J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne
pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort
m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme
puisse se blottir.
Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je
voudrais n’être plus.
--Va, retourne à tes livres, pauvre petite.
J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression
confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée
(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec
l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des
mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que
pourtant, je ne comprends pas toujours.
Tout mon sang est amour, dit-il.
L’amour seul dans mon âme a créé le génie.
Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins
empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui
sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes
endormies.
Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui
touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.
Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque
chose de mal.