Le divorce est donc une source de troubles pour la paix des ménages.

Ajoutons qu'il interdit la possibilité d'une réconciliation: or,

la réconciliation est toujours permise par la séparation de corps.

Le devoir du législateur est de ne pas fermer aux époux la voie du

repentir et du pardon. Comme gardien des intérêts de la société et

de la famille il doit veiller à ce que puisse se rétablir l'union

des époux si profitable à tous ses intérêts. «La séparation de

corps, dit M. Malleville, laisse toujours une porte ouverte à la

réconciliation[213]. Une rencontre fortuite, l'isolement où se trouvent

des époux habitués à vivre ensemble, l'aspect surtout des enfants

communs[214] peuvent faire répandre les pleurs du repentir et ceux de

la pitié; mais le divorce ferme toute issue à cette réconciliation si

désirable et ne laisse après lui que des remords et des regrets. Il

faut d'ailleurs observer que les époux, en se réunissant, évitent les

inconvénients d'un célibat perpétuel.»

Les partisans du divorce ont une singulière façon de répondre à

cet argument: «Les réconciliations sont si rares, disent-ils, si

exceptionnelles, qu'elles ne méritent pas qu'on les compte[215].»

Les rapprochements sont rares, il est vrai, mais en sont-ils moins

désirables, moins profitables à tous les intérêts? La loi n'aurait-elle

aucun moyen de les rendre plus fréquents sous le régime de la

séparation; ne pourrait-elle par exemple obliger les époux séparés

à se représenter à époques fixes, devant une sorte de tribunal de

réconciliation qui serait soit le président du tribunal, soit un

tribunal de famille? Si nous empiétons un peu ici sur le terrain

des réformes de la séparation, c'est que les partisans du divorce

prétendent remédier, dans la loi qu'ils proposent, à l'inconvénient

du divorce au point de vue de la réconciliation. Dans leur projet ils

permettent dans certains cas et sous certaines conditions la réunion

des époux divorcés, modifiant ainsi l'article 295 prohibitif de la

réconciliation. Mais cette modification est loin de ruiner notre

objection: car si on suppose aux époux divorcés le droit de se remarier

entre eux, le raisonnement de Malleville s'appliquera dans toute sa

force lorsqu'ils auront contracté un autre mariage; si au contraire ils

n'ont pas formé de nouveaux liens il n'y aura pas eu véritable divorce.

Ainsi nous préférons ici encore la séparation de corps au divorce,

parce que la séparation ménage un rapprochement au repentir des époux,

tandis que le divorce creuse entre eux un abîme que rien ne peut

combler.

Quelques auteurs, qui ont assez mal compris le véritable caractère

du mariage, ont voulu justifier le divorce, en disant qu'il doit

exister, parce que les contrats peuvent se dissoudre par le concours

des mêmes volontés, qui les ont formés et que rien ne distingue le

mariage de tous les autres contrats. Mais le mariage fût-il même un

contrat ordinaire, la règle qu'on prétend poser n'en serait pas moins

fausse; il n'est pas vrai que tous les contrats se dissolvent par

le consentement mutuel: nous en trouvons la preuve dans le contrat

d'adoption, qui ne peut être révoqué au gré des parties, et encore dans

le contrat de mariage, créant un régime et une relation d'intérêts,

que les époux n'ont pas le droit de changer. La théorie qu'on a voulu

établir est donc fausse et le parti qu'on a voulu en tirer pour

justifier le divorce, est dénué de tout fondement.

En ce qui concerne les enfants, nous pensons que leurs intérêts

matériels et moraux militent énergiquement en faveur de

l'indissolubilité du mariage.

M. Treilhard et, après lui, tous les partisans du divorce ont répété,

à satiété, que les enfants deviendraient, par le divorce, ce qu'ils

deviennent par la séparation de corps et quelques moralistes ont

ajouté, ce qu'ils deviennent par la nullité ecclésiastique. Sans

doute, disent-ils, le divorce ou la séparation forme dans la vie des

enfants une époque bien funeste, mais ce n'est pas l'acte de divorce

ou de séparation qui fait le mal, c'est le tableau hideux de la guerre

intestine, qui a rendu ces actes nécessaires. Les époux divorcés

pourront au moins effacer, par le tableau d'une union plus heureuse,

les fatales impressions de leur union première; l'affection des pères

se soutiendra bien plus sûrement dans la sainteté d'un nœud légitime

que dans les désordres d'une liaison illicite, si ordinaire après une

séparation de corps. D'ailleurs l'homme ou la femme remariés après le

décès de leur conjoint ne se détachent pas des enfants du premier lit.

Pourquoi n'en serait-il pas de même au cas de divorce? Les enfants!

mais leur intérêt même exige souvent la rupture complète de l'union,

dont ils sont issus. Ne lit-on pas, tous les jours, le récit de crimes

atroces, tels que viol d'un père sur sa fille, crimes que, les mères

indissolublement unies, n'osent ni empêcher, ni dénoncer? Si le divorce

succédait à de pareils crimes l'enfant aurait-il quelque chose de

plus à redouter du second mari de sa mère? (M. Alexandre Dumas). Au

surplus, dit-on encore, on se préoccupe beaucoup trop ici de l'intérêt

des enfants. La loi dans un contrat ne connaît que les contractants.

Elle n'a aucune sensibilité: elle le prouve en maint endroit, par

exemple, lorsqu'elle s'occupe des enfants adultérins, des enfants

naturels, des enfants adoptifs même. En lui demandant de dissoudre

le mariage, on ne lui demande que d'être conséquente avec elle-même,

de garantir l'équilibre des droits et des devoirs pour chacun des

contractants. Les parents n'ont-ils pas des droits de sécurité et

de bonheur propres, tout aussi bien que les enfants? Pourquoi leur

serait-il interdit d'invoquer, pour leur repos, pour leur bonheur,

pour leurs intérêts, ce même besoin d'aimer, naturel, humain, que

l'enfant pourra si facilement plus tard invoquer contre eux? Pourquoi

auraient-ils tous les devoirs et les enfants tous les droits?

L'intérêt des enfants, ajoute-t-on encore, est compris dès que le

désordre existe; leur intérêt moral par les mauvais exemples qu'ils

reçoivent, leur intérêt de fortune, par les dissipations que le

dérèglement entraîne après lui. La question n'est pas ici entre la

réconciliation et la rupture, mais entre un mode de rupture et un

autre. Or, le régime créé par la séparation de corps est-il donc si

parfait? Ne voit-on pas trop souvent la séparation altérer dans le

cœur des parents le sentiment si doux de l'amour des enfants? Écoutez

M. Legouvé[216]: «Les époux séparés, dit-il, n'aiment pas leur enfant

simplement, naturellement. Ils l'aiment avec émulation, avec jalousie.

Ils ne se contentent pas de le gagner, ils veulent l'enlever à l'autre.

Il ne leur suffit pas de l'avoir, ils veulent que l'autre ne l'ait pas.

Alors les récriminations, les accusations, parfois les calomnies. On ne

se dit pas qu'on ébranle chez un enfant toute notion du devoir, qu'on

pervertit chez lui les sentiments naturels; on ne voit qu'une chose,

c'est qu'on se venge... Sachez-le bien, dans la séparation, l'enfant

n'est que le champ de bataille de deux haines; seulement ce n'est

pas, comme dans les mêlées antiques, un cadavre que deux ennemis se

disputent, c'est une âme vivante qu'ils déchirent. Ils accomplissent,

chaque jour, un infanticide moral.»

Tel est l'ensemble de la théorie des partisans du divorce sur la

question des enfants.

D'abord nous ne voyons pas comment les inconvénients, que signale M.

Legouvé au sujet de la rivalité des époux, seraient inhérents à la

seule séparation. Les époux cesseraient-ils d'être pères d'enfants

communs par cela seul qu'ayant divorcé ils auraient contracté une

nouvelle union? Autorisés à revoir, à surveiller leurs enfants d'un

premier mariage n'auraient-ils pas entre eux les mêmes sujets de

jalousie, le même désir de s'approprier l'affection entière de ces

enfants et de les arracher à l'influence d'un conjoint qu'ils détestent

désormais, d'autant plus qu'ils regrettent peut-être davantage une

irréparable rupture?

Ainsi une affection jalouse, une scission de la famille qui va

séparer les enfants, soit du père, soit de la mère, qui va les

répartir peut-être autour de deux foyers, où ils ne recevront

d'autres enseignements que ceux du ressentiment et de la haine, voilà

les premiers effets du divorce. L'expérience a prouvé aussi que le

divorce conduisait à l'abandon des enfants, au mépris des soins qui

leur sont dus, à l'oubli des devoirs paternels. Elle a prouvé encore

que l'éducation physique ne souffrait pas seule du divorce, mais que

l'éducation morale souffrait aussi sérieusement de la dissolution du

lien conjugal. Lorsque c'est la mort qui dissout le mariage, l'époux

survivant conserve une affection d'autant plus vive pour ses enfants

qu'ils lui rappellent un être aimé et regretté, souvent, s'il a eu la

faiblesse de se remarier[217], l'affection profonde qu'il leur porte

lui permettra de lutter, contre les antipathies du second conjoint.

Quelquefois, il est vrai, il aura le tort de céder, et de sacrifier

des orphelins délaissés aux intérêts de ses nouveaux enfants. Mais

que sera-ce donc au cas du divorce? L'époux divorcé aura près de

lui des enfants auxquels se rattache le souvenir d'un être odieux,

les souvenirs pénibles d'un scandale de famille. Son plus grand

désir sera de mettre, aux yeux de ses enfants, tous les torts de la

rupture du côté de l'autre conjoint; il l'accusera sans cesse d'en

avoir été la cause, cherchant à faire ainsi passer dans le cœur de

ces enfants le ressentiment qui l'anime. S'il se remarie, quel soin

prendra-t-il de protéger ses enfants, témoignage de son déshonneur

ou de ses malheurs passés, contre la malveillance probable de son

nouveau conjoint? Écoutons Hume: «Lorsque les parents se séparent que

deviendront les enfants? Faudra-t-il les abandonner aux soins d'une

belle-mère, et au lieu des tendresses maternelles leur faire essuyer

toute la haine d'une étrangère, toute la rage d'une ennemie? Ces

inconvénients se font assez sentir, lorsque la nature elle-même fait le

divorce par le coup inévitable à tout ce qui est mortel. Faudra-t-il

chercher à le multiplier en multipliant les divorces? Et faudra-t-il

laisser au caprice des parents le pouvoir de rendre leur postérité

malheureuse[218]?»

On se demande, avec un certain effroi, ce que doit être l'éducation

morale des enfants d'époux divorcés. Parfois les enfants seront confiés

à une autre personne que leur père et leur mère[219], à cause du

second mariage de ceux-ci. Sans doute ils seront alors soustraits à

l'antipathie et à la haine, qui les poursuivraient à ce nouveau foyer,

mais ils seront alors privés des douces jouissances de l'amour paternel

et la sécheresse du cœur, l'égoïsme, la défiance, seront les tristesses

morales qui accompagneront l'enfant à son entrée dans la vie. Or, si

la séparation seule est admise, on aura rarement lieu de recourir à la

garde d'une personne étrangère, car un second mariage étant impossible,

on n'aura pas à garantir les enfants contre les persécutions d'un

nouveau conjoint.

Dans l'hypothèse où l'enfant est confié, soit au père, soit à la mère

divorcée et remariée, les inconvénients du divorce ne sont pas moins

évidents. Placé dans une situation difficile à ce nouveau foyer où il

ne rappelle que de pénibles événements, reproche vivant d'une rupture,

souvent déshonorante, se considérant lui-même comme un étranger, comme

une charge, comme un fardeau rendant plus lourd encore le poids de la

conscience, privé de l'affection paternelle qui se porte sur un nouvel

objet, avec d'autant plus d'emportement qu'elle s'est trouvée plus

déçue dans sa première illusion, habitué enfin à entendre rappeler les

torts d'un père ou d'une mère, accusés d'avoir été cause du divorce,

quel respect, quel amour filial pourra-t-il jamais réserver à celui que

la loi lui a laissé pour gardien? Lorsque, arrivé à un certain âge,

il verra s'évanouir l'idéal, qu'il s'était fait des vertus et des

qualités paternelles, lorsqu'il aura pénétré ce que peut-être on aura

essayé de lui cacher, lorsqu'il aura deviné toute l'infortune de sa

propre situation et mesuré toute l'étendue des fautes de ses parents,

toute la gravité de leurs torts, tout ce qu'il y a eu de criminel, dans

leur violation de la loi sainte du mariage, l'enfant désabusé, inquiet,

attristé, blessé dans ses affections les plus chères, dans son illusion

la plus naïvement confiante, comprimera peu à peu ses expansions,

ses gaietés. Il deviendra rêveur, sombre, indifférent, égoïste,

soupçonneux, épiant les faiblesses paternelles, sentant frémir en lui

toutes les révoltes de la honte et du désenchantement, se croyant

peut-être destiné à devenir l'instrument d'une vengeance, rebelle

aux moindres vexations, troublant le nouveau foyer par ses reproches

muets ou ses altercations violentes, et déjà prêt à imiter de son père

toutes les fautes, tous les vices, tous les mauvais exemples, qui lui

apprendront, à lui aussi, à violer la foi du mariage et à donner plus

tard à ses enfants le spectacle déplorable de son propre divorce.

Voilà l'œuvre de l'institution qu'on préconise, en ce qui concerne les

enfants. Aussi JeanJacques Rousseau avait-il raison de dire: «Les

enfants fourniront toujours une raison invincible contre le divorce.»

Mais les enfants et les époux ne sont pas seuls à souffrir du divorce.

En ce qui concerne la société, nous avons encore à constater les effets

désastreux de la dissolution du mariage.

Et d'abord que devient la famille? Elle est détruite. Nous l'avons

déjà dit, le mariage conclu avec la faculté, peut-être dans l'espoir

du divorce, porte en lui des germes de discorde et de corruption

qui préparent la ruine du foyer domestique, la flétrissure du lien

conjugal. Au lieu de fortifier la famille, par le développement des

sentiments d'attachement indissoluble, le divorce sépare les époux, les

enfants, et répand dans la société des fragments de famille divisés et

souillés, qui se haïssent, s'envient ou même se vengent les uns des

autres. Quelle peut être la stabilité de ces familles, que le divorce

doit, sans cesse, venir bouleverser? L'avenir toujours en suspens;

l'éducation, la condition des enfants toujours livrés à l'incertitude

et au hasard, l'honneur des époux toujours soumis aux soupçons,

leurs passions toujours excitées par l'appât d'une rupture et d'une

nouvelle union, et enfin le scandale public des divorces, scandale

d'autant plus dangereux pour la morale publique qu'il deviendra de

plus en plus fréquent. «Au contraire, dit un écrivain chrétien[220],

une fois l'indissolubilité du mariage admise, la société cesse d'être

une agglomération d'existences isolées, sans passé comme sans avenir;

au lieu de rétrograder elle marche à pleines voiles dans le chemin du

progrès.»

Il est facile de se rendre compte que le divorce aura des suites

multiples et que la haine ne se concentrera pas seulement entre les

époux divorcés. Il ne faut pas oublier que dans un pays où le culte du

point d'honneur est très développé, où la susceptibilité est très vive,

l'injure faite à l'honneur d'un époux par une demande en divorce sera

vivement ressentie, par tous les parents de la partie défenderesse,

qui croiront de leur devoir et de l'intérêt de leur propre honneur

de prendre parti pour elle et peut-être de la venger: «Les outrages

domestiques sont de ceux que tout homme soucieux de sa dignité ne

saurait laisser impunis et tel, qui ne relèverait peut-être pas une

insulte personnelle, se révoltera souvent contre l'insulte faite à sa

maison.»

Ainsi le divorce sera une cause de divisions et de haines dans la

société; il portera le trouble et la corruption dans les familles, par

des sollicitations malsaines qui flatteront les passions des époux et

faisant entrevoir une existence plus heureuse ou des plaisirs plus

vifs, il les conduira à pousser à bout leurs impatiences réciproques,

pour arriver plus vite à une rupture qui leur rendra la liberté: «Le

mariage, dit Balmès, en assignant à la passion un objet légitime, ne

tarit pas cependant la source d'agitation, que le cœur recèle. La

possession affadit, la beauté se fane, les illusions se dissipent, le

charme disparaît. L'homme en présence d'une réalité, qui est loin des

rêves auxquels se livrait son imagination de feu, sent naître dans son

cœur des désirs nouveaux; fatigué d'un bien qu'il possède, il cherche

dans un autre la félicité idéale qu'il croyait avoir trouvée; il fuit

une réalité, qui a trompé ses plus belles espérances. Lâchez alors la

bride aux passions de l'homme; permettez-lui d'entretenir, le moins

du monde, l'illusion qu'il peut chercher le bonheur dans de nouveaux

liens; laissez-lui croire qu'il n'est pas attaché pour toujours à

la compagne de sa vie; vous verrez que le dégoût s'emparera de lui

promptement... les liens commenceront à s'user à peine formés et se

rompront au premier choc.

«Espérez-vous, dit aussi l'abbé Vidieu, que le divorce rendra plus

fidèles ces époux, ces pères qui, abandonnant les joies pures de la

famille, vont chercher ailleurs des satisfactions illégitimes? Ces

hommes, qui fuient le devoir et cherchent le plaisir, facilement se

lassent des jouissances, toujours ils croient trouver ailleurs plus

d'attraits, plus de charmes, et changent, à chaque instant, l'objet

de leurs passions; le divorce légitimera leurs vices, leur haine du

devoir; ils feront plus de malheureuses et n'en seront pas moins

malheureux.»

On a prétendu justifier encore le divorce en disant que sans lui

la société serait privée de nombre de familles, dont elle pourrait

s'enrichir (Treilhard). Cet argument est absolument erroné.

Si le divorce permet aux époux divorcés de contracter de nouveaux

mariages—unions dont on peut à juste titre contester le bienfait pour

la société—il faut reconnaître qu'il empêche aussi bien des liens de se

former; et quand ils sont formés, qu'il inspire la crainte d'avoir des

enfants ou d'en avoir un trop grand nombre. Suivant quelques partisans

du divorce, en effet, le fait d'avoir des enfants serait un obstacle à

la dissolution du mariage, et en tout cas de nombreux enfants seront

toujours une difficulté de plus à la formation d'une nouvelle union.

D'ailleurs, M. de Carion-Nisas a fait justice au Tribunat de l'argument

de M. Treilhard: «La société, disait-il, se forme-t-elle des enfants

qui naissent ou des enfants qui se conservent? Et quoiqu'il soit

humiliant de compter les enfants des hommes, comme des petits animaux,

je vous permets ce calcul. Où trouvez-vous encore les générations les

plus nombreuses, en même temps les plus robustes et les plus saines?

N'est-ce point dans ces familles, pour qui le mariage est un nœud

sacré, une religion inviolable? Dans la classe aisée et polie, le

divorce corrompt; dans la classe laborieuse, il tue; il produit un

abandon monstrueux des enfants, qui moissonne des générations entières.»

On cite souvent l'exemple des pays étrangers qui ont admis le divorce,

sans qu'il paraisse en résulter pour eux de trop grands inconvénients.

Nous avons plus haut exposé la plupart des législations étrangères,

nous avons remarqué que, dans beaucoup d'États, l'institution du

divorce était garantie par la loi constitutionnelle elle-même; nous

avons rassemblé aussi quelques documents statistiques, qui permettent

les comparaisons. Mais dans les rapprochements de ce genre, il faut

se mettre en garde contre une propension fort naturelle à croire que

l'assimilation des institutions peut être complète, d'un pays à un

autre. Il existe, en effet, dans les mœurs, dans les croyances, dans

les caractères, des différences telles qu'il est impossible souvent

d'appliquer à un peuple une législation en vigueur, chez ses voisins;

telle loi qui serait bonne ici, serait funeste et désastreuse ailleurs.

En ce qui concerne la France, la comparaison qui serait la plus permise

serait celle qu'on voudrait faire avec les pays de même race, tels que

l'Espagne et l'Italie; or, l'institution du divorce répugne aux races

latines, le divorce est pour elles un élément de corruption, comme on

peut le constater par l'exemple des cantons catholiques Suisses, de la

France pendant la Révolution, et, nous l'avons vu, de notre voisine la

Belgique.

On peut même aller plus loin, et soutenir hardiment que le divorce

produit des effets désastreux, dans tous les pays, et qu'il ruine la

moralité des peuples protestants, dont l'austérité si vantée est

considérée par beaucoup de partisans du divorce, comme un fruit de

cette institution. Attribuer la pureté des mœurs au divorce est une

thèse qu'il est impossible de soutenir raisonnablement, en présence

surtout des résultats acquis.

Même en supposant les pays protestants d'une moralité plus grande que

les pays catholiques (ce qui est très contestable), nous croyons que

ces pays peuvent bien devoir leur prétendue pureté de mœurs à toute

autre cause qu'au droit de divorcer. Le plus ou moins de moralité

d'une nation est une question d'éducation nationale aussi bien que

d'éducation individuelle, question de traditions, de croyances,

d'instincts religieux ou irréligieux, question de caractère et de race,

d'humeur nationale, de tempérament, d'organisation sociale, d'état

politique, de trouble ou de paix. Il est certain, par exemple, que les

pays Scandinaves par leur constitution physique, par leur éloignement

des raffinements exagérés de la civilisation, par le caractère froid

et paisible de leurs habitants, sont beaucoup plus portés aux mœurs

patriarcales et à l'esprit de famille que les pays du midi de l'Europe,

où s'agite une population légère, vive, ardente, comme le soleil qui

l'éclairé, amie des plaisirs et du bruit, remuante, amoureuse du

changement et portée, par la mollesse du climat, à s'abandonner à ses

passions. Il faut donc s'armer d'une excessive prudence, lorsqu'on

compare les résultats d'une même institution, chez les différents

peuples et distinguer soigneusement ce qui est bien la suite directe

de l'institution qu'on envisage et ce qui découle d'autres causes, ce

qui doit être attribué à d'autres influences particulières, souvent

difficiles à définir.

Nous n'avons guère toutes ces précautions à prendre en ce qui concerne

le divorce. Quelques efforts qu'on fasse pour le cacher, presque tous

les renseignements, recueillis dans les législations étrangères,

constatent l'influence funeste et chaque jour plus désastreuse, exercée

par l'institution du divorce.

En Russie, aux États-Unis, on se récrie déjà contre des excès et des

abus scandaleux, dans la pratique de la dissolution du mariage, abus

qu'on cherche vainement à attribuer à la jeunesse relative de ces

deux pays. Les pays Scandinaves semblent, il est vrai, ne pas voir

progresser trop vite les maux du divorce, mais il n'en est pas de

même de l'Allemagne, dont personne n'oserait aujourd'hui vanter la

pureté des mœurs et qui voit, chaque jour, s'écrouler sa réputation

légendaire de vertu et d'austérité; le divorce, facilité récemment par

une loi très large, fait des progrès de plus en plus menaçants pour la

morale publique.

De tous les pays d'origine Germanique, l'Angleterre est celui où les

mœurs sont restées les plus pures: le mariage y est encore entouré

du plus profond respect. C'est que les femmes Anglaises comprennent

l'importance des devoirs qu'il fait naître et les observent sans

défaillance: «se marier c'est se donner tout à fait et pour toujours...

La jeune fille reste Anglaise, c'est-à-dire positive et pratique...

Elle veut être l'auxiliaire, l'associée utile de son mari, dans les

longs voyages, dans les entreprises pénibles, dans tous les travaux

même ennuyeux et dangereux[221].» En Angleterre, le divorce a été

restreint dans les plus sages limites, et pourtant on se plaint

encore de ses funestes effets. Sur dix demandes en divorce, il y en

a neuf où le séducteur est convenu d'avance avec le mari, de lui

fournir les preuves de l'infidélité de sa femme et où, par suite de

cet arrangement, la demande en dommages formée par le mari contre le

séducteur est réduite à la plus faible prétention[222].

Nous avons vu les craintes exprimées par le bureau fédéral, et les

progrès effrayants du divorce en Suisse. La moralité de celle qui fut

appelée l'austère Genève s'est en effet fortement ressentie de la

ruine, apportée dans la famille par le divorce. Toute la Suisse subit,

du reste, l'influence de cette corruption. A Berne, suivant le sénateur

Wein, le gros du peuple est tellement dissolu, grâce au divorce, «qu'on

y trouve des faits rappelant les mœurs des Lapons et des insulaires de

la mer du Sud.»

La Belgique voit augmenter, chaque jour, le nombre des divorces et

diminuer celui des mariages. On prétend aussi que les mœurs sont

loin de s'améliorer et ce pays, le plus catholique peut-être des

races Latines, commence à s'effrayer sérieusement des progrès de la

dépravation publique.

Le crime et la débauche à Paris; Le divorce · 第 10 / 18 段