sur mon impatience.

J'étais absent depuis quatre jours, lorsque tout à coup un homme

m'apporte une lettre, que je reconnais aussitôt être de Luscinde.

Surpris qu'elle m'envoyât un exprès, j'ouvre la lettre en tremblant:

mais avant d'y jeter les yeux, je demandai au porteur qui la lui avait

remise, et combien de temps il était resté en chemin. Il me répondit

qu'en passant par hasard dans la rue, vers l'heure de midi, une jeune

femme toute en pleurs l'avait appelé par une fenêtre, et lui avait dit

avec beaucoup de précipitation: Mon ami, si vous êtes chrétien, comme

vous le paraissez, je vous supplie, au nom de Dieu, de partir sans délai

et de porter cette lettre à son adresse; en reconnaissance de ce

service, voilà ce que je vous donne. En même temps, ajouta-t-il, elle me

jeta un mouchoir où je trouvai cent réaux avec une bague d'or et cette

lettre; quand je l'eus assurée par signes que j'exécuterais fidèlement

ce qu'elle m'ordonnait, sa fenêtre se referma. Me trouvant si bien payé

par avance, voyant d'ailleurs que la lettre s'adressait à vous, que je

connais, Dieu merci, et plus touché encore des larmes de cette belle

dame que de tout le reste, je n'ai voulu m'en fier à personne, et en

seize heures je viens de faire dix-huit grandes lieues. Pendant que cet

homme me donnait ces détails, j'étais, comme on dit, pendu à ses lèvres,

et les jambes me tremblaient si fort que j'avais peine à me soutenir.

Enfin j'ouvris la lettre de Luscinde, et voici à peu près ce qu'elle

contenait:

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 61 / 301 题