de trente-deux ans, occupant une fort jolie position à la Banque de
Londres, à San Francisco. Il a toujours mené une conduite exemplaire
et s'est acquis l'estime générale. Sa jeune femme, âgée d'environ
vingt-cinq ans, est la fille du Rév. docteur Stebbins, de San
Francisco. Il l'avait épousée clandestinement et à l'insu de son père,
qui s'en était montré scandalisé. Mais depuis lors, l'accord s'était
fait dans la famille qui vivait en bonne intelligence.
Quant aux causes réelles qui ont motivé la tragédie, elles ne sont pas
encore bien établies, et il règne à ce sujet quelques doutes, que n'a
pas éclaircis l'enquête. Il est néanmoins certain que madame Schrœder,
qui habitait Oakland, avait souvent rendu visite au docteur Lefèvre,
dans le but de se faire nettoyer ou arracher des dents.
Elle rapporte que, lors de sa dernière visite, c'est-à-dire samedi
dernier, elle aurait été soumise par le dentiste à l'influence du
chloroforme, et qu'en cet état le docteur Lefèvre l'aurait outragée.
Lundi, dans l'après-midi, elle était allée au-devant de son mari,
arrivant de San Francisco, et l'avait informé de ce qui lui était
arrivé. Le mari, voulant venger l'honneur de sa femme outragée, serait
allé immédiatement trouver le docteur pour le tuer.
D'après une autre version, celle de Mary Agnew, qui a depuis
fort longtemps été employée, par le docteur Lefèvre, en qualité
d'assistante, pendant les opérations, il paraît établi que jamais le
docteur n'a administré le chloroforme à l'une de ses clientes, sans
qu'une tierce personne fût présente; que d'ailleurs les portes étaient
toujours grandes ouvertes, afin que tout le monde pût aller et venir,
et que[266], par conséquent, il était littéralement impossible qu'il se
passât rien d'illicite.
Maintenant les docteurs experts appelés en témoignage ont émis
l'opinion que l'emploi des agents anesthésiques sur des patients,
pouvaient leur causer certaines hallucinations, qui leur faisaient
croire à l'accomplissement de faits, qui n'existaient que dans leur
imagination, et ils en concluent que l'accusation, formulée par
madame Schrœder contre le docteur Lefèvre, pourrait bien être purement
imaginaire.
Quoi qu'il en soit, le jury du coroner, en rendant son verdict, a
déclaré que le défunt Alfred Lefèvre, âgé de quarante-sept ans, et
natif de France, était mort le 26 juillet, dans son office, au coin
des rues Huitième et Broadway, à Oakland, par suite d'une hémorragie
interne, causée par une blessure d'arme à feu dans la région de
l'abdomen, et que cette blessure lui avait été infligée, par un nommé
Edward F. Schrœder, coupable du crime de meurtre.
Les débats qui auront lieu au cours du procès détermineront sans doute
le cas qu'on doit faire de certaines versions contradictoires. En
attendant, et comme pour ajouter encore au mystère, qui semble entourer
cette tragique affaire, on rapporte que madame Schrœder a disparu du
domicile de son père, où elle s'était réfugiée avec ses enfants, et
l'on ajoute qu'elle aurait dit à la prison de ville en quittant son
mari qui l'engageait à prendre soin des enfants: «Adieu! car vous ne me
reverrez plus vivante!»
XXII
EXÉCUTION DANS LES PRISONS ET CORDES DE PENDUS
On se rappelle que lors du ministère de M. Dufaure, un projet fut
élaboré concernant la façon dont seraient réglées, à l'avenir, les
exécutions capitales[267].
Aux termes de ce projet, on voulait éviter de rendre publiques ces
exécutions, tout en leur maintenant la publicité exigée par la loi.
Nous croyons savoir que les Chambres auront à en délibérer, dans le
cours de la présente session. Cette mesure est bien inutile; il importe
de maintenir au supplice, sa publicité, son exemple et de mettre,
autour de l'échafaud, un important cordon de troupes, comme pour les
exécutions militaires. On ne croira pas, en France, à la réalité de
l'exécution, qui n'aura pas eu lieu en public.
Dans une pendaison de cinq Allemands (faisant partie d'une bande
d'assassins), qui vient d'avoir lieu (août 1880) aux État-Unis, la
foule se précipita de force dans l'une des cours de la prison, où le
supplice venait d'avoir lieu, et là, elle piétina les corps, encore
chauds, des condamnés, pour leur arracher et se partager les cordes des
pendus, sur les corps desquels des industriels mirent des affiches,
pour réclames.
Le même fait s'est récemment produit à l'Opéra de Paris, où un
machiniste s'était pendu, sous la scène. Quand le commissaire de police
du IX^e arrondissement, M. Daudet, vint, pour constater le suicide, on
ne put lui représenter un seul morceau de la corde, tous les _rats_
l'avaient coupée et partagée, pour se porter bonheur, dans leur
carrière si agitée.
XXIII
LE SUICIDE
«Nous sortons de cette vie par trois portes: l'une immense, aux
proportions colossales, par laquelle passe une foule de plus en
plus compacte, c'est la porte des maladies; la seconde, de moindre
grandeur, et qui semble se rétrécir graduellement, c'est la porte de la
vieillesse; la troisième, sombre, d'apparence sinistre, toute maculée
de sang, c'est la porte des morts violentes, accidents, meurtres, duels
et _suicides_.»
Ces lignes, extraites d'un livre curieux et rare, l'_Ordre divin_, par
le révérend Sussmilch, ont été écrites en 1740, et, de nos jours, elles
ont acquis un caractère frappant de vérité.
En effet, si la mortalité par les maladies peut avoir quelque peu
diminué, la mortalité, par les accidents et surtout par les suicides,
s'augmente, dans des proportions extraordinaires. La rapidité
d'accroissement du nombre des morts volontaires dans les divers États
européens est aujourd'hui telle que les gouvernements se sont émus
et ont prescrit des enquêtes, dont les résultats ne sont pas encore
connus très complètement, quant aux causes déterminantes de la mort
volontaire, mais ont été dénombrés, avec une grande exactitude, par
pays et par époques.
Un statisticien Italien, le professeur Morselli, a relevé les résultats
déjà constatés, car il établit ces points principaux: 1º Que le suicide
s'accroît, à peu d'exceptions près, dans tous les pays européens;
2º Que la proportion d'accroissement du nombre des suicides est
plus rapide que la proportion d'accroissement de la population. Il
s'ensuivrait donc que le nombre des morts volontaires augmente, avec
les progrès de la civilisation matérielle et avec l'affaiblissement des
idées religieuses.
En comparant les chiffres des suicides, obtenus pour les trente
dernières années du siècle, on constate que le nombre moyen annuel des
suicides est passé de 1845 à 1875:
De 212 à 347 pour la Suède; de 138 à 129 pour la Norvège; de 306 à 448
pour le Danemark; de 1,642 à 3,343 pour la Prusse; de 235 à 362 pour
la Belgique; de 340 à 706 pour la Saxe royale; de 809 à 2,472 pour
l'Autriche; de 2,951 à 5,256 pour la France[268].
On ne connaît pas les chiffres de l'Angleterre et de l'Italie, pour
la période de 1865 à 1875; mais de 1025 suicides annuels qu'elle
comptait vers 1850, l'Angleterre est passée au chiffre de 1544, pour la
période de 1871 à 1875. L'Italie comptait, pendant la période de 1860
à 1865, une moyenne annuelle de 718 suicides; ce chiffre est passé à
923 pour la période de 1871-1875. En Hollande, on n'a pas de chiffres
antérieurs à la période de 1865-1877; ce pays comptait à cette époque
94 suicides contre 146 dans la dernière série d'années. Notons enfin,
pour qui voudrait comparer les nombres des suicides, en France et en
Allemagne, que la proportion d'accroissement a été beaucoup plus forte,
dans l'ensemble des contrées, groupées sous la qualification d'empire
Allemand, que dans notre pays. Ce nombre, qui, en 1845, était de 2751,
s'est élevé au chiffre de 5389 pendant la période dernière de 1871 à
1875.
Sauf dans les pays Scandinaves, où l'épidémie du suicide paraît s'être
amoindrie, on constate que partout il y a progression et dans quelques
pays les aggravations sont énormes. Ainsi, de 1845 à 1875, le fléau du
suicide a doublé en Prusse, en Bavière, en Saxe, a triplé en Autriche
et dans le duché de Bade; il a augmenté de 80 pour cent en France,
d'environ 60 pour cent en Angleterre, en Danemark, en Belgique. Les
contrées où la proportion d'accroissement est vraiment effrayante sont:
le canton de Neuchâtel, où cette proportion a quadruplé; celui de
Genève, où elle a triplé.
Bien que les nombres cités plus haut soient le résultat de relèvements,
faits avec soin sur des documents officiels, il n'en est pas moins vrai
que l'exactitude des déclarations n'est pas la même pour tous les pays.
Il existe, en effet, un très grand nombre de localités où le décès,
par suicide, échappe aux constatations judiciaires, par suite à la
statistique. Si une telle constatation est facile, dans les contrées
de populations agglomérées, elle est plus difficile, dans les pays
où les habitants se trouvent disséminés sur de grands espaces, où les
familles peuvent plus aisément dissimuler les causes véritables du
décès.
Par conséquent, si nous connaissons, d'une manière précise, le chiffre
des décès par suicide, dans les grands pays comme la France et
l'Angleterre, il n'en est pas de même pour l'Allemagne, l'Autriche, la
Russie, l'Italie, où nombre d'habitants n'ont que peu de relations avec
les centres administratifs.
A quelles causes faut-il attribuer cette maladie du suicide, un genre
de folie, suivant beaucoup de médecins, qui doit avoir pour origine une
lésion au cerveau?
M. Morselli divise ces causes ou influences en quatre grandes
divisions: la division des influences cosmiques ou naturelles;
la division démographique, la division sociale et la division
individuelle, cette dernière embrassant, comme subdivisions, le sexe,
l'état civil, la profession, la condition sociale, le tempérament
mental, etc.
Les influences dites cosmiques, c'est-à-dire de climat, de saison, de
jour et d'heure, ne donnent que des résultats négatifs. Toutefois, on a
constaté une simultanéité entre l'accroissement du nombre des suicides
et l'élévation de la température.
Les influences ethnographiques et démographiques ne paraissent pas
devoir nous arrêter, car on ne découvre pas aisément quels sont les
rapports qui peuvent exister entre les mœurs et les usages du pays et
la fréquence des suicides. Notons toutefois que l'influence de race
paraît se manifester surtout pour les peuples Germains, puisque dans
tous les États Allemands, qu'ils fassent partie de l'Empire Allemand
ou de l'agglomération Autrichienne, le nombre des suicides qu'ils
comptent, est constamment le plus élevé.
Les influences sociales ne se font sentir bien clairement que pour
le culte. On remarque que le suicide est plus fréquent chez les
protestants que chez les catholiques et surtout les juifs. La densité
de la population reste sans importance sur le chiffre des suicides,
mais c'est un fait bien connu, que l'on se suicide beaucoup plus
fréquemment et beaucoup plus facilement, dans les villes que dans les
campagnes.
Les influences individuelles, biopsychologiques sont celles que l'on
a essayé le plus souvent de déterminer, d'une manière précise. Trois
points seulement sont établis sans réplique, c'est que le nombre des
femmes qui se tuent est de trois à quatre fois moins élevé que celui
des hommes; que le suicide fait moins de victimes, parmi les personnes,
engagées dans les liens du mariage, que parmi celles qui vivent
isolées, principalement en ce qui concerne les hommes. On constate,
en effet, que le nombre des morts volontaires est beaucoup plus élevé
parmi les célibataires que chez les veufs, et plus élevé également chez
les veufs que chez les hommes mariés.
Enfin le suicide s'accroît avec l'âge jusqu'à la limite extrême de
la vie, le nombre de personnes suicidées est plus grand parmi les
vieillards que parmi les personnes, dans la jeunesse ou dans la force
de l'âge.
Quant aux motifs de suicides, il est difficile de les établir d'une
manière bien précise, les statistiques officielles ne donnant, à cet
égard, aucun renseignement sur lequel on puisse baser une opinion. La
cause de cette lacune réside surtout dans ce fait que les familles, si
elles déclarent le suicide d'un parent, n'indiquent pas toujours les
causes de sa funeste résolution.
Notons aussi que pour un grand nombre de suicides, quand l'individu
se tue secrètement ou loin de sa demeure, la cause de sa mort
reste absolument inconnue. On peut toutefois énumérer comme causes
principales de suicide: la perte de la fortune, le désir d'échapper à
une action judiciaire, celui de ne plus être à charge à une famille,
les déceptions de cœur[269], la monomanie, les maladies incurables et
douloureuses, etc.
Un curieux enseignement ressort des documents statistiques que l'on
possède en France: les motifs qui poussent la femme au suicide sont
habituellement plus généreux, plus élevés, plus empreints de cette
grande morale, qui rend bien des philosophes indulgents pour le suicide.
Quant aux modes de suicide, ils varient peu, suivant les pays, partout
les désespérés ont recours à la pendaison, au pistolet, à l'arme
blanche, au poison, à l'asphyxie par immersion ou le charbon. Les
femmes ont rarement recours aux armes blanches ou à feu, mais presque
toujours se donnent la mort, par les deux derniers modes indiqués.
La manie du suicide est-elle guérissable? A cette question manque la
réponse, puisqu'aux philosophes qui réclament, pour la combattre, une
instruction forte et étendue, une éducation morale bien suivie, on
répond que le suicide est aussi commun dans les classes élevées de la
société que parmi les classes inférieures. Seules, les personnes dont
les convictions religieuses sont sincères, à quelque culte qu'elles
appartiennent, ne présentent que des cas fort rares de suicides; quels
que soient leurs chagrins, leurs déceptions et leurs souffrances, elles
se conforment au précepte religieux, qui interdit à l'être humain de
chercher à devancer l'heure finale de sa vie.
XXIV
CONSTAT DES SUICIDES EN AMÉRIQUE
États-Unis (New-York, 9 septembre 1880). Voici quelques menus faits,
dont la signification concorde bien avec le caractère spécial aux
mœurs Américaines. Commençons par le monde judiciaire. Un coroner,
nommé Herman, a expédié, dans une seule audience, quatorze enquêtes de
cas de suicides, qui avaient été laissées en retard, pour une cause
ou pour une autre, et dont les «sujets» étaient enterrés depuis un
mois ou deux. Le jury a refusé, malgré les adjurations du coroner, de
considérer comme sérieuses ces formalités, qui ne pouvaient plus avoir
aucune raison d'être, sauf de justifier le payement des honoraires
légaux.
Dès le commencement de la séance, les jurés ont demandé à voir les
corps, attendu qu'en cas de suicide l'enquête doit être tenue «sur
le corps.» Le coroner a répondu que la loi exigeant la vue du corps
est tombée en désuétude, et le jury s'est prêté complaisamment à
jouer le rôle jusqu'au bout, mais non sans quelques taquineries,
destinées à rappeler au coroner que la fournée d'enquêtes tardives
par lui entreprise, était purement et simplement une farce lugubre.
Dans le premier cas, qui était celui d'un homme qui s'est tué avec un
pistolet, on a proposé un verdict censurant les armuriers, qui vendent
des pistolets, avec lesquels les acheteurs se suicident ensuite, et
l'on a finalement rendu un verdict de «mort causée par une maladie des
reins, accélérée par un coup de pistolet, dans la tête.» Le deuxième
sujet s'était pendu. Un juge a demandé de censurer toutes personnes,
vendant aux gens des cordes, dont ils abusent pour se pendre. Pour les
autres cas, le jury, ne voulant pas éterniser la séance, s'est borné à
proclamer que le défunt «s'est suicidé de ses propres mains.»
XXV
LE SYSTÈME PÉNITENTIAIRE EN FRANCE
Le nouveau conseil aura lieu de s'occuper de la loi récente,
prescrivant pour les condamnés, l'établissement du système
pénitentiaire, l'organisation de notre système cellulaire devient une
question d'actualité, que nous allons étudier brièvement.
Le service pénitentiaire est placé sous l'autorité du ministre de
l'intérieur (sauf en ce qui concerne les prisons affectées aux
militaires et marins, dont le service ressortit au ministère de la
guerre et de la marine).
En outre, depuis la suppression des bagnes, qui a eu lieu
sous l'Empire, en 1854, les lieux d'outremer, affectés à la
transportation, dépendent du ministère de la marine.
Les condamnés à plus d'un an de prison subissent leur peine dans une
maison centrale.
Voici, du reste, le dénombrement statistique des prisons et des
établissements pénitentiaires sur lesquels s'étendra la juridiction du
nouveau conseil supérieur des prisons.
Il existe actuellement, tant en France qu'en Algérie, 15 établissements
pénitentiaires affectés aux hommes.
Ces établissements sont, pour la France: Albertville, Aniane, Beaulieu,
Clairvaux, Embrun, Eysses, Fontevrault, Gaillon, Loos, Melun, Nîmes,
Poissy, Riom.
Pour l'Algérie: Lambessa, l'Harrach.
Il faut ajouter à ces quinze établissements les trois pénitenciers
agricoles de la Corse, qui sont: Casabianda, Castelluccio et Chiavari.
Cela fait en tout dix-huit maisons centrales, maisons de détention ou
pénitenciers agricoles.
Il existe en outre pour les condamnés, pour faits insurrectionnels 2
maisons de détention (Belle-Isle et Thouars) et une maison centrale de
correction spéciale à Landerneau. Les établissements pénitentiaires
affectés aux femmes, sont au nombre de 7, dont 6 pour la France et 1
pour l'Algérie.
Ce sont en France: Auberive, Cadillac, Clermont, Doullens, Montpellier
et Rennes.
En Algérie: Le Lazaret.
En dehors des maisons centrales, maisons de détention et pénitenciers
agricoles, il existe en France 38 établissements d'éducation
correctionnelle affectés aux garçons.
Ce sont: les Douaires, Saint-Bernard, Saint-Hilaire, Saint-Maurice,
le val d'Yèvre, Dijon, Lyon, Nantes, Rouen, Villeneuve-sur-Lot,
Armentières, Autreville, Bar-sur-Aube, Beaurecueil, Citeaux,
Courcelles, Fontgombault, Fontillet, La Trappe Jommelières, Labarde,
La Loge, Langonnet, Le Luc, Mettray, Moiselles, Naumoncel, Oullins,
Saint-Éloi, Sainte-Foy, Saint-Ilan, Saint-Urbain, Société de patronage
de la Seine, Tesson, Vailhanquez, Voigny.
En Algérie, il n'existe qu'un seul établissement d'éducation
correctionnelle, affecté aux garçons: c'est M'zéra.
Les établissements d'éducation correctionnelle, affectés aux
filles, sont au nombre de vingt-cinq. Savoir: Nevers, Saint-Lazare,
Sainte-Marthe, Amiens, Angers, Bavilliers, Bordeaux, Bourges,
Diaconesses, Dôle, Israélites, la Madeleine, le Mans, Limoges, Lyon,
Méplier-Blanzy, Montpellier, Rouen, Sainte-Anne-d'Auray, Saint-Omer,
Sens, Société de patronage de la Seine, Tours, Varenne-les-Nevers et
Villepreux.
On ne compte en Algérie aucun établissement d'éducation correctionnelle
affecté aux filles.
Ajoutons qu'il existe en outre des maisons d'arrêt, de justice et de
correction dans tous les départements, et des dépôts de sûreté dans
tous les chefs-lieux de canton.
Enfin il y a à l'île Saint-Martin de Ré un dépôt, pour les condamnés
aux travaux forcés, avant leur transférement dans les colonies de
déportation et de transportation.
XXVI
UN LYPÉMANIAQUE
En 1849, Bertrand, le vampire du cimetière Montparnasse, y déterrait
les cadavres, la nuit, les dépeçait avec son sabre et ses dents,
sans les violer ni les voler; il était âgé[270] de vingt-cinq ans
et demi, sergent au 74^e de ligne. Le docteur aliéniste Marchal (de
Calvi) vint déclarer que, pour lui, Bertrand, était un lypémaniaque,
un homme absolument irresponsable de ses actes[271]. Voici comment
Bertrand, dans une note, expliquait lui-même les horribles tentations,
auxquelles il succombait: Ce n'est que le 23 ou le 25 février 1847,
qu'une espèce de fureur s'est emparée de moi et m'a porté à accomplir
les faits pour lesquels je suis arrêté. Étant allé un jour me promener
à la campagne, avec un de mes camarades, nous passâmes devant un
cimetière; la curiosité nous y fit entrer. Une personne avait été
enterrée la veille; les fossoyeurs, surpris par la pluie, n'avaient pas
entièrement rempli la fosse et avaient, de plus, laissé les outils sur
le terrain. A cette vue, de noires idées me vinrent; j'eus comme un
violent mal de tête, mon cœur battait avec force; je ne me possédais
plus. A peine débarrassé de mon camarade, je retourne au cimetière;
je m'empare d'une pelle et je me mets à creuser la fosse. Bertrand
raconte ainsi lui-même,—dans un mémoire adressé au médecin,—les
diverses exhumations et profanations, auxquelles il s'est livré, et il
ajoute: Nous étions au camp d'Ivry. Pendant la nuit, les sentinelles
étaient très rapprochées et leur consigne était sévère; mais rien ne
pouvait m'arrêter. Je sortais du camp, toutes les nuits, pour aller
au cimetière de Montparnasse, où je me livrais à de grands excès. La
première victime de ma fureur fut une jeune fille, dont je dispersai
les membres après l'avoir mutilée. La seconde fois, je déterrai une
vieille femme et un enfant, que je traitai de la même manière que mes
autres victimes. Tout le reste se passa dans le cimetière où sont
enterrés les suicidés et les personnes mortes aux hôpitaux. Il est
à remarquer que je n'ai jamais pu mutiler un homme; je n'y touchais
presque jamais, tandis que je coupais une femme en morceaux, avec un
plaisir extrême. Je ne sais à quoi attribuer cela?
XXVII
LES CHAMPS-ÉLYSÉES ET LE BOIS DE VINCENNES
On n'ose plus trop parler de l'aventure du bois de Vincennes et de
l'historiette, digne de certaines pages de Tallemant des Réaux, qui a
conduit, devant des juges civils, un ancien capitaine de l'armée et un
artilleur de la garnison. C'est un joli scandale. Il amène aussitôt
sur les lèvres des citations d'une étrange latinité et fait penser au
pasteur Corydon. Triste pastorale et lugubre matière à plaisanteries.
On a peut-être un peu trop abusé d'une certaine excuse, en plus d'un
crime[272], l'excuse pathologique. En bien des cas, en effet, la
maladie est une circonstance par trop atténuante. Mais, si jamais
lésion cérébrale dut être recherchée, c'est, évidemment ici; il doit y
avoir là je ne sais quel trouble malsain, pathologique, un capitaine
amené avec le canonnier, ce Chouard en uniforme, devant un aliéniste,
n'eût pas fini sur les bancs d'un tribunal. Le médecin eût peut-être
été dur pour la raison et l'état sanitaire de cet homme, mais il eût
évidemment sauvé son honneur. Voilà une affreuse chute: il paraît
que ce soldat fut un brave. Il avait vaillamment gagné l'épaulette,
qu'il laissa pour se faire pianiste. Premier symptôme morbide, ce
qui ne serait peut-être pas très flatteur pour les pianistes, mais
ce qui est fort exact. Le capitaine concertant devint un moment à la
mode, on l'applaudit à la salle Hertz, il donna des concerts suivis.
L'_Illustration_ publia son portrait, absolument comme s'il se fût agi
d'un nouvel académicien, d'un premier ministre, nouvellement arrivé au
pouvoir ou du petit prodige Jacques Inaudi, plus fort que Barême. Qui
diable eût jamais pu s'imaginer que le capitaine finirait par une telle
aventure, par une idylle à la Virgile, d'une antiquité douteuse? En
y songeant, la pitié s'en mêle et on en vient à se dire: «Ne parlons
point d'un tel sujet. Cela est trop répugnant et trop mélancolique!»