VI

«O gens d'un pays où rien ne change, dit sentencieusement Otto Mahner,

que celui qui n'est pas polygame en Europe jette la première pierre aux

mormons!»

Et, après avoir reniflé une nouvelle prise, il reprit le cours de son

récit:

«Avec ce son de parchemin remué qui signale l'approche des serpents à

sonnettes, les quinze femmes de l'elder Lubel Perciman, décolletées,

vêtues en robes de moire à volants, sortirent de leur jardin, se

concertèrent un instant au carrefour où était située leur demeure, près

de la maison d'Orson Spencer, à l'angle Nord-Ouest où se croisent la rue

de la Maison du Concile et la rue de l'Emigration.

«Parmi les quinze épouses, on distinguait facilement les quatre

Américaines à leurs chevelures énormes où se combinaient avec de faux

cheveux en quantité étonnante, les leurs qu'elles avaient fort beaux et

elles se poudraient immodérément le visage, le cou, la poitrine, les

bras, avec de la poudre d'amidon. Les cinq épouses anglaises portaient

royalement les diadèmes de leurs chevelures d'or rose dont les teintes

d'aurore à peine différentes l'une de l'autre faisaient ressembler ces

femmes, parfaitement blanches, à cinq cierges allumés.

«Les deux épouses danoises, la Russe et la Hollandaise se faisaient

d'épais chignons avec les lourdes nattes de leurs cheveux, tandis que

les cheveux noirs de l'Irlandaise en molles torsades faisaient ressortir

la blancheur animée de son visage. Et la Française Paméla avait seule

des cheveux châtains comme le pelage d'une loutre.

«Elles s'en allaient ainsi toutes quinze par les rues de la nouvelle

cité où les boutiques étaient fermées parce que ce 29 septembre 1852

était un jour de grande fête, celle où Brigham le Prophète proclamait au

peuple mormon la révélation sur la polygamie. Les portes étaient closes,

mais les vitrines laissaient voir des étalages disposés avec soin et

avec un goût barbare pour la décoration.

«Le photographe Marsenne Cannon avait exposé des daguerréotypes des

principaux personnages du mormonisme et de leurs épouses.

«William Hennefer le barbier, qui tenait en même temps un restaurant,

avait construit avec des bouteilles de vin américain, de Catawba et

d'Isabella et aussi de Champagne et de Porto, en pains de savons blancs,

roses et verts, en flacons d'eau de Cologne, en boîtes de conserves, un

bizarre édifice qui représentait le temple bâti par les mormons à

Nauvoo. Dans la boutique de William Nixon, c'était d'énormes amas de

grains de froment ou de maïs, de pommes de terre, de melons qui

étonnaient dans cette ville élevée dans un désert aride.

«Chez John and Enoch Roese, épiciers, c'étaient des pyramides en boîtes

de conserves d'huîtres, en pots de confitures entre lesquels s'étalaient

des vêtements de cuir de daim, des cordages, des armes et des munitions,

des boucauts de sucre, des caisses de tabac, des barils de porc, de

farine, des sacs de café. C'étaient des boutiques de modes avec la

mention _Modes de Paris et du Déseret_. C'étaient encore dans Main

Street des libraires, des crémiers, le grand hôtel de l'Utah tenu par un

Piémontais qui était aussi dentiste, épicier et maquignon et devant sa

maison il avait attaché à des piquets toutes ses mules. Elles se

tenaient toutes là, bêtes précieuses pour ceux qui voyagent à travers

les monts et les déserts, les unes noires, les yeux limpides et

expressifs, hautes comme des juments, d'autres petites, vives,

gracieuses et que l'on comparait si volontairement à de grandes souris.

On les avait coiffées de petites ruches, ce qui est un des symboles du

mormonisme et, chaque fois qu'un cheval passait dans la rue ou dans les

rues voisines, ces mules s'efforçaient de rompre la longe pour le suivre

et elles étaient si nombreuses que l'on n'avait pu les faire tenir

toutes devant l'hôtel et qu'il y en avait jusque devant les boutiques de

James Needham, de Georges P. Bourne, de John Chillett, le fourreur qui,

taillant du bois, causait sur le pas de sa porte avec un chasseur qui

parlait des pays qu'il avait parcourus, des régions de la rivière Rouge,

le Tennesse et l'Arkansas. Et partout sur les boutiques, sur les

maisons, sur le Museum, sur le Tabernacle, sur la maison d'Eudore, sur

la maison du lion avec son portique, c'étaient, gravés ou peints, la

ruche symbolique ou encore le nom révélé de Déseret et toujours

l'«oeil qui voit tout», entouré de rayons, emblème sacré des

Saints-du-dernier-jour.

«Et les quinze femmes de l'Elder Lubel Perciman arrivèrent ainsi devant

le Tabernacle de la théocratie mormonne où venait de s'achever la

cérémonie pendant laquelle le Prophète avait proclamé aux Saints et à

l'univers entier le dogme de la polygynie. Et pour donner plus de

majesté encore à cette consécration de la puissance virile, une

procession rituelle sortait du Tabernacle pour faire le tour de la cité.

«En tête marchaient, portant la truelle et l'équerre, les pontifes qui

avaient jeté des arcs sur le Jourdain de la Terre Promise américaine et

derrière, portant les mêmes insignes emblématiques, venaient les

sculpteurs, les architectes et les maçons, occupés à édifier le temple.

«Puis, traîné par des boeufs que menaient cinq jeunes squaws aux longs

cils, aux cheveux noirs plats et luisants qui leur cachaient à demi le

visage, drapées dans un manteau à liseré jaune, ornées de colliers où se

mêlaient des griffes, des turqueries, des coquillages marins, des

pendants de poterie et un sac de médecine brodé de perles, venait un

chariot sur lequel était une cage énorme où treize aigles noirs,

figurant les treize états originaires, battaient des ailes, tandis que

les Indiennes, avec des voix dont les intonations étaient exquises,

chantaient en leur langage.

«Derrière ce char, exécutant leurs sonneries martiales, marchaient les

trompettes de la milice que précédait le porte-étendard et que suivaient

une bande de musiciens vêtus à la mexicaine et coiffés de larges

chapeaux pointus; ils jouaient du fifre, de la clarinette et du hautbois

et leur musique alternait avec le son des trompettes, les cuivres de la

fanfare du Sicilien Ballo et les voix des chanteurs qui venaient

ensuite, vêtus en pionniers et portant des sachets indiens.

«Puis, en bon ordre, commandé par le capitaine Pettigrew, marchait un

détachement de miliciens mormons, entourant quatre esclaves noirs qui

portaient une grande ruche symbolisant le territoire d'Utah et rappelant

le nom révélé de Déseret ou pays de la petite abeille.

«A ce moment un nègre missourien, arrivé le matin même, poussant une

brouette, accompagné d'un trappeur du Michigan venu pour tendre des

pièges sur la rivière du Jourdain et aux bords du lac Utah, bouscula les

quinze épouses de l'Elder Lubel Perciman. Ce nègre à chemise bleue, à

l'oeil calme, trompetait sa marchandise à travers la ville et s'arrêtait

parfois pour danser la gigue devant les demeures qui lui paraissaient

opulentes, repoussait avec violence ces femmes en vêtements de soirée

qui se trouvaient sur son passage et, tandis que toutes se garaient, les

Américaines poussaient des cris de courroux et, vite revenues de leur

premier mouvement de crainte, tombèrent sur l'importun à coups

d'éventails. Et lui qui voulait parler au Prophète qui arrivait à son

rang dans le cortège auprès du patriarche et parmi les Apôtres, fit un

faux pas et tomba devant la troupe auguste.

«Le président s'arrêta et avec lui le cortège tout entier et, tandis que

se prolongeaient les sonneries de trompettes, le nègre criait:

«--J'ai vu d'un ciel orange Christ-Adam descendre avec ses femmes et des

dieux à l'infini traversaient les espaces pour annoncer la rédemption

des noirs.»

«Mais Brigham Young demanda à son voisin Kimball qui riait bruyamment:

«--Quel esprit maudit et menteur habite pour ses péchés au tabernacle de

ce nègre?»

«Et de la troupe des Septante qui venait ensuite sortirent quatre hommes

qui prirent à la Française Paméla, sans la demander, l'écharpe qu'elle

avait posée sur son bras; ils tordirent cette bande de soie comme un

cordage, firent un noeud coulant qu'ils lancèrent par-dessus une grosse

branche de mûrier qui bordait la rue et, saisissant le nègre qui se

débattait et criait désespérément:

«--C'est moi Esu Caudland, un fils du Missouri»

ou encore:

«--Je suis un Yankee!»

«Ils le pendirent aux applaudissements de tous ceux qui assistaient à ce

spectacle et aux rires en cascades des Américaines dont les yeux

brillaient de la joie qu'elles éprouvaient à avoir été promptement

vengées.

«Le pendu se débattait encore, ses pieds dansant la gigue avec l'agilité

à laquelle il les avait accoutumés et dans son visage sombre il semblait

qu'il y eût à la place des yeux deux grands scorpions blancs qui

marchaient l'un contre l'autre et la joie fut à son comble lorsque de la

bouche du pendu un jet de salive étant sorti, un des musiciens de

l'orchestre de Nauvoo, qui avait été baleinier, cria:

«--Elle souffle là!»

«comme fait, lorsqu'il aperçoit la baleine, le matelot qui interroge la

mer du haut du mât.

«Puis, après les derniers soubresauts du nègre missourien, le cortège

reprit sa marche devant le regard fixe du mort, rigide comme un mangeur

d'opium.

«Avant tout passa un grand mannequin représentant une femme assise et

couronnée d'étoiles et d'invisibles roues, dissimulées dans le socle,

étaient poussées par deux hommes que l'on ne pouvait voir, tandis qu'un

troisième faisait tourner la tête comme si elle avait appartenu à une

femme vivante et, de temps en temps, le prodigieux simulacre parlait et

c'était ces hommes qui criaient à l'intérieur de la machine:

«_Je suis la Démocratie de l'Amérique, terre des femmes grandes et des

hommes turbulents qui procréeront des géants plus grands que les énormes

séquoises!_»

«Puis ce furent le conseil des évêques et les collèges des prêtres

inférieurs suivis de quelques Chamanes de race ute que suivait le char

des Ecritures de la Presse où l'on avait entassé les papyrus d'Abraham,

les manuscrits de la traduction du livre de Mormon par Joseph Smith, les

premiers livres et les premiers journaux imprimés par les mormons,

tandis que, menant les boeufs qui traînaient le char et l'entourant,

marchaient les restes de la famille de Joseph Smith; sur le char, le

patriarche, jeune homme qui s'y tenait les yeux fermés, portait dans un

coffret d'argent l'urim et thummin, instrument divin de la clairvoyance.

«Une multitude de jeunes filles, vêtues de mousseline blanche, portaient

des bannières aux couleurs des différentes nations du globe et, les

suivant à dix mètres environ, M. Phelps marchait seul, les yeux baissés,

et on le regardait avec terreur car le bruit courait que c'est lui qui

figurait le diable aux cérémonies de l'endowment, il est de la dotation,

et derrière venait une longue troupe d'enfants qui portaient des

écriteaux avec des suscriptions en caractères de Mormons et ces enfants

chantaient sur un ton qui rappelait parfois le rire de l'oie wa-wa et

parfois encore, s'enflant soudain comme le son d'une trompette, leurs

voix juvéniles évoquaient le cri du grand cygne du nord.

«Puis, en rangs pressés, précédant la foule des fidèles, s'avançaient,

causant entre eux, les notables mormons. Lubel Perciman quitta les rangs

et vint saluer ses épouses avec lesquelles il devait dîner chez Kimball

où l'on devait donner la comédie, après quoi on danserait. Il s'approcha

de Paméla, lui demanda si elle s'accoutumerait à la vie des mormons et

il ajouta:

«--Vous savez, Paméla, que mes désirs ne sont pas encore accomplis. Je

suis votre mari, mais n'ai point encore exercé les droits d'un époux.

Respectant les scrupules que vous pouviez avoir, j'attendais que le

Prophète eût proclamé la révélation touchant la polygynie. Désormais, la

pluralité des épouses devient un de nos dogmes et c'est en toute

sainteté que ce soir je m'unirai à vous.»

«Mais Paméla ne l'écoutait guère au moment où passaient, au pas de leurs

chevaux, les Danites éblouissants de blancheur et ses yeux ne quittaient

point celui qui marchait à leur tête et dont le masque un instant se

tourna vers elle. Et, dans la foule qui regardait la procession

s'écouler, il y avait quelques officiers fédéraux qui souriaient lorsque

leurs yeux rencontraient les yeux de telle ou telle mormonne et Paméla

vit que l'un d'eux se tournait constamment d'un côte où se tenait la

troupe des épouses du Prophète. L'épouse nº 19 se tournait souvent vers

l'officier et leurs yeux avaient la couleur du myrte mouillé. Ils

étaient séparés par un groupe où se tenait un juif nommé Chéri de

Mendoza, qui s'était incliné au moment où avaient passé, pompeusement

disposés sur le char, les papyrus autographes d'Abraham. Il avait

ensuite repris une vive discussion avec le chef ute Milopitz qui se

tenait près de lui et qui lui répondait brièvement en un anglais

guttural, sans f. à cause de l'impossibilité où sont les gens de sa race

à prononcer cette consonne. L'Ute avait abordé Chéri de Mendoza en

l'appelant mon frère et le juif, qui ne le connaissait pas, lui avait

demandé la raison de cette familiarité.

«--Ne savez-vous pas, avait répondu l'Indien, qu'au témoignage des

mormons, nous sommes de la même race.»

«Et Chéri de Mendoza avait réfléchi tête baissée pendant le passage des

reliques d'Abraham.

«--Je vous crois, dit-il en relevant la tête. Il y a bien des analogies

entre les coutumes rituelles de nos deux nations. D'autre part, le nom

d'Ute, qui se prononce à peu près comme le mot qui désigne les Juifs en

allemand, pourrait désigner une origine judaïque. Cependant, avouez que

nos esprits ne se ressemblent guère, car s'il est vrai que l'esprit de

la race, celui de la famille, l'esprit en un mot, des traditions nous

anime, les malheurs qui ont atteint notre position parmi des races très

différentes de la nôtre, nous ont donné une réelle facilité à

comprendre, à utiliser toutes les nouveautés. Nous avons l'esprit

pratique, non seulement pour les choses matérielles, mais aussi pour

tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'âme. Vous, au

contraire, si vous êtes attachés à des traditions, vous ne savez pas les

conserver pures, c'est-à-dire vivantes et modernes. Vous êtes la plèbe

des dix tribus, nous sommes les princes de la tribu royale de Jude.

Cette différence explique l'abaissement où l'on vous voit, explique

aussi notre génie qui est de dominer en accaparant les richesses et en

judaïsant les rites et il s'en faut de peu que la judaïsation de tout le

bassin de la Méditerranée ne soit un fait accompli. D'autre part,

monsieur l'Ute, vous savez que j'ai ouvert dans Main Street une boutique

de curiosités, d'antiquités, n'oubliez pas que je vous paierai un bon

prix tout ce qu'il vous plaira de me vendre, car j'ai le placement de

tous objets curieux ou archéologiques tels qu'armes, étoffes, cuirs,

travaux en plumes, pierres gravées, sculptures, poteries, aussi bien

chez les particuliers de l'Est que dans les musées d'Europe.»

«Et Chéri de Mendoza, qui était un bel exemple de la judaïsation, qu'il

annonçait, attestait par toute sa personne qu'au sang israélite se

mêlait en lui le sang nègre et le sang chinois.

«Le chef ute Milopitz regardait gravement et non sans mépris cet homme

qui était peut-être de sa race et qui lui proposait de vendre les

témoignages honorables d'un passé glorieux. Il hocha la tête et se

tourna vers l'épouse qui, portant un lourd ballot sur son dos, se tenait

à ses côtés humble et courbée. Ils étaient l'un et l'autre l'ignorance,

la superstition, la sottise et la lubricité, quelque chose de plus bas

que la plèbe et, cependant, sans qu'ils le sussent, c'était sur eux que

se modelait l'Etat, les moeurs et les croyances, car, ainsi que l'homme

a été fait du limon de la terre, les nations sont tirées de la plèbe.»

La femme assise · 第 8 / 25 题