14 octobre.

Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois

de Saint-Cloud.

Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout

était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes

rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés

s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes

rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.

Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une

vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des

bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres,

des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.

Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux

avenues une perspective plus lointaine.

D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le

vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait

ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux

doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous,

ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres

des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le

clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se

veine.

Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine

étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.

Quel divin maître que la nature.

Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de

foire.

Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse.

C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la

foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les

poussant presque pour leur voler la place.

Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches,

lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout

s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.

Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques,

sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on

s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule,

ivre, vous saisit dans son remous.

Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri,

j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et

domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.

Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin

réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.

Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout

de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de

perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de

verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir

cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.

Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la

tombée du soir.

--A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait

imiter celle de Mlle Lonjarrey.

--Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est

un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.

--C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet

abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux,

comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont

vu pleurer une reine.

--Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les

feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous

ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus

gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je

voudrais modeler.

--Quel serait le titre, m’sieu l’artiste?

--L’Attente.

--Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le

clair regard d’Henri souriait à mes yeux.

Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon

être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il

parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne

sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces

choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.

Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des

effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait,

battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans

l’air, tous ces parfums.

Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe

verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait,

ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui

s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.

Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs,

irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se

reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres

palpitant encore sur l’eau morte.

Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir

des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer,

mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors.

J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte:

«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont

plus sages que nous.»

--Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami,

beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui

échapperont pas.

Les Sèvriennes · 第 105 / 222 题