Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois
de Saint-Cloud.
Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout
était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes
rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés
s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes
rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.
Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une
vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des
bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres,
des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.
Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux
avenues une perspective plus lointaine.
D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le
vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait
ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux
doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous,
ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres
des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le
clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se
veine.
Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine
étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.
Quel divin maître que la nature.
Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de
foire.
Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse.
C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la
foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les
poussant presque pour leur voler la place.
Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches,
lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout
s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.
Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques,
sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on
s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule,
ivre, vous saisit dans son remous.
Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri,
j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et
domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.
Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin
réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.
Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout
de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de
perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de
verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir
cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.
Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la
tombée du soir.
--A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait
imiter celle de Mlle Lonjarrey.
--Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est
un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.
--C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet
abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux,
comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont
vu pleurer une reine.
--Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les
feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous
ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus
gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je
voudrais modeler.
--Quel serait le titre, m’sieu l’artiste?
--L’Attente.
--Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le
clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon
être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il
parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne
sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces
choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des
effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait,
battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans
l’air, tous ces parfums.
Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe
verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait,
ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui
s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs,
irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se
reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres
palpitant encore sur l’eau morte.
Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir
des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer,
mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors.
J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte:
«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont
plus sages que nous.»
--Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami,
beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui
échapperont pas.