En résumé, dans tous les pays où le divorce est admis, on voit

s'affaiblir plus ou moins lentement l'esprit de famille, le respect

du mariage, le culte du foyer domestique et les sages limites que

le législateur a su imposer, chez certains peuples à la faculté du

divorce, commencent à paraître insuffisantes.

Parle-t-on de l'antiquité?

Dans la société la plus fortement constituée qui fut jamais, dans la

société Romaine, l'histoire du divorce est instructive. La puissance

Romaine, ayant pour base la forte organisation de la famille, demeura

inébranlable, tant que le lien conjugal fut considéré indissoluble

par le respect de tous; mais elle fut ébranlée et déclina rapidement,

lorsque les divorces commencèrent et vinrent jeter la division dans les

familles. Alors la décadence se précipita, de jour en jour. Nous avons

déjà trop insisté ailleurs sur cette phase déplorable de l'histoire

Romaine, pour revenir encore ici sur le tableau de la corruption de

Rome, lorsqu'elle eut perdu les vertus solides que les mœurs antiques

lui avaient données. Citons seulement un passage de M. Troplong: «C'est

assurément, dit-il, un des travers les plus curieux de l'esprit humain

que les abus du divorce, qui signalèrent la fin de la république

Romaine, ainsi que le règne des premiers empereurs. Le divorce était

une mode et une spéculation, le mariage un essai passager et une

courte fantaisie... Il semble que plus le mariage est indissoluble,

plus il y a des chaînes effrayantes pour les esprits changeants (qui

ne sont pas les moins nombreux); et qu'au contraire, plus le mariage

est facile à rompre, plus il tente les cœurs légers, qui craignent

les longs engagements. Eh bien, c'est un phénomène contraire qui se

manifeste à Rome. Autant le mariage était fragile et précaire, autant

il inspira d'éloignement à la foule éprise du célibat; d'où l'on

pourrait conclure que le mariage est une des choses qui attachent, en

raison de la contrainte qu'elles inspirent.»

Mais la France elle-même n'a-t-elle pas fait l'expérience du divorce

et cette expérience ne conclut-elle pas énergiquement contre le

rétablissement d'un pareil élément de corruption, dans un État? La

période révolutionnaire nous a déjà fourni un effrayant exemple de ce

que peut produire l'habitude, la mode et bientôt la folie du divorce.

On voit disparaître toute la dignité du lien conjugal; la loi, faite ou

modifiée par un législateur, qui partage bientôt le mépris de tous pour

la sainteté du mariage, rend de plus en plus facile sa dissolution et

l'on aboutit au divorce, par simple consentement mutuel. On en vient

à un concubinage légal, à une polygamie successive, à une sorte de

communauté de femmes, qui serait la ruine de la société. Sans doute on

n'arrive pas du premier coup à cet état déplorable, mais l'esprit de

famille baisse insensiblement; il fléchit plus ou moins vite, selon

les mœurs, le caractère national, selon les circonstances politiques,

selon le plus ou moins de facilité, le plus ou moins d'encouragement,

donné par la loi à la dissolution du mariage. Sans doute encore les

scandales de la période révolutionnaire, en ce qui concerne le divorce,

tenaient à un état politique particulier et exceptionnel, ainsi qu'à

une excessive tolérance de la part de la loi. Mais on ne peut nier

absolument que le temps actuel ne présente une analogie frappante avec

l'époque dont nous parlons, certain trouble ne règne dans les esprits,

dans les croyances, qu'avec l'indifférence, presque générale, qui

domine les consciences et grâce au désarroi qui règne dans la morale

publique, on ne serait que trop porté à s'exagérer les bienfaits du

divorce, à en étendre l'application et par conséquent à en multiplier

les désastreux effets. Notons enfin que cette tolérance de la loi

révolutionnaire, que les plus sages partisans du divorce blâment, avec

raison, n'est pourtant pas rejetée par beaucoup d'entre eux, et qu'il

serait facile de prévoir, le divorce une fois admis, le moment où la

plus extrême facilité serait accordée aux époux pour l'obtenir. Si l'on

ne voit dans le mariage qu'un contrat, destiné à ne subsister qu'autant

que les deux parties remplissent leurs obligations réciproques et qui

maintient entre elles la bonne harmonie, ne sera-t-on pas amené à

permettre la rupture de ce contrat, aussitôt que cette bonne harmonie

cessera, ou dès que les époux seront d'accord pour éteindre les

obligations, qu'ils se doivent mutuellement?

Et alors tout ce qu'on a eu de scandale à reprocher à la période

révolutionnaire, se reproduirait encore et susciterait des

protestations semblables à celles qu'on entendit formuler, alors que

le nombre des divorces en était venu à dépasser à Paris le nombre

des mariages: «Le divorce, disait alors Bonguyod, n'obtient que trop

de facilité et il en résulte que les enfants sont abandonnés, leur

éducation négligée; ils ne reçoivent plus les exemples des vertus

domestiques, ni les soins, ni les secours de la tendresse et de la

sollicitude paternelle[223].»

Deux mois plus tard, Mailhe demandait à la Convention «des

modifications à la loi du divorce, qui est plutôt un tarif d'agiotage

qu'une loi. Le mariage, disait-il, n'est plus en ce moment qu'une

affaire de spéculation; on prend une femme, comme une marchandise,

en calculant le profit dont elle peut être, et l'on s'en défait,

sitôt qu'elle n'est plus d'aucun avantage; c'est un scandale vraiment

révoltant[224].»

Et l'année suivante (Renault de l'Orne) demandait au Conseil des

Cinq-Cents «sinon qu'on supprimât, mais qu'on suspendît provisoirement

l'effet des demandes pour incompatibilité d'humeur, dont le libertinage

se prévaut et qui semblent n'avoir été mises dans la loi que pour

l'encourager et le faire triompher[225].»

Le divorce n'est donc pas un remède; loin d'améliorer la morale

publique, il l'ébranle. Avec notre seule séparation de corps, nous

ne sommes pas une nation plus immorale que la plupart des pays où le

divorce existe, où étant appliqué depuis longtemps, il devrait avoir

déjà régénéré les mœurs. La séparation de corps n'a pas produit, chez

nous, ces funestes effets que ses adversaires s'efforcent de trouver

en elle. Nous n'avons pas à déplorer une corruption plus grande, plus

de concubinages, plus de naissances illégitimes que les nations qui

remplacent par le divorce—ce seul remède si efficace—la séparation de

corps, ce danger social et cette institution dépravante. L'histoire

est là pour établir que les époques les plus fécondes en divorces

furent aussi les plus fécondes en enfants illégitimes. La statistique

est là pour démontrer que les pays Latins, loin d'occuper les premiers

rangs, dans l'état comparatif de l'immoralité des peuples, occupent au

contraire une place fort honorable. La France n'arrive qu'au septième

rang, et c'est un pays de divorce, le Wurtemberg, qui tient la tête,

avec la proportion énorme de 15 enfants illégitimes sur 100.

La séparation de corps n'est pas sans doute une institution parfaite,

et sur ses imperfections, les partisans du divorce ont beau jeu. C'est

une loi cruelle, disent-ils; elle place les époux séparés dans une

position fausse et dangereuse; elle les oblige à une espèce de célibat

involontaire; elle multiplie aussi les concubinages, les adultères,

en forçant l'époux innocent à porter le poids du nom et du déshonneur

d'un conjoint, flétri par une condamnation infamante, l'époux victime

de mauvais traitements, à rester indissolublement retenu par des liens

insupportables, l'époux sain à voir son sort, attaché pour la vie à

celui d'un infirme incurable. Par là elle fait sentir aux victimes le

désir et presque le besoin d'une libération violente, elle pousse à

l'explosion des impatiences, des rancunes, des vengeances, elle porte

au crime même, presque légitimé par l'implacable injustice d'une loi

barbare.

Sur ce thème les partisans du divorce ont écrit des pages éloquentes.

On pourrait certes se laisser ébranler par le sentiment de pitié,

qu'ils soulèvent avec raison en faveur des époux séparés.

«Que d'injustices, dit Daniel Stern, commises et souffertes sous le

manteau de la légalité! Que d'êtres nobles et délicats mortellement

atteints, dès les premiers jours de la jeunesse! est-il juste, peut-il

être utile que l'époux de la femme adultère porte la honte au front,

que celui de la femme stérile se voie à jamais déshérité des joies de

la paternité; que la femme aimante et chaste subisse, à toute heure,

l'affreuse pensée de l'irrévocable, le despotisme sans contrôle d'un

mari vicieux, débauché, accepté plus souvent que choisi avant l'âge du

vrai discernement?»

Mais tandis que les partisans du divorce s'apitoient sentimentalement,

sur le sort créé aux époux par la séparation, ils ne s'aperçoivent

pas que les maux du divorce sont bien plus grands encore que ceux

d'une institution, qui relâche simplement les liens du mariage, au

lieu de les rompre définitivement. Ils ne voient pas qu'en accusant

la séparation de pousser les époux à la débauche, ils font injure à

un grand nombre de personnes qui savent observer la continence[226];

ils ne se rendent pas compte des effets désastreux du divorce, en

ce qui concerne les enfants et leurs intérêts matériels et moraux,

en ce qui concerne l'esprit de famille, le bien de la société où la

corruption grandirait à mesure qu'on rendrait moins stables les bases

sur lesquelles elle est assise. Ils ne songent pas que la proclamation

du divorce déchaînerait les passions, et que la démoralisation publique

ne ferait que s'accroître dans une nation où les mœurs ne sont déjà que

trop ébranlées; ils ne s'aperçoivent pas enfin que si le divorce du

Code civil n'a pas produit jusqu'en 1816 trop d'effets déplorables,

il n'y aurait pas lieu d'espérer aujourd'hui un résultat raisonnable.

Ils oublient en effet que l'organisation récente de l'assistance

publique vulgariserait singulièrement l'usage du divorce et, le rendant

accessible à tous, multiplierait rapidement dans le peuple ses excès et

ses abus.

En résumé, nous ne défendons pas la séparation contre les vices réels,

qu'on lui reproche, vices inhérents à toute institution humaine. Mais

nous n'hésitons pas à conclure que ces maux sont bien minimes, en

comparaison de ceux que comporterait le rétablissement du divorce.

Entre ces deux remèdes, tous deux imparfaits, nous choisissons le

moins désastreux, celui qui méconnaît le moins la sainteté du mariage,

le caractère élevé de l'union légitime et tous les intérêts qui sont

attachés à son maintien.

Les plus grands esprits parmi ceux qui ont soutenu le divorce, et

qui même en ont usé, en ont reconnu eux-mêmes tout le danger. «Le

divorce, disait le premier Consul, devait être dans notre législation.

La liberté des cultes le réclamait; mais ce serait un grand malheur

qu'il passât dans nos habitudes. Qu'est-ce qu'une famille dissoute? Que

sont les époux qui, après avoir vécu, dans les liens les plus étroits

que la nature et la loi puissent former entre des êtres raisonnables,

deviennent tout à coup étrangers l'un à l'autre, sans néanmoins pouvoir

s'oublier? Que sont des enfants qui n'ont plus de père, qui ne peuvent

confondre, dans les mêmes embrassements, les auteurs désunis de leurs

jours; qui, obligés de les chérir et de les respecter également, sont

pour ainsi dire forcés de prendre parti entre eux; qui n'osent rappeler

en leur présence le déplorable mariage, dont ils sont les fruits? Oh!

gardons-nous d'encourager le divorce! De toutes les modes, ce serait

la plus funeste! N'imprimons pas le sceau de la honte à l'époux qui en

use; mais plaignons-le, comme un homme auquel il est arrivé un grand

malheur. Que les mœurs repoussent la triste nécessité, que la loi n'a

pu refuser aux époux malheureux[227].»

Respectons donc dans le mariage l'union indissoluble du mari et de

la femme; voyons en lui un contrat sacré, qu'on ne peut former à la

légère, parce que sa nature même, son institution divine en ont fait un

lien, qui enchaîne pour la vie les existences et les âmes; faisons du

mariage rendu sacré, par le caractère indélébile d'époux, qu'il confère

aux parties contractantes, la plus ferme base de la famille et de la

société, et, comme l'a dit un moraliste éminent: Adorons la famille

telle que Dieu l'a faite[228].»

Le rétablissement du divorce en 1881 nous ferait craindre que ce ne

soit un moyen, dans la famille Française, déjà si profondément battue

en brèche, si profondément ébranlée par l'adultère apparent ou occulte,

d'ajouter un nouveau mode de débauche, changeante à volonté, autorisée

parla loi et dont le tableau qui suit proclame les dangers.

X

STATISTIQUE DU DIVORCE.

Les documents statistiques font défaut pour un certain nombre de pays,

qu'il serait intéressant de faire rentrer dans un tableau comparatif;

nous avons cependant recueilli quelques chiffres qui permettent de se

faire une idée assez exacte des résultats, obtenus par l'institution

du divorce et par celle de la séparation de corps. Quant à apprécier

exactement au point de vue moral le mouvement des divorces et des

séparations de corps, il faudrait pouvoir tenir compte des séparations

volontaires, ce qui est de toute impossibilité.

I.—_Pays où la séparation de corps perpétuelle pour causes[229][230]

déterminées existe seule_: France, Espagne, Portugal, Mexique, États de

l'Amérique du Sud.

II.—_Pays où la séparation perpétuelle existe seule pour causes

déterminées ou par consentement mutuel_: Italie.

III.—_Pays où le divorce existe seul pour causes déterminées_: Suisse,

Bavière, Brunswick, Hambourg, Hanovre annexé, Saxe, Wurtemberg, Suède,

Russie, Serbie.

IV.—_Pays où le divorce existe seul, soit pour causes déterminées, soit

par consentement mutuel_: Roumanie, Bade, Danemarck, Norvège, Prusse.

V.—_Pays où existent la séparation de corps et le divorce, mais

seulement pour causes déterminées_: Angleterre.

VI.—_Pays où existe le divorce pour causes déterminées et la

séparation de corps pour causes déterminées ou par consentement

mutuel_: Hollande.

VII.—_Pays où la séparation de corps pour causes déterminées et le

divorce pour causes déterminées existent, mais conformément à la

religion des époux_: Pologne Russe.

VIII.—_Pays où la séparation de corps pour causes déterminées ou par

consentement mutuel existe seule pour les catholiques et pour les

autres le divorce, conformément à la loi religieuse, ou même par la

volonté d'un seul pour incompatibilité d'humeur_: Autriche.

IX.—_Pays où existent le divorce pour causes déterminées ou par

consentement mutuel et même la répudiation_: Turquie.

Aux États-Unis, si la procédure varie suivant les États, tous admettent

conjointement le divorce et la séparation de corps. Parcourons

maintenant quelques chiffres.

Comme on le voit par le tableau ci-dessus, la Roumanie est le seul pays

de race Latine qui ait admis le divorce seul. Dans ce pays le nombre

des instances en divorce s'élevait à 832 en 1865 et tombait subitement

à 35 en 1866. Ces résultats étaient dus évidemment aux dispositions

plus strictes du nouveau Code civil mis en application le 1^{er}

décembre 1865. Mais depuis, le mouvement ascensionnel a repris et le

chiffre total de 1870 est de 553.

En Angleterre il a été prononcé en moyenne de 1869 à 1873, 282 divorces

dont 197 conditionnels et 23 séparations[231]. On sait que l'Angleterre

se montre très difficile pour l'admission des demandes en divorce.

Environ 175 divorces ont lieu annuellement en Suède (moyenne de 1871 à

1875). Si nous consultons le recensement de 1870 nous constaterons que,

sur une population de 4,168,000 habitants il y a 1,341,499 personnes

mariées et 2,514 divorcées; le nombre des divorces est à celui des

mariages comme 0,58 à 100[232].

Dans les Pays-Bas de 1866 à 1870 nous trouvons une moyenne de 110

divorces par an et 44 séparations. En Belgique, pendant la même

période, 323 divorces et 258 séparations.

En France les moyennes des séparations ont été de:

1845 à 1850 1080 séparations

1851 à 1855 1529 —

1856 à 1860 1913 —

1861 à 1865 2395 —

1866 à 1869 2922 —

1872 à 1875 2881 —

1876 3251 —

Il faut noter que l'organisation de l'assistance judiciaire a

contribué, dans une notable proportion, à l'accroissement considérable

qu'on peut remarquer dans ce tableau. Autrefois, les femmes se

taisaient et se réconciliaient, après avoir été battues, aujourd'hui

elles plaident et se séparent, sans bourse délier.

Nous avons vu en parlant de la loi fédérale de 1874[233], que le

divorce faisait en Suisse des progrès beaucoup plus rapides que la

séparation en France. Nous ne reviendrons pas sur les chiffres déjà

cités, mais nous emprunterons au bureau fédéral de statistique un

tableau comparatif du nombre des divorces pour sept pays. Dans ces pays

on compte par 100 mariages:

1871 à 1875 1876 1877 1878

Grand-Duché de Bade 0,38 0,62 0,74 »

Saxe 2,22 2,61 2,58 »

Hesse 0,43 0,64 »

Belgique 0,28 0,35 » »

Pays-Bas 0,46 0,43 0,50 0,54

Suède 0,58 0,68 0,69 »

Suisse » 4,92 4,74 5,03

Quant aux motifs servant de base aux instances en divorce ou en

séparation de corps, voici les chiffres fournis par les documents

officiels de six pays[234].

Excès, sévices Adultère Autres

injures graves motifs

Saxe 66% 26% 8%

Wurtemberg 64 36 »

Bade 76 16 8

France 92 7 1

Roumanie 86 8 6

Colonies françaises 68 15 17

Des statistiques spéciales, sur la durée des mariages dissous, nous

montrent qu'en Saxe et en Roumanie le mariage est dissous dans un

délai relativement court, 65 et 79 fois pour % dans les dix ans; tandis

qu'en France la séparation n'intervient que 47 fois sur 100, dans le

laps de temps ci-dessus. Nous constatons aussi qu'en France, dans un

tiers à peine des cas, les unions avaient été stériles.

Les professions se décomposent ainsi:

France Roumanie

Propriétaires, fonctions libérales 20 % 27 %

Commerçants 21 17

Cultivateurs 15 42

Ouvriers 44 14

En Suisse, on constate que l'agriculture n'est représentée parmi les

divorces que dans une proportion de moitié plus faible que parmi la

population entière, tandis que toutes les autres professions y figurent

dans une proportion d'autant plus forte. On y remarque de plus qu'un

bon tiers des divorcés n'ont pas d'enfants, circonstance qui ne se

rencontre que dans un cinquième, à peine, des unions conjugales.

Une attention particulière est due à notre voisine, la Belgique, qui a

conservé le divorce tel que le Code civil l'a organisé et tel qu'on se

propose de le rétablir, chez nous. On a dit et répété à satiété que

les divorces étaient rares en Belgique et que leur nombre n'égalait

pas celui des séparations, prononcées en France, proportionnellement

au chiffre de la population. Il n'en est pas moins curieux d'étudier

les chiffres donnés par la statistique, qui montrent la progression

constante des divorces, depuis un certain nombre d'années:

En 1840 on comptait 1 divorce sur 1175 mariages.

En 1865 — 1 — sur 739 —

En 1874 — 1 — sur 337 —

En 1877 — 1 — sur 313 —

Prenons la commune de Bruxelles: en 1870, on y comptait 22 divorces,

en 1879, il y en a 38; par contre le chiffre des mariages est descendu

dans cet intervalle de 1739 à 1580, alors que la population montait de

166,706 à 175,188 habitants.

Quant à l'ensemble du royaume, le nombre des mariages qui était, en

moyenne, de 39,520 de 1870 à 1875, n'a plus été que de 38,228 en 1876,

et de 36,734 en 1879.—(_M^e Glasson, Lefebvre, avocat Belge. Liberté de

Fribourg. Combier._)

CONCLUSION

Dans les pages qui précèdent se déroulent le _Crime et la débauche à

Paris_, les faits dans leur chronologie, avec les noms, les chiffres,

en dévoilant la réalité, les causes, l'accroissement.

Comme Asmodée, nous avons, d'une main hardie, soulevé les toits des

75000 maisons, où logent deux millions d'habitants, et qui rapportent

580 millions.

Parmi ces demeures, il en est qui renferment des réduits obscurs;

3000 même n'ont pas de cheminée, pour aérer, sinon pour réchauffer

les ménages, qui s'y entassent, jour et nuit, dans une honteuse

promiscuité. De là, la source de tant de misères, de tant de crimes,

qui souillent la famille et l'enfance dans sa fleur?

L'alcoolisme revendique aussi sa domination dégradante sur les

déshérités, qui cherchent, dans des boissons, trop souvent frelatées,

une factice surexcitation. Les enfants imitent volontiers, comme

d'instinct: ils boivent, ils fument, parce que, sous leurs yeux,

ils voient boire et fumer. Une précoce puberté, dont les ateliers,

réunissant les sexes en commun, activent les effluves, vient achever

l'œuvre de démoralisation et d'épuisement, au physique comme au moral.

Les parents occupés ailleurs, séparés par le travail, ou la

justice[235], ne peuvent suffisamment veiller d'ailleurs; on évite

l'école, ses enseignements, pour vivre dans la rue, toujours pleine

d'agitation et de bruit.

Arrivera-t-on par la persuasion ou par une loi promise[236], à rendre

l'instruction, en France, obligatoire et gratuite, alors que, dans

les familles nombreuses, l'enfant est considéré, comme un instrument

de travail, qu'il faut jeter, au plus vite, dans les ateliers des

manufactures? On a bien édicté une loi, pour protéger cette faiblesse,

contre une besogne excessive, prématurée; des inspecteurs sont

établis et fonctionnent, nous aimons à le penser, pour constater les

contraventions et en faire punir les auteurs. Le mal dure encore

partout. Nous ne manquons certes pas de lois, il ne s'agit donc pas

d'en édicter de nouvelles, mais de prendre les dispositions rangées

dans l'arsenal si complet du passé. Malheureusement, le temps se passe

dans des discussions stériles, appliquées bien plus aux personnes,

aux élections à valider ou à invalider, qu'à tant de lois attendues.

(Associations, biens mobiliers des femmes, des mineurs, des aliénés

à protéger, extraditions à simplifier, suppression de l'exception

immorale des jeux de bourse, invoquée par celui-là seulement qui perd,

inscription d'office du budget de Paris capitale, qui ne doit pas

être considérée comme une commune, mais comme un État, disait déjà

Charles-Quint[237].)

Nous n'appliquons jamais, avec suite, les dispositions sages, qui

protègent; par exemple, il y a des années, la regrettable danseuse Emma

Livry, mourait brûlée par ses vêtements. De suite, on décida que les

jupons des ballérines, seraient au préalable enduits de carteronine

ou d'autre substance saline, empêchant l'incendie, et, hier, dans les

féeries de l'_Arbre de Noël_, une enfant recevait encore de graves

brûlures.

Il y a ici des Sociétés protectrices des animaux, de l'Enfance et,

l'autre soir, une acrobate courageuse, qu'une catapulte (renouvelée

des Grecs, qui s'en servaient pour projeter des pierres) lançait dans

l'arène, quittait, un instant, son travail, pour mettre au monde,

dans le cabinet du directeur, un enfant nouveau-né. De la mère, ni du

fœtus, personne ne s'est enquis; on a loué hautement une écuyère qui,

au pied levé, a remplacé, pour un cachet de cent francs, la camarade

momentanément empêchée. Depuis plusieurs mois, on criait dans les

rues, sur les places, des feuilles pornographiques, dont le titre seul

était un outrage et aux réclamations on répondait: que le colportage

est libre, que les feuilles étaient déposées, non poursuivies...

Enfin, ce fut un _tolle_ tellement unanime (même de la part de la

presse), que l'on se décida à commencer des poursuites, par un mandat

d'amener; en même temps, après avoir laissé annoncer une souscription

pour un Polonais, dont on exaltait aussi l'action, condamnée par un

jury Français, on reconnaissait enfin qu'une loi réprimait encore

l'apologie des faits, qualifiés crimes, par nos Codes.

Toujours trop, trop peu, ou trop tard, en ce pays si intelligent, mais

si mobile, si distrait, si oublieux!

Le crime et la débauche à Paris; Le divorce · 第 11 / 18 段