La _Société générale de protection pour l'enfance abandonnée ou

coupable_, dont le promoteur est M. Georges Bonjean, a tenu, 47, rue

de Lille, sa première séance depuis l'autorisation ministérielle. On

a constitué un Comité de direction composé de dix membres du Conseil,

pouvant se réunir très fréquemment. Ce Comité sera chargé d'élaborer

immédiatement le règlement intérieur de la Société. M. Bonjean a fait

part au Conseil des diverses offres qui lui sont parvenues, soit

pour la fondation de colonies particulières dans des établissements

agricoles, soit pour l'acceptation des pupilles de la Société, sous sa

surveillance et dans des conditions exceptionnellement favorables. Il a

été décidé que pour assurer une surveillance efficace et intelligente

des enfants recueillis, assistés ou patronnés, la Société s'occuperait

de former, tout de suite, un personnel de surveillants. Le Conseil a

reconnu à l'unanimité que les efforts devaient tendre à fonder dans un

très bref délai une _maison sociale_, qui fût comme le type de celles

qu'on veut créer. A l'unanimité également, il a été décidé que, pour

faire une expérience éclatante du principe de l'œuvre, les enfants

simplement abandonnés et les enfants déjà coupables, c'est-à-dire pour

être plus exact déjà détenus y seraient recueillis indistinctement

et sur un pied d'égalité parfaite. Une seule réserve a été faite et

accueillie par tout le monde: il va sans dire que le Conseil entend

_choisir_ entre les jeunes détenus et ne point s'exposer à placer,

auprès de malheureux, qui n'ont point failli, des enfants déjà

pervertis.

Le 28 juin 1793, la Convention rendait un décret ainsi conçu: «La

nation se charge de l'éducation physique et morale des enfants

abandonnés.» Mais elle n'avait en vue que les orphelins ou du moins

ceux dont les pères et mères étaient inconnus. Il en fut de même du

décret du 19 janvier 1811 qui institua les tours, et de la Constitution

de 1848 qui inscrivit, dans ses principes essentiels, le droit à

l'assistance des enfants abandonnés. Rien n'a été fait pour les enfants

moralement abandonnés, c'est-à-dire ceux que leurs parents, retenus par

un labeur quotidien, dans les usines ou dans les ateliers, laissent

livrés à eux-mêmes, sans ressources, sans surveillance, sans éducation,

et qui grandissent dans la misère et dans l'oisiveté, mères de tous les

vices; rien n'a été fait pour les enfants que leurs parents repoussent,

et rejettent, à tous les hasards, à tous les dangers d'une vie de

vagabondage sur les voies publiques. Ceux-là, les agents de police les

arrêtent quand ils les trouvent par les rues, les conduisent au Dépôt,

puis on les livre à la justice, qui n'a d'autre alternative que de les

faire enfermer, dans des maisons de correction ou de les rendre à leurs

parents, c'est-à-dire de les remettre, dans le milieu funeste où, par

l'insouciance et la mauvaise conduite de ceux à qui ils doivent le

jour, ils ont contracté de funestes habitudes et où ils s'enracinent,

de plus en plus, dans le mal. Veut-on savoir à quel chiffre s'élève

annuellement, à Paris, le nombre d'enfants arrêtés dans ces conditions?

En 1878 il y en a eu 2,056; en 1879, on en comptait 1,672; la moyenne

dépasse 1,500. Si nous y joignons les abandonnés de la France entière,

c'est au moins 4 ou 6,000 qui, chaque année, sont traduits devant les

tribunaux[258] correctionnels et vont grossir la population des maisons

de correction[259].

XII

LE TRAVAIL DES FEMMES

Dans la grande question de l'organisation du travail, des relations

entre le capital et le travail, le point le plus délicat est celui qui

concerne les femmes.

Moins bien payées que les hommes, ayant plus à lutter contre la

concurrence des établissements pénitentiaires ou des communautés

religieuses, isolées pour la plupart, les femmes se trouvent, sous le

rapport social, dans une situation d'infériorité que les économistes

ont vainement cherché jusqu'à présent à faire disparaître.

Mais si, d'une manière générale, la femme ouvrière est insuffisamment

payée, si elle ne jouit pas des avantages que trouvent les hommes dans

les associations mutuelles que possèdent tous ou presque tous les

corps d'états, il est quelques maisons exemplaires ou les ouvrières

sont traitées comme de véritables coopératrices et considérées mieux

et plus que comme des «abatteuses d'ouvrage.» A la séance publique

annuelle de la Société d'encouragement au bien, une des nombreuses

récompenses était ainsi motivée: M. Jolifié (Édouard-Hippolyte),

cinquante ans, fabricant de broderies, et madame Jolifié, née Louis

(Lucile-Augustine), quarante ans, à Paris, se dévouent, depuis vingt

ans, au soulagement des ouvriers. M. Jolifié commença à apporter des

améliorations dans son industrie en 1866, en installant, à grands

frais, une machine à vapeur qui, au point de vue du soulagement de ses

employés, obtint un résultat inespéré.

Le confortable et l'hygiène ont toujours été leur constante occupation,

s'attacher les ouvriers au prix des plus grands sacrifices, leur

faciliter le travail, leur donner l'exemple de la conduite et du devoir

accompli, telle fut toujours la base de l'organisation de cette maison.

Les apprenties qu'ils occupent résident chez leurs parents et l'on

exige d'elles une conduite, une tenue irréprochables.

Elles reçoivent pendant les quatre premiers mois de 15 à 30 francs.

Devenues ouvrières, elles gagnent 3 francs par jour au minimum.

Des fourneaux sont à la disposition des ouvriers pour cuire ou chauffer

leurs aliments, ce qui est pour eux une grande économie. La devise de

la maison est: _Ordre et travail_.

Par ces moyens, M. et madame Jolifié se voient entourés d'ouvriers

laborieux et dévoués, qui apprécient ce qu'on fait pour eux et

acquièrent, par leur assiduité et leur économie, l'assurance d'un

avenir exempt de gêne.

En contribuant à la fortune du patron, ils s'enrichissent eux-mêmes.

Une médaille d'honneur collective est accordée à M. et madame Jolifié,

qui ont voulu associer leurs ouvrières à cette distinction honorifique.

Le 5 juillet 1880, c'était fête dans leur établissement, rue des

Fontaines-du-Temple. Le vaste atelier avait été transformé en salle de

concert, orné de guirlandes, de feuillage et de fleurs, décoré avec les

plus belles pièces de broderies, dont quelques-unes sont de véritables

œuvres d'art.

M. Honoré Arnoul, secrétaire général de la Société d'encouragement au

bien, présidait la réunion composée de deux cents personnes, y compris

les cent ouvrières de la fabrique. C'était une fête de famille où

M. Honoré Arnoul a prononcé un discours, dont un passage résume un

plaidoyer en faveur des femmes:

«Quand le salaire des femmes sera ce qu'il doit être, quand cette

aiguille, si peu prisée, pourra, dans la laine et la soie, gagner, avec

certitude, ce qui est juste et équitable, on verra moins de fautes

contre les mœurs. L'argent des riches désœuvrés et libertins perdra de

sa puissance corruptive, et la fille encore pure marchera d'un pas plus

hardi et plus ferme sur les bords de l'abîme fascinateur.»

XIII

EXÉCUTION D'UN PARRICIDE

Le parricide Jules Isaac Huart, condamné à mort par la cour d'assises

de la Charente, a été exécuté. Le 27 février 1880, à Cognac, Huart

avait lâchement et de la manière la plus féroce assassiné sa bonne

vieille mère. Au moment même où il se disposait à la frapper, il

l'assurait qu'il n'était venu chez elle que pour l'embrasser. Quand

le directeur de la prison est entré dans la cellule du condamné, pour

lui apprendre que l'heure était venue, Huart n'a manifesté aucune

émotion. Après une demi-minute d'immobilité, il s'est mis sur son

séant et s'est disposé à s'habiller. Ceux qui assistaient à son lever

étaient plus émus que lui. Resté seul avec M. l'abbé Renaud, vicaire

de Saint-Martial, il a causé un quart d'heure avec le digne prêtre;

puis un gardien est venu lui offrir des biscuits et un peu d'eau-de-vie

qu'il a pris. Un instant après, il a demandé une cigarette. Sur

l'invitation de M. l'abbé Renaud d'assister à la messe, Huart a répondu

par un signe négatif. Au greffe, il prit encore deux verres de vin

et mangea un biscuit. On lui donne lecture des divers arrêts qui le

concernent. Il n'écoute pas, et quand on a fini, il demande un nouveau

verre de vin et des biscuits. Le parricide a été conduit à l'échafaud,

en chemise, la tête couverte d'un voile noir et les pieds nus. Il

avait environ vingt mètres à parcourir. Huart les a parcourus, sans

défaillance, un bras appuyé sur celui de l'abbé Renaud, l'autre sur

celui de l'exécuteur. Huart est très pâle, mais il continue à faire

bonne contenance. Les apprêts sont faits en un clin d'œil, la bascule

tombe, le couperet s'abat... et un long frémissement agite la foule qui

se sépare lentement, vivement impressionnée par ce spectacle terrible.

Le corps du supplicié a été conduit à l'hôpital où l'opération du

pesage de la masse encéphalique a été aussitôt faite par MM. les

docteurs Fournier et Nadaud, médecins de l'hôpital, assistés de M. le

docteur Bonger.

La face de Huart ne présentait aucune contraction; la section, faite

par le couperet, était très nette.

Le poids de cerveau et du cervelet atteint 1380 grammes se décomposant

comme suit:

Lobe droit du cerveau 600 grammes.

Lobe gauche 600 grammes.

Cervelle 180 grammes.

La masse encéphalique de Huart est à 2 grammes près, semblable à celle

de Menesclou, qui a donné un poids de 1,382 grammes.

Aucun vice de conformation n'existait sur la boîte osseuse.

XIV

GRACE ACCORDÉE A UN EMPOISONNEUR

Aujourd'hui, mercredi 5 septembre 1880, a eu lieu au Palais de Justice

(salle des appels correctionnels), l'entérinement des lettres de

grâce de Baude, l'empoisonneur de Saint-Denis, et d'Oblin, l'assassin

de Courbevoie, dont la peine de mort vient d'être commuée par M. le

président de la République, en celle des travaux forcés à perpétuité.

Baude avait, pour se venger de son patron, jeté de l'arsenic à pleines

mains, dans le pain servi à une centaine de clients, dont heureusement

aucun n'a jusqu'ici succombé.

En montant sur le trône, nos rois de France prêtaient (la main étendue

sur les Saints-Évangiles) serment de ne jamais faire grâce aux

empoisonneurs.

XV

LA RÉORGANISATION DE LA MORGUE

M. le préfet de la Seine, d'accord avec M. le procureur de la

République et sur ses indications, avait saisi, il a quelque temps,

le conseil général d'un projet de réorganisation de la Morgue, point

central des recherches et des expertises judiciaires.

Ce projet consiste à assurer:

La conservation presqu'indéfinie des corps;

La recherche des poisons de toute nature et notamment des poisons

volatils;

L'enseignement médico-légal, organisé sur le lieu même où se font les

expertises judiciaires.

M. le docteur Brouardel avait reçu la mission d'étudier, dans les

principales villes de l'Europe, les laboratoires et les méthodes

d'expertises médico-légales.

Dans quelques jours, le conseil général, qui a adopté déjà les

conclusions du remarquable rapport du savant professeur, s'occupera de

la question pratique.

Ce qui importe avant tout, écrit le médecin-légiste, c'est la

conservation des corps. Il faut que l'on puisse les exposer assez

longtemps, pour que leur identité soit reconnue. Mais ce n'est pas

tout; alors même que l'on a atteint ce but, il peut être utile à

la justice d'arrêter longtemps encore la décomposition. Quand un

crime a été commis, les marques des violences sont souvent les

seuls caractères, qui permettent de saisir les moyens employés pour

l'accomplir. Actuellement la crainte de laisser envahir le cadavre

par la putréfaction, oblige à pratiquer l'autopsie immédiatement. On

pourrait, au contraire, si l'on possédait des moyens de conservation

suffisants, reproduire avant l'autopsie, l'aspect des lésions

extérieures par le dessin ou même par la peinture et graver ainsi

définitivement des stigmates, dont la meilleure description ne donnera

jamais qu'une idée vague. Les conclusions de l'autopsie peuvent

d'ailleurs être discutées, soit par l'accusation, soit par la défense,

et les exhumations répétées, que l'on fait actuellement sont le plus

souvent rendues infructueuses par l'état de décomposition du cadavre.

Mais les intérêts de la justice ne sont pas seuls compromis par la

décomposition rapide des corps, il faut pouvoir établir «l'état civil»

des huit cents personnes, qui sont apportées, chaque année, en moyenne,

à la Morgue, à la suite de crimes, de suicides ou de simples accidents,

et le temps borné de l'exposition actuelle le permet trop rarement.

XVI

L'AUTOPSIE DE MENESCLOU

L'autopsie de Menesclou a été pratiquée sous la direction de MM. les

docteurs Dassay et Sappey. Elle a démontré que l'assassin avait dû

être doué d'une force peu commune et que son cerveau, dont le lobe

droit était beaucoup plus gros que le gauche, ne pesait pas moins de

1,382 grammes. Les docteurs ont encore pratiqué une autre opération,

celle de la transfusion du sang d'un jeune chien, sous la peau de la

face; mais soit qu'il se fût écoulé un temps trop long entre le moment

de la décollation et celui où a pu être tentée l'expérience, soit

aussi tout autre motif, le résultat n'a pas répondu à l'attente des

expérimentateurs. Cependant on a remarqué une légère coloration de la

peau, ainsi que quelques mouvements des lèvres.

La même expérience, renouvelée sur le tronc, n'a produit aucun effet.

Les restes de Menesclou ont été en outre l'objet de diverses recherches

d'histologie qui seront ultérieurement mises au jour. Les poumons

du supplicié étaient atteints de tubercules. Menesclou était donc

phtisique à un degré assez avancé. La taille de Menesclou était de 1

mètre 73. On avait attribué à Menesclou des habitudes contre nature;

après vérification des organes examinés, il a été reconnu par M.

Dassay, que cette accusation était mal fondée. La famille de Menesclou

ignorait encore à midi que le condamné avait été guillotiné, le matin.

XVII

UN RÉGICIDE GLORIFIÉ

Sur une curieuse gravure du temps, possédée par M. F. Febvre,

sociétaire de la Comédie-Française, dans son hospitalière _Villa

Fritz_, à Champs, on lit: _L'histoire au vray de la Victoire, obtenue

par Frère Jacques Clément, Religieux de l'Ordre Saint-Dominique lequel

tua, d'un cousteau, Henri de Valois les jours d'Aoust, au bourg

St-Cloud, luy présentant une lettre, et le désespoir de d'Espernon, sur

la mort du dit Henry de Valois, son maistre_.

En un autre coin de la gravure sont inscrits ces vers:

Un Jacobin, nommé Jacques Clément,

Considérant le mal qu'Henri faisait en France

Lui remit une lettre, et puis, très promptement

Luy donna d'un coustel, à droiste, près de la panse[260].

XVIII

EXÉCUTION A NEW-YORK

Le _Messager franco-américain_, qui se publie à New-York (août 1880),

porte:

Maintenant que Chastine Cox et Pietro Balbo ont payé leur dette à

la justice humaine, il sera utile de savoir ce que fera cette même

justice des meurtriers, exceptionnellement nombreux, en ce moment, qui

attendent ses décisions aux Tombs. On en compte en ce moment dix dans

cette prison, et sur ce nombre cinq ont assassiné leur femme. C'est

d'abord Augustus Leighton, quarante-quatre ans, d'apparence distinguée

et d'humeur joviale. Il avait épousé Mary Deane et s'était séparé

volontairement ensuite de son épouse. Malgré cela, il était resté

jaloux et comme Mary avait un amant, Leighton lui rendit visite, le 13

juin dernier et l'entourant tendrement de ses bras, lui coupa la gorge.

Vient ensuite Benjamin Davis, le véritable type du nègre et de la

brute. Nellie Crawfort, sa femme, menait une existence interlope, dont

le misérable profitait. Trouvant qu'elle ne lui donnait pas assez

d'argent, il la saisit, la jeta à terre et la tua à coups de botte.

La cellule 41 est occupée par Onnifrio Mangano, c'est encore un Italien

et lui aussi a tué sa femme, dans un accès de jalousie.

Deux autres assassins habitent la cellule 15, Charles Powers, qui a

tué sa femme dans des circonstances atroces. Catherine Powers venait

d'accoucher, lorsque son infâme mari rentra ivre, dans la misérable

cave qu'elle occupait. Elle l'appela à son aide et le bandit lui

répondit, par des coups de poing et de bâton. Le lendemain, la pauvre

mère et son enfant mouraient à l'hôpital.

Thomas Weldon rentre, le 21 juin; les voisins entendent Julia, sa

femme, crier bientôt: «Tom, ne me tuez pas.» La brute était ivre et la

tue à coups de tisonnier.

Puis viennent ensuite Richard Caulfiel, qui a assassiné, le 29 juin,

son camarade Balcock d'un coup de hache; Henri Riley, le charretier

meurtrier d'un enfant, qui jouait sur sa voiture; Michael O'Neil,

excellent père qui a pris la caisse dans laquelle son bébé dormait sur

le toit de la maison et l'a précipitée dans la rue; Frederik Munzberg,

qui a assassiné il y a quelques jours le malheureux peintre Xavier

Lindhauer; enfin, George Apps, le meurtrier de John Collins.

Comme on le voit, la peine de mort étant aujourd'hui érigée en principe

absolu, dans l'État de New-York, il y a de l'ouvrage en réserve, pour

le bourreau[261].

XIX

DÉPENSE D'UN MÉNAGE PARISIEN (1698) D'APRÈS MADAME DE MAINTENON

Versailles, novembre 1698.

_Lettre de madame de Maintenon à madame d'Aubigné[262]._

Je vous promets un laquais fort grand; les petits ne sont bons à rien.

S'il vous déplaît, chassez-le, si son successeur a le même malheur,

chassez-le aussi jusqu'à ce que vous en aie trouvé un bon. J'en ai deux

très inutiles, que je vous prêterai. Il vous faut un bon feu, de la

gelée et peu de train. Quatre chevaux vous suffiront. Je vous écris

tout ce qui me vient dans la tête—non pour vous gêner, mais pour vous

instruire.—Vous croirez bien que je connais Paris mieux que vous.

Dans ce même esprit, voici, ma chère sœur, un projet de dépense tel que

je l'exécuterais, si j'étais hors de la cour[263].

Vous êtes donc deux personnes, monsieur et madame;

3 femmes;

4 laquais;

2 cochers;

1 valet de chambre.

Quinze livres de viande, à 5 sols la livre 3 livres 15 sols.

Deux pièces de rôti 2 10

Du pain 1 10

Du vin 2 10

Le bois 2 »

Le fruit 1 10

La bougie » 10

La chandelle » 8

—— ——

14 livres 13 sols.

Je compte 4 sols de vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers.

C'est ce que madame de Montespan donne aux siens. Si vous avez de vin

en cave, il ne vous coûterait pas trois sols. J'en mets 6 pour votre

valet de chambre et 20 pour vous deux, qui n'en buvez pas pour trois.

Je mets une livre de chandelle, par jour, quoiqu'il n'en faille qu'une

demi-livre.

Je mets 10 sols en bougie; il y en a six à la livre, qui coûte 1 livre

10 sols et qui dure trois jours.

Je mets deux livres pour le bois. Cependant, vous n'en brûlerez que

trois mois de l'année; car il ne faut que deux feux.

Je mets une livre 10 sols pour le fruit. Le sucre ne coûte que 11 sols

la livre, et il n'en faut qu'un quarteron[264] pour une compote.

Je mets deux pièces de rôti; on en épargne une, quand monsieur ou

madame soupe ou dîne en ville. Mais aussi j'ai oublié une volaille

bouillie pour le potage; nous entendons le ménage. Vous pouvez fort

bien, sans passer 25 livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses,

tantôt de langue de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la

pyramide éternelle et la compote, que vous aimez tant! Cela posé, et

que j'apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas

passer 100 livres par semaine, c'est 400 par mois. Posons 500, afin que

les bagatelles, que j'oublie ne se plaignent point que je

leur fais une injustice.

500 livres par mois, font pour votre dépense

de bouche 6,000 livres.

Pour vos habits 1,000

Pour loyer de maison 1,000

Pour gages et habits des gens 1,000

Pour les habits, l'opéra et les magnificences

de monsieur 3,000

Tout cela n'est-il pas honnête? Et le reste de vos revenus ne peut-il

suffire à certains extraordinaires, qu'on ne peut prévoir ou éluder,

comme quelques grands repas, l'entretien de deux carrosses, l'acquit de

quelques petites dettes?

Cent pistoles (_mille livres_) suffiront pour vos habits. Vous avez une

année d'avance, et je vous en donnerai.

Bonsoir, en voilà assez pour un jour. Si de tout ce que je vous ai dit,

un mot peut vous être utile, je n'aurai nul regret à ma peine. Et du

moins, je vous aurai appris à ne pas dédaigner le ménage; en lisant ce

projet, peut-être me trouverez-vous naïve. Essayez-en, et l'on vous

trouvera magnifique.

Adieu, mon enfant, aimez-moi comme je vous aime.

XX

ATTAQUES NOCTURNES AUX ÉTATS-UNIS

On s'est plaint à diverses époques, à Paris, à Londres, des attaques

nocturnes: voici ce qui se passe, dans les rues de New-York, en plein

midi, en 1880, et doit nous consoler et nous fortifier, dans la

résignation.

Le mercredi 8 septembre, quelques instants après midi, le nommé James

Mooney, mécanicien de son état, demeurant 125 Ouest 24^e rue, se

rendait tranquillement chez lui, lorsque deux individus l'ont assailli

à l'improviste, par derrière, et l'ont renversé sur le pavé. Mooney

a tenté de leur résister, mais il n'a réussi qu'à se faire meurtrir

la tête et le corps de coups de pied, après quoi l'un des bandits a

retourné ses poches et a pris le peu d'argent qu'elles contenaient.

Cela se passait au coin de la 6^e avenue et de la 24^e rue, sous les

veux d'une cinquantaine de personnes. Quelques hommes résolus se sont

élancés sur les deux audacieux coquins, mais ceux-ci ont aussitôt tiré

un revolver et ont menacé de tuer quiconque s'approcherait d'eux. A

la vue des revolvers le rassemblement s'est dispersé, en toute hâte,

et les deux bandits se sont éloignés tranquillement, sans se presser,

personne n'osant les molester.

La police a fini pourtant par les arrêter.

La loi de Lynch est toujours en honneur, en Amérique, et personne

ne songe à en médire, quand on croit qu'elle ne fait que devancer

l'application de la loi régulière; mais souvent elle est inspirée par

d'autres sentiments que ceux de la justice, comme dans le cas suivant:

Un nommé Thomas Mac Donald, âgé de vingt-huit ans, fermier, demeurant

près de Commercial-Point, à quelques milles de Columbus (Ohio), a été

enlevé de sa maison et pendu à un arbre d'un bosquet voisin, par des

hommes restés inconnus. Mac Donald était venu du Kentucky, il y a

quelques années et avait épousé la fille d'un riche cultivateur de la

localité.

Il s'était fait détester de ses voisins, par son caractère querelleur

et vindicatif. Samedi dernier, il s'est pris de querelle avec l'un

d'eux, nommé Thomas Beaver, et a été fort maltraité. Les villageois ont

ensuite décidé de se débarrasser de lui, et pour cela ils n'ont rien

trouvé de mieux que de le pendre.

Quant aux exécutions régulières, il y en a toutes les semaines. Cette

semaine, deux nègres, Williere Powell et Achille Thomas, âgés de

dix-neuf et vingt-trois ans, ont été pendus devant la Court House

de la paroisse Saint-James (Louisiane), en présence de trois mille

spectateurs. Il avaient été condamnés comme meurtriers d'un nommé

Théogène Gaudet. Tous deux ont parlé du haut de l'échafaud, un quart

d'heure environ. Ils ont reconnu leur culpabilité et exprimé l'espoir

de recevoir le pardon de Dieu. La mort produite par strangulation pour

chacun d'eux, n'est survenue qu'après vingt-six minutes de pendaison.

Décidément, nous n'avons pas tant à envier à la libre Amérique, en

France, on ne tue plus que les honnêtes gens, livrés au bon plaisir des

malfaiteurs.

XXI

MEURTRE D'UN DENTISTE

(Francisco, 1^{er} juillet 1880).

A Oakland, le docteur Alfred Lefèvre[265], dentiste établi en cette

ville, a été blessé mortellement de deux coups de revolver, par un des

principaux employés de la _London and San Francisco Bank_, M. Édouard

Schrœder, lequel était venu à Oakland pour accomplir son funeste

projet. La victime n'a survécu que peu d'instants à sa blessure; la

balle lui ayant perforé les intestins.

Le docteur Alfred Lefèvre était l'un des plus populaires et des plus

habiles dentistes d'Oakland, où il résidait depuis dix-sept ans et où

il avait toujours joui d'une excellente réputation, aussi bien comme

homme privé que comme praticien émérite. Il était âgé de quarante-sept

ans et natif de France. Il laisse une veuve et quatre enfants, dont

l'aîné n'a pas encore onze ans et le plus jeune quatorze mois.

Le crime et la débauche à Paris; Le divorce · 第 13 / 18 段