Cruelle! faut-il donc que ma langue publie
Ce que m'a fait souffrir ton injuste rigueur!
Pour peindre mes tourments, je veux d'une furie
Emprunter aujourd'hui la rage et la fureur.
Eh bien, oui, je le veux; la douleur qui me presse
M'anime d'elle-même à faire cet effort:
Ce poison trop gardé me dévore sans cesse,
Je souffre mille morts pour une seule mort.
Sortez de vos forêts, monstres les plus sauvages,
Venez mêler vos cris à mes gémissements;
Ours, tigres, prêtez-moi vos effrayants langages;
Fiers lions, j'ai besoin de vos rugissements.
Ne me refusez pas le bruit de vos orages,
Vents, préparez ici l'excès de vos fureurs:
Tonnerres, tous vos feux; tempêtes, vos ravages;
Mer, toute ta colère; enfer, tous tes malheurs.
O toi, sombre tyran de l'amoureux empire,
Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur;
Mais que ton souvenir m'accable et me déchire,
Et, pour finir mes maux, augmente ma douleur!
Mourons enfin, mourons; il n'est plus de remède.
Qui vécut malheureux, doit l'être dans la mort.
Destin, je m'abandonne et renonce à ton aide;
Rends le sort qui m'attend égal au dernier sort!
Venez, il en est temps, sortez des noirs abîmes:
Tantale, à tout jamais de la soif tourmenté;
Sisyphe infortuné, à qui d'horribles crimes
Font souffrir un tourment pour toi seul inventé;
Fils de Japet, qui sers de pâture incessante
A l'avide vautour, sans pouvoir l'assouvir;
Ixion enchaîné sur une roue ardente,
Noires soeurs, qui filez nos jours pour les finir;
Amenez avec vous l'implacable Cerbère,
J'invite tout l'enfer à ce funeste jour:
Ses feux, ses hurlements sont la pompe ordinaire
Qui doit suivre au cercueil un martyr de l'amour[35].
[35] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
Saint-Martin.
Tous les assistants applaudirent aux vers de Chrysostome; Vivaldo seul
trouva que ces soupçons dont ils étaient pleins s'accordaient mal avec
ce qu'il avait entendu raconter de la vertu de Marcelle. Ambrosio, qui
avait connu jusqu'aux plus secrètes pensées de son ami, répliqua
aussitôt: Je dois dire, seigneur, pour faire cesser votre doute, que
lorsque Chrysostome composa ces vers, il s'était éloigné de Marcelle,
afin d'éprouver si l'absence produirait sur lui l'effet ordinaire; et
comme il n'est pas de soupçon qui n'assiége et ne poursuive un amant
loin de ce qu'il aime, l'infortuné souffrait tous les tourments d'une
jalousie imaginaire; mais ses plaintes et ses reproches ne sauraient
porter atteinte à la vertu de Marcelle, vertu telle, qu'à la dureté
près, et sauf une fierté qui va jusqu'à l'orgueil, l'envie elle-même ne
peut lui reprocher aucune faiblesse.
Vivaldo resta satisfait de la réponse d'Ambrosio; il s'apprêtait à lire
un autre feuillet, mais il fut empêché par une vision merveilleuse, car
on ne saurait donner un autre nom à l'objet qui s'offrit tout à coup à
leurs yeux? C'était Marcelle elle-même, qui, plus belle encore que la
renommée ne la publiait, apparaissait sur le haut de la roche au pied de
laquelle on creusait la sépulture. Ceux qui ne l'avaient jamais vue
restèrent muets d'admiration, et ceux qui la connaissaient déjà
subissaient le même charme que la première fois. A peine Ambrosio
l'eut-il aperçue, qu'il lui cria avec indignation: Que viens-tu chercher
ici, monstre de cruauté, basilic dont les regards lancent le poison?
Viens-tu voir si les blessures de l'infortuné que ta cruauté met au
tombeau se rouvriront en ta présence? Viens-tu insulter à ses malheurs
et te glorifier des funestes résultats de tes dédains? Dis-nous au moins
ce qui t'amène et ce que tu attends de nous; car sachant combien toutes
les pensées de Chrysostome te furent soumises pendant sa vie, je ferai
en sorte, maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la même
obéissance parmi ceux qu'il appelait ses amis.
Vous me jugez mal, répondit la bergère; je ne viens que pour me
défendre, et prouver combien sont injustes ceux qui m'accusent de leurs
tourments et m'imputent la mort de Chrysostome. Veuillez donc,
seigneurs, et vous aussi, bergers, m'écouter quelques instants; peu de
temps et de paroles suffiront pour me justifier.
Le ciel, dites-vous, m'a faite si belle qu'on ne saurait me voir sans
m'aimer, et parce que ma vue inspire de l'amour, vous croyez que je dois
en ressentir moi-même! Je reconnais bien, grâce à l'intelligence que
Dieu m'a donnée, que ce qui est beau est aimable; mais parce qu'on aime
ce qui est beau, faut-il en conclure que ce qui est beau soit à son tour
forcé d'aimer; car celui qui aime peut être laid et partant, n'exciter
que l'aversion. Mais quand bien même la beauté serait égale de part et
d'autre, ne faudrait-il pas que la sympathie le fût aussi, puisque
toutes les beautés n'inspirent pas de l'amour, et que telle a souvent
charmé les yeux sans parvenir à soumettre la volonté. En effet, si la
seule beauté charmait tous les coeurs, que verrait-on ici-bas, sinon une
confusion étrange de désirs errants et vagabonds qui changeraient sans
cesse d'objet? Ainsi puisque l'amour, comme je le crois, doit être libre
et sans contrainte, pourquoi vouloir que j'aime quand je n'éprouve aucun
penchant? D'ailleurs, si j'ai de la beauté, n'est-ce pas de la pure
grâce du ciel que je la tiens, sans en rien devoir aux hommes? Et si
elle produit de fâcheux effets, suis-je plus coupable que la vipère ne
l'est du venin que lui a donné la nature? La beauté, chez la femme
honnête et vertueuse, est comme le feu dévorant ou l'épée immobile;
l'une ne blesse, l'autre ne brûle que ceux qui s'en approchent de trop
près.
Je suis née libre, et c'est pour vivre en liberté que j'ai choisi la
solitude; les bois et les ruisseaux sont les seuls confidents de mes
pensées et de mes charmes. Ceux que ma vue a rendus amoureux, je les ai
désabusés par mes paroles; après cela s'ils nourrissent de vains désirs
et de trompeuses espérances, ne doit-on pas avouer que c'est leur
obstination qui les tue, et non ma cruauté? Vous dites que les
intentions de Chrysostome étaient pures et que j'ai eu tort de le
repousser! Mais dès qu'il me les eut fait connaître, ne lui ai-je pas
déclaré, à cette même place où vous creusez son tombeau, mon dessein de
vivre seule, sans jamais m'engager à personne, et ma résolution de
rendre à la nature tout ce qu'elle m'a donné? Après cet aveu sincère,
s'il a voulu s'embarquer sans espoir, faut-il s'étonner qu'il ait fait
naufrage? Suis-je la cause de son malheur? Que celui-là que j'ai abusé
m'accuse, j'y consens; que ceux que j'ai trahis m'accablent de
reproches: mais a-t-on le droit de m'appeler trompeuse, quand je n'ai
rien promis à qui que ce soit? Jusqu'ici le ciel n'a pas voulu que
j'aimasse; et que j'aime volontairement, il est inutile d'y compter. Que
cette déclaration serve d'avertissement à ceux qui formeraient quelque
dessein sur moi; après cela s'ils ont le sort de Chrysostome, qu'on n'en
accuse ni mon indifférence ni mes dédains. Qui n'aime point ne saurait
donner de jalousie, et un refus loyal et sincère n'a jamais passé pour
de la haine ou du mépris.
Celui qui m'appelle basilic peut me fuir comme un monstre haïssable;
ceux qui me traitent d'ingrate, de cruelle, peuvent renoncer à suivre
mes pas: je ne me mettrai point en peine de les rappeler. Qu'on cesse
donc de troubler mon repos et de vouloir que je hasarde parmi les hommes
la tranquillité dont je jouis, et que je m'imagine ne pouvoir y trouver
jamais. Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien, si ce n'est de la
compagnie des bergères de ces bois, qui, avec le soin de mon troupeau,
m'occupent agréablement. En un mot, mes désirs ne s'étendent pas au delà
de ces montagnes; et si mes pensées vont plus loin, ce n'est que pour
admirer la beauté du ciel et me rappeler que c'est le lieu d'où je suis
venue et où je dois retourner.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.