Dernièrement encore l'Encyclique du pape Léon XIII[192] se prononçait

nettement et catégoriquement contre le divorce. Dans cette Encyclique,

le Saint-Siège atteste l'origine divine du mariage, son indissolubilité

affirmée et rétablie par Jésus-Christ et la prohibition formelle du

divorce, _nequis dissolvere auderet quoi perpetuo conjunctionis

vinculo Deus ipse constrinxisset_. Le divorce est repoussé par

l'Église, au nom de l'institution divine du mariage, au nom de la

morale, au nom de l'intérêt même de la société: la séparation seule

est permise par l'Église: «Dans cette grande confusion d'opinions,

qui se répandent tous les jours davantage, dit l'Encyclique, il

est également nécessaire de savoir que personne n'a le pouvoir de

dissoudre un mariage, entre chrétiens, une fois qu'il a été ratifié et

consommé et que, par conséquent, les époux ne peuvent, sans un crime

manifeste, pour quelque motif que ce soit, vouloir s'engager dans un

nouveau lien de mariage, avant que le premier soit rompu par la mort.

Mais si les choses en viennent au point que la vie commune ne soit

plus supportable, l'Église permet aux deux époux de se séparer et en

employant les soins et les remèdes, appropriés à la situation, elle

tâche d'adoucir les inconvénients de la séparation; cependant elle ne

cesse de travailler à leur réconciliation et n'en désespère jamais.»

La doctrine de l'Église est donc nette sur la question de

l'indissolubilité du mariage. Elle se prononce formellement contre

le divorce. Il est donc évident qu'une loi qui ne reconnaîtrait que

le divorce, ou qui, admettant aussi la séparation de corps, mettrait

néanmoins, dans certains cas, l'époux catholique dans la nécessité

de subir le divorce, serait une loi qui choquerait violemment des

croyances et des convictions religieuses fort légitimes. En vain

s'efforce-t-on de prouver que l'atteinte portée n'est pas grave, et

que souvent l'époux, qui proteste au nom de sa conscience, n'est pas

digne d'intérêt; l'atteinte est réelle, les convictions religieuses

sont respectables, chez tous, aussi bien chez l'époux coupable que

chez le conjoint innocent et personne ne peut nier, de bonne foi, que

l'institution du divorce n'entraîne parfois à une violation flagrante

du principe reconnu de la liberté de conscience.

Mais à leur tour les communions religieuses, qui admettent le divorce,

ne vont-elles pas réclamer contre sa suppression et prétendre qu'en

refusant d'établir cette institution, on viole leurs croyances et l'on

porte atteinte à la liberté des cultes? Portalis semblait n'accepter

le divorce que par respect pour la liberté religieuse: «Le véritable

motif, disait-il, qui oblige les lois civiles d'admettre le divorce,

c'est la liberté des cultes. Il est des cultes qui autorisent le

divorce, il en est qui le prohibent; la loi doit donc le permettre,

afin que ceux dont la croyance l'autorise puissent en user[193].»

Mais on a fait à cet argument une réponse très judicieuse. M. de

Trinquelague, dans son rapport sur le projet de M. de Bonald à la

Chambre, le 19 février 1816, faisait remarquer qu'en privant les

protestants de divorcer, on ne portait pas atteinte à la liberté des

cultes. «On y porte atteinte, disait-il, lorsqu'on interdit l'exercice

d'un culte, on y porte atteinte lorsqu'on prescrit ce que ce culte

défend, lorsqu'on défend ce qu'il prescrit: mais non point lorsqu'on

empêche ce qu'il tolère[194].» Et en effet, dans certains cultes,

le divorce a pu ne pas constituer un manquement envers la divinité;

mais il n'a jamais été dans les prescriptions d'un seul. De même la

polygamie est admise par le Koran, mais un Musulman ne manquerait pas à

ses devoirs de bon croyant pour garder sa femme toute sa vie. Si donc

la société interdit le divorce et la polygamie, c'est qu'elle croit

agir utilement au point de vue social. Elle peut le faire sans attenter

à la liberté des cultes; elle doit le faire pour maintenir l'unité de

législation, proclamée en 1789.

Nous venons d'exposer l'argument religieux; nous avouons que cet

argument ne peut avoir, dans la question, une influence décisive.

Nous comprenons qu'une fois le principe de sécularisation admis

dans l'ordre politique, le législateur civil ne peut s'incliner,

devant les prescriptions de telle ou telle Église; nous comprenons

jusqu'à un certain point qu'il croie ne pas devoir hésiter à imposer

une disposition, qui se trouverait même en désaccord avec le dogme

d'une communion religieuse, dès lors qu'il serait persuadé que cette

loi nouvelle est plus conforme aux intérêts de la société et n'est

contraire à aucune règle morale. Il ne ferait qu'ajouter une différence

à toutes celles qui existent déjà entre la loi religieuse et la loi

civile. Il ne romprait donc pas un accord qui n'existe pas.

En résumé, nous ne nous prononcerons pas d'une façon absolue, sur

l'argument religieux. Il est évident que sa valeur dépend du point

de vue auquel on se place et de l'idée, qu'on s'est faite déjà de

l'utilité ou des dangers du divorce. Nous reconnaissons que c'est par

d'autres arguments que les adversaires du divorce doivent en combattre

le rétablissement. Il faut, par exemple, examiner si le divorce est,

comme ils le prétendent, impolitique et immoral.

Si le mariage était ce qu'il doit être, personne sans doute ne

demanderait le divorce, et la séparation de corps serait un remède,

inconnu dans nos lois. Mais devant les maux fréquents, qui naissent de

tant d'unions mal équilibrées, devant la transformation lente ou plutôt

la décadence qu'a subie le mariage, dans nos mœurs, on s'est demandé

si un remède plus énergique que la séparation de corps ne devait pas

être recherché. On s'est interrogé pour savoir si cette séparation de

corps n'était pas elle-même plus nuisible qu'utile, plus désastreuse

qu'avantageuse pour la morale publique, la paix des familles et le bien

de l'État, si enfin l'indissolubilité du mariage n'était pas à elle

seule la cause de tout le mal et si, par conséquent, il n'importait pas

d'établir, au plus vite, le divorce, comme étant le plus ferme soutien

de l'institution du mariage, aujourd'hui si fortement ébranlée.

Tout l'intérêt de la question est là: faut-il maintenir

l'indissolubilité du mariage, au nom des intérêts sacrés de la

famille et de la société? Faut-il au contraire autoriser le divorce,

dans l'intention de sauvegarder ces mêmes intérêts? Qu'est-ce que le

divorce, a-t-on dit? une séparation, avec faculté de se remarier.

Qu'est-ce que la séparation? un divorce avec interdiction de se

remarier. Il s'agit de savoir si cette faculté de contracter un nouveau

mariage est oui ou non contraire aux intérêts des époux, de la société

et des enfants.

Ici nous allons prendre nettement parti. Nous avouons ne pas l'avoir

fait, sans une longue hésitation: mais l'examen attentif des arguments

invoqués de part et d'autre, l'appréciation des documents, recueillis

dans l'histoire du passé et dans la législation étrangère, nous ont

amené à cette conclusion formelle que le divorce est impolitique,

immoral, nuisible à la famille, à la société, que c'est un remède

illusoire, et dangereux surtout à introduire actuellement, dans nos

mœurs, déjà trop disposées à en admettre la pratique et à en multiplier

les désastreuses conséquences.

Nous allons du reste reproduire les arguments contraires à la thèse que

nous soutenons, avec d'autant plus d'impartialité que nous avons été

plus près d'en admettre la solution.

«Le vœu de perpétuité, disait Portalis[195], est le vœu même de la

nature.» «Et en effet, dit M. Laurent, le mariage est l'union de deux

âmes: or conçoit-on que deux âmes s'unissent, à temps? Au moment où

elles s'unissent elles aspirent à l'éternité du lien qui de deux êtres

n'en fait qu'un: elles se disent que c'est Dieu même qui les a créées

l'une pour l'autre: elles sentent que séparées elles seraient des êtres

incomplets: la vie commune dans ce monde ne leur suffit même pas, elles

voudraient la continuer, jusqu'au delà de cette courte existence: elles

espèrent que l'amour sera plus fort que la mort. Tel est l'idéal[196].»

Mais que de fois cet idéal est une fiction, ou pour mieux dire une

déception amère! La loi doit-elle maintenir l'indissolubilité, alors

que le principe sur lequel elle repose, est en opposition avec

la triste réalité? Le premier Consul faisait remarquer qu'aucun

législateur ne l'avait fait: la séparation de corps modifie déjà le

mariage en faisant cesser la vie commune; mais ne faut-il pas aller

plus loin et permettre l'engagement dans une nouvelle union?

Les partisans du divorce proclament que le divorce ne rompt pas le

mariage, qu'il ne fait que constater la rupture; qu'il ne viole pas

la sainteté de l'union légitime, puisque ce qui fait cette sainteté,

c'est l'affection qui unit les deux époux et que cette affection est

détruite[197]: ils proclament enfin que c'est un remède nécessaire, le

seul capable de rendre au mariage un peu de dignité.

Ils font un tableau effrayant de l'état du mariage en France, et nous

ne pouvons malheureusement les contredire sur ce point[198].

On constate en effet une diminution considérable dans le nombre des

mariages. En cinq années de 1873 à 1877 le mariage est descendu de

330,000 par an à 290,000; la natalité décroît dans une proportion

plus déplorable encore: la France se dépeuple. Les causes? elles sont

multiples et nous n'avons guère à les rechercher ici. Les économistes

trouveront que l'amour du bien-être qui est devenu un besoin, le luxe,

qui est devenu une habitude, une passion, une aspiration générale, les

doctrines de Malthus[199] peut-être trop bien comprises et trop mises

en pratique, sont les causes principales, qui éloignent du mariage une

partie considérable de la population[200].

Quant au remède, les partisans du divorce le voient uniquement dans

l'institution qu'ils préconisent: Le divorce, disent-ils, rendrait

le mariage plus digne, plus maniable, plus fécond, plus souple, se

prêtant mieux, pour ainsi dire, aux mouvements des sociétés nouvelles

et aux besoins de l'esprit moderne. Moins tyrannique, le mariage

deviendrait non seulement plus moral par l'équitable répartition des

droits et des devoirs réciproques des époux, mais plus abordable,

plus attrayant, plus compréhensible pour ceux qui ne veulent plus

y entrer, parce qu'ils le considèrent comme une prison éternelle.

Ceux-là sauraient qu'ils auront la chance de pouvoir en sortir, s'ils

y sont trop malheureux et si décidément, malgré tous leurs efforts,

ils ne peuvent y rester: ils le trouveront enfin compatible avec les

conditions humaines, ce qui ne serait que juste. «Si la loi moins

absolue, dit M. Odilon Barrot, eût offert aux époux la possibilité

d'échapper aux conséquences d'une union mal assortie, par le divorce et

par de nouveaux mariages, le mariage eût peut-être recouvré la sainteté

et le respect qui lui appartiennent, en recevant un peu de liberté. Le

désordre que le divorce eût fait sortir du mariage y a été refoulé par

son abolition.»

Certains partisans du divorce vont plus loin: ils n'admettent même pas

qu'on puisse soutenir l'indissolubilité du mariage et ne s'arrêtent

pas à réfuter les arguments, invoqués en sa faveur. Nous trouvons

dans un ouvrage américain de M. Bishop[201], auteur très sérieux

et très estimé, un paragraphe curieux sous la rubrique suivante:

_indissolubility absurd_. Comme on le voit, l'auteur ne ménage pas ses

expressions; il expose brutalement la question et s'exprime ainsi:

«L'idée suivant laquelle, dès que les parties ont conclu mariage

entre elles, elles se sont placées dans une telle dépendance l'une

vis-à-vis de l'autre pour toute leur vie, qu'elles sont incapables de

se libérer de quelque manière légale que ce soit, bien qu'elles soient

frustrées dans le but de leur union, bien que l'une d'elles refuse

d'accomplir les devoirs acceptés, bien que toutes les espérances de sa

bonne volonté à faire le bien-être du ménage soient détruites, cette

idée ne peut trouver place que dans une intelligence pervertie. C'est

la vérité sans doute que cette union est destinée à durer toute la

vie, et que c'est seulement dans les circonstances les plus extrêmes

qu'elle devrait être dissoute: mais le fait même de son caractère

sacré, trop sacré pour servir à un arrangement temporaire, est la

puissante raison pour laquelle, lorsqu'elle cesse de présenter quelque

chose qui mérite d'être appelé sacré, quand un égaré l'a foulée de son

pied, souillée dans la fange de la corruption, la loi devrait cesser

de l'appeler sacrée et devrait la déclarer profanée et dissoute. La

prétention qu'on a d'augmenter chez les époux le respect du mariage,

en appelant mariage cette union d'où résultent tous les malheurs, en

regardant, comme trop sacré pour être touché, le lien qui engendre

la corruption[202] dans l'esprit des époux, les adultères dans la

communauté, le développement excessif des mauvais instincts chez les

enfants, le chagrin dans le cœur des multitudes, créées par Dieu

pour être heureuses et des blasphèmes, dans le temple de la pureté

matrimoniale, est une idée trop ridicule, trop absurde, pour qu'on

cherche à raisonner contre elle, trop monstrueuse pour qu'on puisse

croire qu'elle fût jamais un fait de législation humaine, si des

témoignages irrécusables n'en prouvaient la réalité.»

Le divorce est donc, dans l'esprit de ses partisans, une nécessité

sociale: il est l'auxiliaire du mariage bien plus exactement qu'il

n'en est l'ennemi, car il efface l'idée toujours assez importune

d'une chaîne indissoluble. On cite Montaigne[203]: «Nous avons pensé,

disait-il, attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour avoir

osté tous les moyens de les dissoudre; mais d'autant s'est dépris

et relasché le nœud de la volonté et de l'affection que celui de la

contraincte s'est estrécy.» On cite aussi Montesquieu qui disait que

«le divorce a ordinairement une grande utilité politique[204]» et qui

le reconnaissait même «conforme à la nature[205].»

La séparation de corps est vivement critiquée et sévèrement jugée par

les partisans du divorce.

Ils insistent sur le caractère mal défini et faux de cette

institution, qui sépare à perpétuité des époux, sans dissoudre leur

mariage; qui les laisse à la fois unis et désunis, qui oblige un époux

à porter le nom et à demeurer aux yeux du monde le conjoint d'un

individu, qui est aux galères à perpétuité, d'un fou furieux, d'un

criminel, qui peut-être a voulu l'assassiner ou qui a déshonoré le

foyer par tous les vices et toutes les turpitudes. «Que subsiste-t-il

donc, disent-ils, après la séparation, de cette union conjugale dont

le Code civil a donné une si haute formule et une si noble définition?

Le temple s'est écroulé! Les ruines seules en demeurent éparses sur

le sol, encombrant la route. Au nom de quel intérêt social, de quel

principe moral les déclare-t-on sacrées[206]?»

Quel intérêt peut-on trouver à maintenir la communauté de nom, à

conserver au mari une autorité mutilée, à lui laisser le droit

d'accuser sa femme d'adultère, alors que lui-même est libre de donner

le scandale d'une concubine, habitant cette maison même d'où ses

désordres ont peut-être forcé sa femme à sortir?

Et l'on s'empresse de conclure: la justification du divorce c'est qu'il

éteint ou détruit les passions, qui l'ont rendu inévitable; qu'il

libère l'époux innocent, auquel il est cruel et injuste d'interdire les

sentiments les plus doux et les plus légitimes; qu'il n'inflige pas à

l'époux coupable une punition qui, à raison même de son objet, ne peut

que tourner au détriment de la société et de la morale; qu'il supprime

ce dilemme odieux, qui se pose aux époux séparés de corps; fouler aux

pieds la décence publique ou immoler en eux tous les instincts de

l'humanité; enfin qu'il ne réduit plus les meilleurs, parmi ceux dont

l'union conjugale a dû être dissoute, à devenir homicides, sinon de

fait, au moins de désir ou d'intention.»

Nous reconnaissons l'importance des considérations, que font valoir

les partisans du divorce: nous avouons qu'il est bien difficile de

voir dans la séparation de corps une institution parfaite. Mais nous

persistons néanmoins à préférer ce remède à celui qu'on prétend

trouver, dans le rétablissement du divorce. Nous croyons que la

séparation de corps est plus conforme à la dignité du mariage et

qu'elle sauvegarde, beaucoup mieux que ne le fait le divorce, les

intérêts des époux, des enfants et ceux de la société[207].

En ce qui concerne les enfants, ne voit-on pas la suprême injustice et

l'inégalité choquante que produit le divorce? Sans doute le droit au

divorce est donné à chacun des deux conjoints, mais quelle différence

profonde existe entre eux lorsque la dissolution du mariage a été

prononcée? L'homme sort du mariage avec son autorité et sa force; il

peut facilement contracter une nouvelle union, car rien en lui ne s'est

amoindri; sa dignité même n'est pas gravement atteinte par la rupture

passée. Mais la femme, elle, a perdu son prestige et de tout ce qu'elle

a apporté de pureté virginale, de jeunesse, de beauté, de fécondité,

de fortune elle ne retrouve que des restes! C'est ce que disait M. de

Bonald à la Chambre des députés: «Les résultats en cas de dissolution

du mariage ne sont pas égaux pour le mari et pour la femme, puisque

l'homme s'en retire, avec toute son indépendance et que la femme n'en

sort pas avec toute sa dignité[208].» Ainsi la femme divorcée se

trouve exposée à la déconsidération, qui est un préjugé peut-être,

surtout lorsque tous les torts sont du côté du mari, mais préjugé réel

qui exista dans tous les temps[209] comme le prouve l'inscription

tumulaire, que les Romains décernaient en éloge suprême aux épouses,

restées dans les liens d'un mariage unique:

_Conjugi piæ, inclytæ, univiræ._

A ce premier argument les partisans du divorce font une singulière

réponse. Si le divorce, disent-ils, ne rend pas à la femme sa

virginité, sa pureté, s'il la jette, dans le monde, avec cette

situation fausse, qui n'est ni celle de fille, ni celle de veuve,

eh bien! c'est une garantie que la femme ne recourra pas à ce moyen

extrême, sans la plus impérieuse nécessité. Mais, répondrons-nous, cela

empêchera-t-il l'homme d'y recourir et par conséquent de jeter, à son

gré et sans scrupule, la femme dans cette position inégale et inique?

et en admettant même que cette considération empêche certaines femmes

de rompre, à la légère, le lien qui les unit, ne doit-on pas penser que

beaucoup ne pourront pas ou ne voudront pas se rendre compte de tout

ce que leur premier mariage leur aurait fait perdre en jeunesse, en

charmes et de ce qui désormais leur rendra difficile la formation de

nouvelles unions[210]? L'argument de M. de Bonald reste donc entier et

l'on doit reconnaître qu'il n'est pas sans valeur.

On espère que le divorce rendra moins nombreuses ces unions, si

fréquentes aujourd'hui, où la cupidité et l'ambition parlent seules

sans tenir compte des affections et des vertus. Il permettra, dit-on,

aux époux malheureux de sortir des liens insupportables où les a fait

entrer un triste calcul d'intérêt; il empêchera même de contracter à la

légère de pareilles unions, par la crainte de les voir briser à bref

délai et de voir déjouer ainsi toutes les ambitions coupables et les

machinations suspectes, qui les feraient conclure.

Certes si le divorce avait véritablement pour effet de porter remède

au mal, qui a si profondément dénaturé l'institution du mariage, s'il

pouvait mettre un terme à ces scandales trop fréquents des mariages

d'argent, il aurait en sa faveur un argument puissant et presque

décisif. Mais nous pensons que les moralistes, qui développent cette

idée, s'abusent étrangement sur l'influence qu'ils attribuent au

divorce. Nous croyons au contraire que par cela seul que le divorce

offrirait aux époux l'éventualité d'une dissolution du mariage, avec

faculté d'en former un nouveau, il serait un véritable encouragement

aux désordres intérieurs. Un mauvais choix n'aurait plus que des suites

passagères; on contracterait sans prudence, sans réflexion, sans calcul

même, les liens les plus bizarres et les plus difficiles à supporter.

On se plierait mal aux exigences d'un état qu'on pourra changer; notre

penchant naturel à l'inconstance se trouverait lui-même encouragé par

la loi, qui dépouillerait l'union conjugale du caractère de perpétuité;

elle ferait naître le mal auquel elle veut remédier: «Au moment,

disait M. de Bonald, où les époux se jurent une éternelle fidélité,

où la religion consacre leurs serments, où les familles attendries

y applaudissent, une loi fatale verse en secret son poison, dans la

coupe de l'union et cache l'aspic sous les fleurs. Elle fait retentir

aux oreilles des époux les mots de séparation et de divorce et laisse,

dans le cœur, comme un trait mortel, le doute de sa propre constance

et la possibilité d'un essai plus heureux.» L'époux souffrira donc

moins patiemment le mal auquel il ne pourra se soustraire; il est vrai

que les partisans du divorce répondent que tel époux qui certain de

conserver sa victime, sous sa main se jouera de tous ses engagements,

de tous ses devoirs, les respectera davantage, s'il sait que cette

victime peut invoquer le secours de la loi et demander à un autre le

bonheur légitime qu'il lui avait promis. Donc, si parfois le divorce

rend l'époux plus rebelle à supporter la persécution domestique,

souvent aussi il préviendra cette persécution même. Sur ce sujet ils

invoquent l'autorité de Montesquieu: «rien ne contribuait plus, dit-il,

à l'attachement mutuel que la faculté du divorce. Un mari et une femme

étaient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant

qu'ils étaient maîtres de les faire finir et ils gardaient souvent ce

pouvoir en main toute leur vie, par cette seule considération qu'ils

étaient libres de le faire[211].» Mais à cette opinion de Montesquieu

nous opposerons un passage tout contraire de Hume, qui nous paraît plus

conforme à la réalité: «Il ne faut, dit-il, qu'une prudence médiocre

pour oublier je ne sais combien de querelles et de dégoûts frivoles,

lorsqu'on se voit obligé de passer la vie ensemble, au lieu qu'on les

pousserait aux dernières extrémités et qu'il en naîtrait des haines

mortelles si l'on était libre de se séparer[212].»

Pour nous donc, le divorce est un obstacle à l'union des âmes, à

l'affection mutuelle, à la confiance réciproque, qui font la dignité

du mariage; il s'oppose à l'affection continue des époux l'un pour

l'autre, car on ne s'attache véritablement que quand on est sûr

de pouvoir être toujours attaché. Il irrite, il suscite peut-être

les querelles domestiques, rend les impatiences plus vives, les

dissentiments plus graves, les haines plus mortelles. Sa seule

existence suffit peut-être à troubler la paix du ménage; il autorise en

effet les époux à voir, dans ceux qui les entourent, des personnes avec

lesquelles ils pourraient contracter une nouvelle union; il soulève

par là les comparaisons de l'état présent, avec un état possible dans

l'avenir et comme nous sommes naturellement portés à nous fatiguer

de la monotonie ou de la satiété, cette simple comparaison excite

des regrets ou des désirs, et bientôt des aigreurs, des hostilités,

des haines et des ruptures. Et si après le scandale d'un divorce

une nouvelle union est formée, doit-on penser qu'elle sera plus

heureuse? Mais l'époux qui après avoir rompu son premier mariage aura

contracté de nouveaux liens, inspire-t-il une bien grande confiance

à son conjoint? Celui-ci pourra-t-il croire sans arrière-pensée à la

fidélité, à la constance, à l'inaltérable dévouement de celui qui a

délaissé le premier objet de ses affections? Le soupçon ne viendra-t-il

jamais troubler ce nouveau foyer? La jalousie ne sera-t-elle pas là,

toute prête à s'éveiller, toute prête à engendrer des désordres, des

haines, des crimes peut-être et le plus souvent une rupture nouvelle?

Le crime et la débauche à Paris; Le divorce · 第 9 / 18 段