nettement et catégoriquement contre le divorce. Dans cette Encyclique,
le Saint-Siège atteste l'origine divine du mariage, son indissolubilité
affirmée et rétablie par Jésus-Christ et la prohibition formelle du
divorce, _nequis dissolvere auderet quoi perpetuo conjunctionis
vinculo Deus ipse constrinxisset_. Le divorce est repoussé par
l'Église, au nom de l'institution divine du mariage, au nom de la
morale, au nom de l'intérêt même de la société: la séparation seule
est permise par l'Église: «Dans cette grande confusion d'opinions,
qui se répandent tous les jours davantage, dit l'Encyclique, il
est également nécessaire de savoir que personne n'a le pouvoir de
dissoudre un mariage, entre chrétiens, une fois qu'il a été ratifié et
consommé et que, par conséquent, les époux ne peuvent, sans un crime
manifeste, pour quelque motif que ce soit, vouloir s'engager dans un
nouveau lien de mariage, avant que le premier soit rompu par la mort.
Mais si les choses en viennent au point que la vie commune ne soit
plus supportable, l'Église permet aux deux époux de se séparer et en
employant les soins et les remèdes, appropriés à la situation, elle
tâche d'adoucir les inconvénients de la séparation; cependant elle ne
cesse de travailler à leur réconciliation et n'en désespère jamais.»
La doctrine de l'Église est donc nette sur la question de
l'indissolubilité du mariage. Elle se prononce formellement contre
le divorce. Il est donc évident qu'une loi qui ne reconnaîtrait que
le divorce, ou qui, admettant aussi la séparation de corps, mettrait
néanmoins, dans certains cas, l'époux catholique dans la nécessité
de subir le divorce, serait une loi qui choquerait violemment des
croyances et des convictions religieuses fort légitimes. En vain
s'efforce-t-on de prouver que l'atteinte portée n'est pas grave, et
que souvent l'époux, qui proteste au nom de sa conscience, n'est pas
digne d'intérêt; l'atteinte est réelle, les convictions religieuses
sont respectables, chez tous, aussi bien chez l'époux coupable que
chez le conjoint innocent et personne ne peut nier, de bonne foi, que
l'institution du divorce n'entraîne parfois à une violation flagrante
du principe reconnu de la liberté de conscience.
Mais à leur tour les communions religieuses, qui admettent le divorce,
ne vont-elles pas réclamer contre sa suppression et prétendre qu'en
refusant d'établir cette institution, on viole leurs croyances et l'on
porte atteinte à la liberté des cultes? Portalis semblait n'accepter
le divorce que par respect pour la liberté religieuse: «Le véritable
motif, disait-il, qui oblige les lois civiles d'admettre le divorce,
c'est la liberté des cultes. Il est des cultes qui autorisent le
divorce, il en est qui le prohibent; la loi doit donc le permettre,
afin que ceux dont la croyance l'autorise puissent en user[193].»
Mais on a fait à cet argument une réponse très judicieuse. M. de
Trinquelague, dans son rapport sur le projet de M. de Bonald à la
Chambre, le 19 février 1816, faisait remarquer qu'en privant les
protestants de divorcer, on ne portait pas atteinte à la liberté des
cultes. «On y porte atteinte, disait-il, lorsqu'on interdit l'exercice
d'un culte, on y porte atteinte lorsqu'on prescrit ce que ce culte
défend, lorsqu'on défend ce qu'il prescrit: mais non point lorsqu'on
empêche ce qu'il tolère[194].» Et en effet, dans certains cultes,
le divorce a pu ne pas constituer un manquement envers la divinité;
mais il n'a jamais été dans les prescriptions d'un seul. De même la
polygamie est admise par le Koran, mais un Musulman ne manquerait pas à
ses devoirs de bon croyant pour garder sa femme toute sa vie. Si donc
la société interdit le divorce et la polygamie, c'est qu'elle croit
agir utilement au point de vue social. Elle peut le faire sans attenter
à la liberté des cultes; elle doit le faire pour maintenir l'unité de
législation, proclamée en 1789.
Nous venons d'exposer l'argument religieux; nous avouons que cet
argument ne peut avoir, dans la question, une influence décisive.
Nous comprenons qu'une fois le principe de sécularisation admis
dans l'ordre politique, le législateur civil ne peut s'incliner,
devant les prescriptions de telle ou telle Église; nous comprenons
jusqu'à un certain point qu'il croie ne pas devoir hésiter à imposer
une disposition, qui se trouverait même en désaccord avec le dogme
d'une communion religieuse, dès lors qu'il serait persuadé que cette
loi nouvelle est plus conforme aux intérêts de la société et n'est
contraire à aucune règle morale. Il ne ferait qu'ajouter une différence
à toutes celles qui existent déjà entre la loi religieuse et la loi
civile. Il ne romprait donc pas un accord qui n'existe pas.
En résumé, nous ne nous prononcerons pas d'une façon absolue, sur
l'argument religieux. Il est évident que sa valeur dépend du point
de vue auquel on se place et de l'idée, qu'on s'est faite déjà de
l'utilité ou des dangers du divorce. Nous reconnaissons que c'est par
d'autres arguments que les adversaires du divorce doivent en combattre
le rétablissement. Il faut, par exemple, examiner si le divorce est,
comme ils le prétendent, impolitique et immoral.
Si le mariage était ce qu'il doit être, personne sans doute ne
demanderait le divorce, et la séparation de corps serait un remède,
inconnu dans nos lois. Mais devant les maux fréquents, qui naissent de
tant d'unions mal équilibrées, devant la transformation lente ou plutôt
la décadence qu'a subie le mariage, dans nos mœurs, on s'est demandé
si un remède plus énergique que la séparation de corps ne devait pas
être recherché. On s'est interrogé pour savoir si cette séparation de
corps n'était pas elle-même plus nuisible qu'utile, plus désastreuse
qu'avantageuse pour la morale publique, la paix des familles et le bien
de l'État, si enfin l'indissolubilité du mariage n'était pas à elle
seule la cause de tout le mal et si, par conséquent, il n'importait pas
d'établir, au plus vite, le divorce, comme étant le plus ferme soutien
de l'institution du mariage, aujourd'hui si fortement ébranlée.
Tout l'intérêt de la question est là: faut-il maintenir
l'indissolubilité du mariage, au nom des intérêts sacrés de la
famille et de la société? Faut-il au contraire autoriser le divorce,
dans l'intention de sauvegarder ces mêmes intérêts? Qu'est-ce que le
divorce, a-t-on dit? une séparation, avec faculté de se remarier.
Qu'est-ce que la séparation? un divorce avec interdiction de se
remarier. Il s'agit de savoir si cette faculté de contracter un nouveau
mariage est oui ou non contraire aux intérêts des époux, de la société
et des enfants.
Ici nous allons prendre nettement parti. Nous avouons ne pas l'avoir
fait, sans une longue hésitation: mais l'examen attentif des arguments
invoqués de part et d'autre, l'appréciation des documents, recueillis
dans l'histoire du passé et dans la législation étrangère, nous ont
amené à cette conclusion formelle que le divorce est impolitique,
immoral, nuisible à la famille, à la société, que c'est un remède
illusoire, et dangereux surtout à introduire actuellement, dans nos
mœurs, déjà trop disposées à en admettre la pratique et à en multiplier
les désastreuses conséquences.
Nous allons du reste reproduire les arguments contraires à la thèse que
nous soutenons, avec d'autant plus d'impartialité que nous avons été
plus près d'en admettre la solution.
«Le vœu de perpétuité, disait Portalis[195], est le vœu même de la
nature.» «Et en effet, dit M. Laurent, le mariage est l'union de deux
âmes: or conçoit-on que deux âmes s'unissent, à temps? Au moment où
elles s'unissent elles aspirent à l'éternité du lien qui de deux êtres
n'en fait qu'un: elles se disent que c'est Dieu même qui les a créées
l'une pour l'autre: elles sentent que séparées elles seraient des êtres
incomplets: la vie commune dans ce monde ne leur suffit même pas, elles
voudraient la continuer, jusqu'au delà de cette courte existence: elles
espèrent que l'amour sera plus fort que la mort. Tel est l'idéal[196].»
Mais que de fois cet idéal est une fiction, ou pour mieux dire une
déception amère! La loi doit-elle maintenir l'indissolubilité, alors
que le principe sur lequel elle repose, est en opposition avec
la triste réalité? Le premier Consul faisait remarquer qu'aucun
législateur ne l'avait fait: la séparation de corps modifie déjà le
mariage en faisant cesser la vie commune; mais ne faut-il pas aller
plus loin et permettre l'engagement dans une nouvelle union?
Les partisans du divorce proclament que le divorce ne rompt pas le
mariage, qu'il ne fait que constater la rupture; qu'il ne viole pas
la sainteté de l'union légitime, puisque ce qui fait cette sainteté,
c'est l'affection qui unit les deux époux et que cette affection est
détruite[197]: ils proclament enfin que c'est un remède nécessaire, le
seul capable de rendre au mariage un peu de dignité.
Ils font un tableau effrayant de l'état du mariage en France, et nous
ne pouvons malheureusement les contredire sur ce point[198].
On constate en effet une diminution considérable dans le nombre des
mariages. En cinq années de 1873 à 1877 le mariage est descendu de
330,000 par an à 290,000; la natalité décroît dans une proportion
plus déplorable encore: la France se dépeuple. Les causes? elles sont
multiples et nous n'avons guère à les rechercher ici. Les économistes
trouveront que l'amour du bien-être qui est devenu un besoin, le luxe,
qui est devenu une habitude, une passion, une aspiration générale, les
doctrines de Malthus[199] peut-être trop bien comprises et trop mises
en pratique, sont les causes principales, qui éloignent du mariage une
partie considérable de la population[200].
Quant au remède, les partisans du divorce le voient uniquement dans
l'institution qu'ils préconisent: Le divorce, disent-ils, rendrait
le mariage plus digne, plus maniable, plus fécond, plus souple, se
prêtant mieux, pour ainsi dire, aux mouvements des sociétés nouvelles
et aux besoins de l'esprit moderne. Moins tyrannique, le mariage
deviendrait non seulement plus moral par l'équitable répartition des
droits et des devoirs réciproques des époux, mais plus abordable,
plus attrayant, plus compréhensible pour ceux qui ne veulent plus
y entrer, parce qu'ils le considèrent comme une prison éternelle.
Ceux-là sauraient qu'ils auront la chance de pouvoir en sortir, s'ils
y sont trop malheureux et si décidément, malgré tous leurs efforts,
ils ne peuvent y rester: ils le trouveront enfin compatible avec les
conditions humaines, ce qui ne serait que juste. «Si la loi moins
absolue, dit M. Odilon Barrot, eût offert aux époux la possibilité
d'échapper aux conséquences d'une union mal assortie, par le divorce et
par de nouveaux mariages, le mariage eût peut-être recouvré la sainteté
et le respect qui lui appartiennent, en recevant un peu de liberté. Le
désordre que le divorce eût fait sortir du mariage y a été refoulé par
son abolition.»
Certains partisans du divorce vont plus loin: ils n'admettent même pas
qu'on puisse soutenir l'indissolubilité du mariage et ne s'arrêtent
pas à réfuter les arguments, invoqués en sa faveur. Nous trouvons
dans un ouvrage américain de M. Bishop[201], auteur très sérieux
et très estimé, un paragraphe curieux sous la rubrique suivante:
_indissolubility absurd_. Comme on le voit, l'auteur ne ménage pas ses
expressions; il expose brutalement la question et s'exprime ainsi:
«L'idée suivant laquelle, dès que les parties ont conclu mariage
entre elles, elles se sont placées dans une telle dépendance l'une
vis-à-vis de l'autre pour toute leur vie, qu'elles sont incapables de
se libérer de quelque manière légale que ce soit, bien qu'elles soient
frustrées dans le but de leur union, bien que l'une d'elles refuse
d'accomplir les devoirs acceptés, bien que toutes les espérances de sa
bonne volonté à faire le bien-être du ménage soient détruites, cette
idée ne peut trouver place que dans une intelligence pervertie. C'est
la vérité sans doute que cette union est destinée à durer toute la
vie, et que c'est seulement dans les circonstances les plus extrêmes
qu'elle devrait être dissoute: mais le fait même de son caractère
sacré, trop sacré pour servir à un arrangement temporaire, est la
puissante raison pour laquelle, lorsqu'elle cesse de présenter quelque
chose qui mérite d'être appelé sacré, quand un égaré l'a foulée de son
pied, souillée dans la fange de la corruption, la loi devrait cesser
de l'appeler sacrée et devrait la déclarer profanée et dissoute. La
prétention qu'on a d'augmenter chez les époux le respect du mariage,
en appelant mariage cette union d'où résultent tous les malheurs, en
regardant, comme trop sacré pour être touché, le lien qui engendre
la corruption[202] dans l'esprit des époux, les adultères dans la
communauté, le développement excessif des mauvais instincts chez les
enfants, le chagrin dans le cœur des multitudes, créées par Dieu
pour être heureuses et des blasphèmes, dans le temple de la pureté
matrimoniale, est une idée trop ridicule, trop absurde, pour qu'on
cherche à raisonner contre elle, trop monstrueuse pour qu'on puisse
croire qu'elle fût jamais un fait de législation humaine, si des
témoignages irrécusables n'en prouvaient la réalité.»
Le divorce est donc, dans l'esprit de ses partisans, une nécessité
sociale: il est l'auxiliaire du mariage bien plus exactement qu'il
n'en est l'ennemi, car il efface l'idée toujours assez importune
d'une chaîne indissoluble. On cite Montaigne[203]: «Nous avons pensé,
disait-il, attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour avoir
osté tous les moyens de les dissoudre; mais d'autant s'est dépris
et relasché le nœud de la volonté et de l'affection que celui de la
contraincte s'est estrécy.» On cite aussi Montesquieu qui disait que
«le divorce a ordinairement une grande utilité politique[204]» et qui
le reconnaissait même «conforme à la nature[205].»
La séparation de corps est vivement critiquée et sévèrement jugée par
les partisans du divorce.
Ils insistent sur le caractère mal défini et faux de cette
institution, qui sépare à perpétuité des époux, sans dissoudre leur
mariage; qui les laisse à la fois unis et désunis, qui oblige un époux
à porter le nom et à demeurer aux yeux du monde le conjoint d'un
individu, qui est aux galères à perpétuité, d'un fou furieux, d'un
criminel, qui peut-être a voulu l'assassiner ou qui a déshonoré le
foyer par tous les vices et toutes les turpitudes. «Que subsiste-t-il
donc, disent-ils, après la séparation, de cette union conjugale dont
le Code civil a donné une si haute formule et une si noble définition?
Le temple s'est écroulé! Les ruines seules en demeurent éparses sur
le sol, encombrant la route. Au nom de quel intérêt social, de quel
principe moral les déclare-t-on sacrées[206]?»
Quel intérêt peut-on trouver à maintenir la communauté de nom, à
conserver au mari une autorité mutilée, à lui laisser le droit
d'accuser sa femme d'adultère, alors que lui-même est libre de donner
le scandale d'une concubine, habitant cette maison même d'où ses
désordres ont peut-être forcé sa femme à sortir?
Et l'on s'empresse de conclure: la justification du divorce c'est qu'il
éteint ou détruit les passions, qui l'ont rendu inévitable; qu'il
libère l'époux innocent, auquel il est cruel et injuste d'interdire les
sentiments les plus doux et les plus légitimes; qu'il n'inflige pas à
l'époux coupable une punition qui, à raison même de son objet, ne peut
que tourner au détriment de la société et de la morale; qu'il supprime
ce dilemme odieux, qui se pose aux époux séparés de corps; fouler aux
pieds la décence publique ou immoler en eux tous les instincts de
l'humanité; enfin qu'il ne réduit plus les meilleurs, parmi ceux dont
l'union conjugale a dû être dissoute, à devenir homicides, sinon de
fait, au moins de désir ou d'intention.»
Nous reconnaissons l'importance des considérations, que font valoir
les partisans du divorce: nous avouons qu'il est bien difficile de
voir dans la séparation de corps une institution parfaite. Mais nous
persistons néanmoins à préférer ce remède à celui qu'on prétend
trouver, dans le rétablissement du divorce. Nous croyons que la
séparation de corps est plus conforme à la dignité du mariage et
qu'elle sauvegarde, beaucoup mieux que ne le fait le divorce, les
intérêts des époux, des enfants et ceux de la société[207].
En ce qui concerne les enfants, ne voit-on pas la suprême injustice et
l'inégalité choquante que produit le divorce? Sans doute le droit au
divorce est donné à chacun des deux conjoints, mais quelle différence
profonde existe entre eux lorsque la dissolution du mariage a été
prononcée? L'homme sort du mariage avec son autorité et sa force; il
peut facilement contracter une nouvelle union, car rien en lui ne s'est
amoindri; sa dignité même n'est pas gravement atteinte par la rupture
passée. Mais la femme, elle, a perdu son prestige et de tout ce qu'elle
a apporté de pureté virginale, de jeunesse, de beauté, de fécondité,
de fortune elle ne retrouve que des restes! C'est ce que disait M. de
Bonald à la Chambre des députés: «Les résultats en cas de dissolution
du mariage ne sont pas égaux pour le mari et pour la femme, puisque
l'homme s'en retire, avec toute son indépendance et que la femme n'en
sort pas avec toute sa dignité[208].» Ainsi la femme divorcée se
trouve exposée à la déconsidération, qui est un préjugé peut-être,
surtout lorsque tous les torts sont du côté du mari, mais préjugé réel
qui exista dans tous les temps[209] comme le prouve l'inscription
tumulaire, que les Romains décernaient en éloge suprême aux épouses,
restées dans les liens d'un mariage unique:
_Conjugi piæ, inclytæ, univiræ._
A ce premier argument les partisans du divorce font une singulière
réponse. Si le divorce, disent-ils, ne rend pas à la femme sa
virginité, sa pureté, s'il la jette, dans le monde, avec cette
situation fausse, qui n'est ni celle de fille, ni celle de veuve,
eh bien! c'est une garantie que la femme ne recourra pas à ce moyen
extrême, sans la plus impérieuse nécessité. Mais, répondrons-nous, cela
empêchera-t-il l'homme d'y recourir et par conséquent de jeter, à son
gré et sans scrupule, la femme dans cette position inégale et inique?
et en admettant même que cette considération empêche certaines femmes
de rompre, à la légère, le lien qui les unit, ne doit-on pas penser que
beaucoup ne pourront pas ou ne voudront pas se rendre compte de tout
ce que leur premier mariage leur aurait fait perdre en jeunesse, en
charmes et de ce qui désormais leur rendra difficile la formation de
nouvelles unions[210]? L'argument de M. de Bonald reste donc entier et
l'on doit reconnaître qu'il n'est pas sans valeur.
On espère que le divorce rendra moins nombreuses ces unions, si
fréquentes aujourd'hui, où la cupidité et l'ambition parlent seules
sans tenir compte des affections et des vertus. Il permettra, dit-on,
aux époux malheureux de sortir des liens insupportables où les a fait
entrer un triste calcul d'intérêt; il empêchera même de contracter à la
légère de pareilles unions, par la crainte de les voir briser à bref
délai et de voir déjouer ainsi toutes les ambitions coupables et les
machinations suspectes, qui les feraient conclure.
Certes si le divorce avait véritablement pour effet de porter remède
au mal, qui a si profondément dénaturé l'institution du mariage, s'il
pouvait mettre un terme à ces scandales trop fréquents des mariages
d'argent, il aurait en sa faveur un argument puissant et presque
décisif. Mais nous pensons que les moralistes, qui développent cette
idée, s'abusent étrangement sur l'influence qu'ils attribuent au
divorce. Nous croyons au contraire que par cela seul que le divorce
offrirait aux époux l'éventualité d'une dissolution du mariage, avec
faculté d'en former un nouveau, il serait un véritable encouragement
aux désordres intérieurs. Un mauvais choix n'aurait plus que des suites
passagères; on contracterait sans prudence, sans réflexion, sans calcul
même, les liens les plus bizarres et les plus difficiles à supporter.
On se plierait mal aux exigences d'un état qu'on pourra changer; notre
penchant naturel à l'inconstance se trouverait lui-même encouragé par
la loi, qui dépouillerait l'union conjugale du caractère de perpétuité;
elle ferait naître le mal auquel elle veut remédier: «Au moment,
disait M. de Bonald, où les époux se jurent une éternelle fidélité,
où la religion consacre leurs serments, où les familles attendries
y applaudissent, une loi fatale verse en secret son poison, dans la
coupe de l'union et cache l'aspic sous les fleurs. Elle fait retentir
aux oreilles des époux les mots de séparation et de divorce et laisse,
dans le cœur, comme un trait mortel, le doute de sa propre constance
et la possibilité d'un essai plus heureux.» L'époux souffrira donc
moins patiemment le mal auquel il ne pourra se soustraire; il est vrai
que les partisans du divorce répondent que tel époux qui certain de
conserver sa victime, sous sa main se jouera de tous ses engagements,
de tous ses devoirs, les respectera davantage, s'il sait que cette
victime peut invoquer le secours de la loi et demander à un autre le
bonheur légitime qu'il lui avait promis. Donc, si parfois le divorce
rend l'époux plus rebelle à supporter la persécution domestique,
souvent aussi il préviendra cette persécution même. Sur ce sujet ils
invoquent l'autorité de Montesquieu: «rien ne contribuait plus, dit-il,
à l'attachement mutuel que la faculté du divorce. Un mari et une femme
étaient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant
qu'ils étaient maîtres de les faire finir et ils gardaient souvent ce
pouvoir en main toute leur vie, par cette seule considération qu'ils
étaient libres de le faire[211].» Mais à cette opinion de Montesquieu
nous opposerons un passage tout contraire de Hume, qui nous paraît plus
conforme à la réalité: «Il ne faut, dit-il, qu'une prudence médiocre
pour oublier je ne sais combien de querelles et de dégoûts frivoles,
lorsqu'on se voit obligé de passer la vie ensemble, au lieu qu'on les
pousserait aux dernières extrémités et qu'il en naîtrait des haines
mortelles si l'on était libre de se séparer[212].»
Pour nous donc, le divorce est un obstacle à l'union des âmes, à
l'affection mutuelle, à la confiance réciproque, qui font la dignité
du mariage; il s'oppose à l'affection continue des époux l'un pour
l'autre, car on ne s'attache véritablement que quand on est sûr
de pouvoir être toujours attaché. Il irrite, il suscite peut-être
les querelles domestiques, rend les impatiences plus vives, les
dissentiments plus graves, les haines plus mortelles. Sa seule
existence suffit peut-être à troubler la paix du ménage; il autorise en
effet les époux à voir, dans ceux qui les entourent, des personnes avec
lesquelles ils pourraient contracter une nouvelle union; il soulève
par là les comparaisons de l'état présent, avec un état possible dans
l'avenir et comme nous sommes naturellement portés à nous fatiguer
de la monotonie ou de la satiété, cette simple comparaison excite
des regrets ou des désirs, et bientôt des aigreurs, des hostilités,
des haines et des ruptures. Et si après le scandale d'un divorce
une nouvelle union est formée, doit-on penser qu'elle sera plus
heureuse? Mais l'époux qui après avoir rompu son premier mariage aura
contracté de nouveaux liens, inspire-t-il une bien grande confiance
à son conjoint? Celui-ci pourra-t-il croire sans arrière-pensée à la
fidélité, à la constance, à l'inaltérable dévouement de celui qui a
délaissé le premier objet de ses affections? Le soupçon ne viendra-t-il
jamais troubler ce nouveau foyer? La jalousie ne sera-t-elle pas là,
toute prête à s'éveiller, toute prête à engendrer des désordres, des
haines, des crimes peut-être et le plus souvent une rupture nouvelle?